AUTRES REFLETS DE L ÉTOILE IOS
énergiques adieux ! Comme l'amant est digne de l'amante ! Et ici l'héroïsme est une seconde vue ; car l'amour ordinaire est un égoïsme à deux qui, dans l'aveuglement de la passion, oublie pour un moment tout ce qui l'entoure ; tandis que ces nobles enfants ont senti que leuri deux cœurs ont beau s'aimer, ils ne peuvent pas battre l'un contre l'autre parce qu'une ombre chère à tous deux, les sépare dans celte vie. »
Seul, parmi les traducteurs de Lope de Vega, M. Eugène Baret, en 1869, publia une version française à peu près intégrale de la Estrella de Sevilla. Il la fit précéder d'une notice où ¡1 disait, entre autres choses judicieuses :
« Lope, si e\cellent dans l'art de créer des situations dramatiques, n'a semé nulle part plus d'intérêt que dans le drame qu'on va lire. La situation principale est la même que dans le Cid. Mais dona Estrella, aussi tendre que Chimène, montre encore plus d'élévation du caractère, allant ainsi au-devant de l'accusation « d'indécence » exprimée d'ailleurs avec peu de justice par Scudéri. La dernière scène est d'une grandeur suhlime. Elle doit être rapprochée des adieux du duc de Nemours et de la princesse de Clèves, dans le beau roman de ce nom.
L'art de Lope déconcerte les règles, brise les formules convenues du genre dramatique. Cet art ne s'arrête pas à peindre des caractères dans une situation donnée. Il va plus loin. Il peint les sentiments les plus intimes d'un peuple, d'une race. Il descend moins dans les profondeurs de l'individu que dans celles de la société. Il est aussi épique que dramatique. Dans le drame ainsi conçu chaque personnage est un symbole. C'est un admirable commentaire de l'Histoire. »
En 1882, Louis de Viel Castel publia dans son Essai sur le Théâtre Espagnol, des fragments de VEtoile de Séville. Il écrit: « U Etoile de Séville est à notre avis le chef-d'œuvre de notre auteur dans le genre héroïque, la conception en est profondément tragique, ¡"intérêt soutenu et progressif, les situations dramatiques qui y abondent sont pour la plupart enchaînées l'une à l'autre avec art. »
Près d'un quart de siècle va s'écouler avant que l'Etoile reparaisse, cette fois au ciel odéonien, grâce à l'adaptation très libre de MM. Eugène et Edouard Adenis.
L'adaptation de l'Etoile de Séville de MM. Eugène et Edouard Adenis, que l'Odéon a représentée le jeudi 29 mars 1906 pour la clolure de ses matinées classiques, se divise en six tableaux. Le plan de la pièce de Lope de Vega y est sensiblement modifié.
Distribution. — Don Sanche, M. Dorival. — Don Ortiz, M. Escoffier. — Don Busto, M. Arnaud. — Clarindo, M. Cazalis. — Don Arias, M, Perret. — Don Pedro, M. Rézal. — Don Parsan, M. Sterny. — Un officier, M. Delangle. — Dona Estrella, M'^e Sergine. — Feliciana, M"« Fromant. — Arlaja, M"« Gladys-Maxhance.
Au second acte, M. André Ferrier interprétait le chaut de Sereno.
Au premier tableau, à l'Alcazar de Séville, le Roy Don Sanche le Brave reçoit la députation des magistiwts, des nobles, des bourgeois et des marchands de la cité qui viennent lui prêter serment d'obéissance à la condition qu'il respectera leurs lois et leurs coutumes. Le Roy s'y engage et les congédie.
Il s'entretient avec Don Arias d'Estrelle qu'il désire.
Vainement, Arias, pour favoriser les projets de son souverain et éloigner le frère de la sœur, a-t-il offert à Busto, de la part du Uoy, le gouvernement d'une province. Busto a refusé. Arias n'a pas été plus heureux près d'Estrelia qui n'a pas daigné l'écouter.
Don Sanche décide qu'il ira voir Estrella secrètement. Arias lui représente que la maison, gardée par de nombreux serviteurs, tous dévoués à Busto, ne sera pas d'un accès facile. Mais cet obstacle n'est pas fait pour décourager Don Sanche. Arias s'avise alors que, parmi les gens de la maison, se trouve une esclave mauresque, Arbja, par qui l'on pourrait peut être arriver jusqu'à la maîtresse. Le Boy envoie Arias cherelier celte esclave et l'ait entrer Don Ortiz de la Boëlas, (jui demande audience.
Ortiz annonce au Boy la défaite des Maures et l'informe en même temps de la perte cruelle que l'armée a faite dans Iv personne de son général en chef.
— Qui l'a remplacé? dit le Boy. — Moi, Sire, son premier
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iieuteuant. C'est en effet, Ortiz qui a conduit les troupes à la ■victoire. Le Roy, pour le récompenser, lui donne le bâton de commandement avec le titre de gouverneur des places fortes du territoire. Le brevet, marqué du sceau royai, lui sera remis le lendemain. Ortiz prend congé du Roy après l'avoir assuré de sou absolu dévouement, et Arias introduit l'esclave Arlaja. Cette esclave, amenée captive de Grenade, a été vendue à Busto Tabera qui l'a donnée à sa sœur Estrella. Arlaja la hait.
— Celui qui le rendrait la liberté perdue pourrait compter, sur ta reconnaissance ? dit le Roy.
— Oui, répond l'esclave. Sur quoi, le Roy lui promet sa liberté si elle consent à lui ouvrir, le soir même, la porte du jardin de Busto et à le conduire jusqu'à Estrella. L'esclave s'y engage et sort.
Malgré les conseils d'Arias, le Roy se fait une fête d'aller, le soir même, sous le masque, à ce rendez-vous mystérieux.
— Ayez une escorte, lui dit Arias. — J'irai seul, réplique Don Sanche. — Prenez bien garde. — Eh ! qu'ai-je à craindre ? conclut Don Sanche : je suis le Roy !
Le second tableau se passe dans le jardin de la maison des Tabera. C'est le soir. La jeune fille, encore tout émue des propositions d'Arias, recommande à sa nourrice Feliciana de faire jeter à la porte par les valets cet impudent cavalier, s'il se présente encore, mais de garder le silence sur cet incident vis-à-vis de son frère, pour ne pas l'inquiéter. Elle fait la même recommandation à Arlaja, quand parait Clarindo, un des valets de la maison.
Le rôle de ce Clarindo, dans l'adaptation de MM. Adenis, se trouve fort réduit. Il se bornea faire l'empressé et à solliciter toujours « une petite récompense » pour les services qu'il rend et dont il exagère l'importance à dessein.
Clarindo annonce son maître Don Orliz, depuis longtemps le flaneé d'Estrella. Les deux amants se livrent à la joie de se revoir. Arrive Busto ; il lui en coûte de se séparer de sa sœur qu'il a élevée et qu'Ortiz emmènera loin de lui. Il se sacrifiera cependant au bonheur d'Estrella. Il prie Ortiz de l'accompagner jusqu'à la maison de ville oii il a affaire. Chemin faisant, ils fixeront, d'un commun accord, la date de l'union tant désirée.
Estrella, tout heureuse, se retire avec Feliciana et monte dans sa chambre.
Scène vide. Dix heure? sonnent. La voix du Sereno annonce, suivant l'usage, l'heure qu'il est et le temps qu'il fait. Li fenêtre d'Es'rella s'éclaire. Arlaja paraît. Elle va, furtive, ouvrir ia petite porte et fait entrer le roy. T.e roy lui remet le rescrit promis. La lumière, à la f.-nt'tre d'Eslrella» s'éteint. On entend la voix de Busto. L'esclave se sauve. Le roy souffle la lampe de cuivre qui éclairait le jardin. Busto entre et découvre Don Sancho. La scène des deux hommes reste conforme à l'original. Les serviteurs accoureul au bruit du duel avec des flambeaux. Busto laisse le roy s chapper. Estrella accourt réveillée par le bruit. Busto, conva aou de la trahison d 'Arlaja, croit aussi que sa sœur est coup-blu. Il l'accuse d'être la maîtresse du roy. Elle se défend av9 tant de sincérité qu'à la colère de Busto succède un élan d3 tendresse et une vive appréhension pour cette soeur chérie ( u'il va falloir abandonner, car il a tout à craindre de la colère du roy. Il fixe donc le mariage d'Estrella au lendemain pour que Don Sanche, s'il vient à renouveler sa tentative, trouve Orliz devant lui. Ainsi sera fait. Il va rechercher Arlaja pour lui faire avouer son crime et la châtier devant le palais même du roy.
Le troisième tableau nous ramène à l'AIcazar.
Busto a retrouvé Arlaja, l'a fait marquer à l'épaule d'un fer rouge et l'a attachée aux grilles du Palais, après lui avoir cousu sur la poitrine, par dérision, l'écrit royal qui la faisait libre. Au malin, les gardes ont trouvé la petite esclave à demi-morte, brisée, meurtrie, folle de terreur, , et Don Arias l'a conduite au Roy.
Apparemment les auteurs de l'adaptation ont hésité devant la vengeaijce meurtrière de Busto et ont cru devoir l'humaniser.
Le Hoy, après avoir entendu de la bouche même de l'esclave le récit des faits, ordonne qu'on prenne soin d'elle et déclare à Don Arias que Busto mourra.
— Publiquemont, dit Arias. — >'on, l'offense n'a pas été publique ; l'expiation ne doit pas l'être. — Mais les juges ?... — Pas d'autre juge que moi, qui viens de prononcer... et qui condamne.
un annonce Ortiz, lequel vient chercher son brevet de gouverneur. Il le reçoit des mains du roi qu'il assure de son dévouement. — Il ne tient qu'à vous de m'en donner la preuve aujourd'hui même, dit le Roy. Ortiz sera l'instrument
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de sa vengeance. Mais il faut que le coupable du crime de lèse-majeslé soit frappé secrètement. Ortiz exige un combat loyal. Le Roy consent, « pourvu que nul ne sache le motif du duel ». — Personne ne le saura. — Ni avant ni après. — Je le jure sur l'iioaneur. — Je m'engage pour mon compte, si vous êtes inquiété, à me porter garant de votre conduite et à vous couvrir de ma protection ».
Un officier du palais annonce que le Conseil est assemblé, et Don Sanche s'éloigne après avoir recommandé à Ortiz d'attendre là ses dernières instructions.
Presqu'au même instant arrive Glarindo chargé d'annoncer à Ortiz que le mariage aura lieu le jour même. Ortiz répond qu'il ne peut se rendre tout de suite près de sa fiancée, mais qu'il ne lardera guère. Il enjoint à Glarindo de retourner près d'elle, avec les plus habiles musiciens de Séville.
Ortiz resté seul songe à Estrella : rien à présent ne le sépare plus d'elle, et il lui semble qu'elle va lui échapper pour toujours... Après quelques minutes de découragement, il se ressaisil. L'adversaire inconnu qu'il va combattre ne lui fait pas peur. La mort a beau le guetter. Il ne la craint pas. « Nous nous ¿;orames vus plus d'une fois face à face, s'écriet-il ; ses di'lis ne m'ont jamais preñaré que des victoires ; et elle m'arrêlerait celte fois sur ma route fleurie ? Allons donc! C'est pour l'honneur de mon roi que je vais l'affronter au passage ; c'est à la gloire de celle que j'aime que je vais cueillir un laurier de plus ! »
Au plus fort de cette exaltation, un officier du palais entre et lui remtil un pli où le roi a écrit le nom du condamné. Ortiz ouvre, et jette un cri : « Don Busto Tabera ! lui ! le frère d'Estrella ! le frère de ma bien-aimée !... »
Quatrième tableau. La chambre d'Estrella. La jeune fille achève sa toilette de mariée avec l'aide de Feliciana qui grommelé, car Busto a exigé, pour ne pas donner l'éveil, qu(! le mariage ait lieu presque sans témoins, dans une petite chapelle, le soir. Estrella, au contraire, se réjouit ; car son frère quittant Séville dans la nuit, doit se réfugier sur la frontière où Ortiz et elle le rejoindront sous peu. Miroir brisé, alarmes que dissipent bientôt l'entrée joyeuse de Clarindo et l'aubade donnée au nom d'Ortiz. Estrella, radieuse, n'attend plus que sou fiancé... Un alcade se présente et annonce que Busto s'est battu en duel et qu'il est blessé. Deux hommes apportent sur une civière le corps du malheureux. Estrella
lio LOPE DE VEGA
se jette sur lui, l'étreint, doute un iustant et comprend enfin l'affreuse réalité. Son frère est mort. Elle éclate en sanglots ; mais à sa douleur fait bientôt place un âpre désir de vengeance. Ortiz lui reste ! Ortiz son fiancé ! C'est lui qui châtiera le misérable qui a tué son frère. Elle s'informe du meurtrier
— Il est entre nos mains, répond l'alcade.
A ce moment des crib de mort se font entendre dans la rue.
— On le mène à la prison, tenez !
Estrella se précipite à la fenêtre, jette un cri déchirant. Elle a reconnu Ortiz.
Le cinquième tableau se passe dans la prison de Triana où l'on a enfermé le meurtrier.
Interrogé par l'alcade Don Pedro, en présence de Don Arias, Orliz refuse de répondre.
— Ce silence vous condamne, lui fait observer l'alcade.
— Ma conscience m'absout, réplique Orliz, et il ajoute qu'il lui faudra moins de courage pour mourir qu'il ne lui en faUu pour frapper. Pedro, n'ayant pu obtenir aucun aveu, se retire.
Seul avec Arias, Ortiz, à la fois hautain et railleur, s'étonne de l'altitude de Don Sanche à son égard. — Le Roy avait promis de se porter garant de ma conduite, et je suis en prison ! Arias excuse le Roy sur la nécessité où il est de garder le silence, à cause du discrédit que jetlorait sur sa royauté naissante, en présence des factions poUtiques, la révélation de ce qui s'est passé.
— Si le Roy parle, c'est sa couronne qu'il joue. Mais H n'oublie ni n'abandonne Ortiz; il saura obtenir des juges une sentence d'exil, puis il fera grâce.
Orliz charge Arias de remercier le Roy ; mais il n'entend pas qu'on lui fasse grâce. La seule grâce qu'il implore, c'est de mourir.
Arias s'éloigtio pour aller rendre compte au Roy de la résolution du prisonnier.
— Estrella ! s'écrie Ortiz, seule au monde à présent ! Qui veillera sur elle ? Qui la consolera ? Qui l'aimera ? Admirée, adorée, brillera-t-elle encore pour d'autres la chère étoile pâlie qui n'aura plus jamais un seul regard pour moi !
La porte de la prison s'ouvre. Une femme en deuil parait.
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C'est Estrella. — Soyez libre, dit-elle. Partez ! — Libre par vous, moi?...
En effet, une coutume de Séville donne le droit au plus proche parent de la victime de statuer, avant les juges, sur le sort du meurtrier. Estrella entend user de ce droit au profit d'drliz; car après une nuit d(î lutte et de tortures... de prière surtout, elle n'a pu se résoudre qu'au pardon. Mais Ortiz n'accepte pas sa liberté, engage Estrella à poursuivre sa vengeance. La situation se développe comme dans l'original. Mais la fin de l'acte est toute de l'invention personnelle des auteurs.
Estrella, qui ne peut se persuader qu'Ortiz soit volontairement coupable, essaye de lui faire dire la vérité, qu'elle a pressentie. « Jure-moi que tu n'as pas obéi à un ordre. — Moi ? — Que lu n'es pas l'instrument d'une vengeance. — D'une vengeance? pourquoi penses-tu?... — Ah ! c'est que devant tes hésitations, ton trouble, tes dénégations mêmes, je sens renaître et grandir mes premiers soupçons. — Qui donc soupçonnes-tu?— Le Roy... C'est en sortant du palais de Don Sanche que tu as cherché querelle à Don Busto ; c'est après un long entretien avec le seul homme qui pouvait avoir à se venger de mon frère que tu l'as frappé. — Se venger de ton frère?... Sujet rebelle, il avait donc osé braver son Roy, son maître ?... — Le braver? oui; mais pour défendre contre lui son honneur et le mien. — Tu dis ? — Est-ce un crime ? et devait-il pousser le respect dû à son souverain jusqu'à laisser Don Sancho faire de moi sa maîtresse ?
A ce moment, entre l'alcade. Il invite la jeune fille à se retirer ; car le Roy est là qui veut voir et interroger le prisonnier.
Le Roy a tenu à venir lui-même confirmer à Ortiz les paroles d'Arias. Il parlera à ses juges.
— « Que leur direz- vous? — Ceci me regarde. — Leur ferez-vous connaître le motif véritable pour lequel vous m'avez ordonné de frapper Don Busto, ou les tromperez-vous, eux aussi, comme vous m'avez trompé moi-même?... »
Ce ton agressif, presque insolent surprend le Roy, qui rappelle son sujet à l'ordre :
« Vous parlez à votre Roy, Don Ortiz. — Remerciez Dieu, Sire, que je ne l'aie pas oublié ! » Et comme le Roy lui demande depuis quand il ose discuter et juger ses actes.
« Depuis que je sais, réplique Ortiz, que Don Busto n'avait commis d'autre crime que de s'opposer au désir coupable de Don Sanche. — Et quand cela serait ? — J'étais le liancé de Dona Estrella. — Son fiancé ? Vous ! »
Ortiz laisse éclater toute sa douleur.
« Pardonnez-moi, dit simplement le Roy... Dût la Castille entière se soulever contre moi, je vous sauverai. — La vie, on vient de me Toffrir, et je l'ai refusée.— Alors, qu'exigezvous? — Qu'on me fasse comparaître sans retard devant les Alcades de Séville, mes juges, et qu'on exécute leur sentence. — C'est bien. »
Le Roy fait alors donner l'ordre aux alcades-mayors de se rendre à l'instant à sou palais. « C'est là, dit-il à Ortiz, que vous serez jugé. — Moi ? — Je vous donne mes appartements royaux pour prison, et si l'arrêt du tribunal vous condamne à mourir, ce n'e^t pas hors des cachots de Triana, entre deux gardiHis et un prêtre qu'on vous amènera, la tête basse; c'est avec un garde d'honneur, et la tète haute, que vous sortirez du palais de Don Sanche pour marcher à l'échafaud ! »
Le sixième tableau nous ramène à l'Alcazar. Les alcadesmayors, convo(iués par le Roy, sont présents. Don Sanche leur parle. Il plaide en quelque sorte la cause d'Ortiz auprès d'eux et leur fait entendre qu'ils n'ont pas le droit de prononcer une sentence de mort contre le plus vaillant héros de l'Espagne. Ce serait un crime de lèxe-patrie. Les alcades répondeiit avec respec, mais avec fermeté, qu'ils feront tout leur devoir. Mais voici que des cris éclatent au dehors. « Justice ! Justice ! à mort l'assassin ! » Arias entre vivement. La ville entière est soulevée, s'écric-t-il. On dit que le Roy s'est fait coniiilice du meurtrier, qu'il le cache dans son palais, qu'il veut le faire fuir, qu'il a dépossédé les alcades, qu'il viole, malgré la foi jurée, toutes les lois, toutes les coutumes, tous les droits et privilèges des citoyens de Séville.
— Faites ouvrir toutes grandes les grilles et les portes de mon palais, ordonne Don Sanche, et que tous les citoyens de Séville pénètrent librement dans la salle oii siègent leurs juges. Je veux que mon peuple apprenne; que, lorsque Don Sanche a donné sa parole, il sait la tenir !
Cependant les alcades se sont retirés dans leur salle de délibération. Les ordres du Roy ont été exécutés ; le peuple sévillan, î\ la vue de ses juges, l'hermine blanche à l'épaule.
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la vara symbolique en main, s'est calmé. Estrella, mêlée à la foule, se tient, anxieuse, dans un coin de la sa'le où l'on délibère, elle accourt, et se jetant aux pieds du Roy :
« Sire ' pitié ! grâce ! Ils Tont condamné. — A l'exil ? fait le Roy. — A la mort !... — Ils ont osé !... »
Sa voix est couverte par des cris qui s'élèvent de toutes parts dans le palais : « Vivent les alcades du Roy ! »
La porte s'ouvre. Le premier alcade-mayor remet à Don Sancho l'arrêt de mort qu'ils viennent de rendre, et comme le Roi se récrie :
« Voici, dit l'alcade en montrant une baguette d'ivoire qu'il tient à !a main, voici la vara surmontée deTembleme du Christ. Inflexible en nos mains et dressée vers le ciel, c'est elle qui nous affermit, qui nous garde contre nousmêmes, et si par intérêt, par crainte ou par faiblesse... ou par respect. Sire, nous avons engagé notre parole pour trahir la vérité et la justice, à l'heure où nous rendons la sentence, l'œil fixé sur cette croix d'ivoire, nous n'avons plus le souvenir ni de la promesse, ni môme du serment.. Ortiz est criminel. Lui-même en fait l'aveu. Sur le Christ et sur notre âme, nous devions le condamner... à quelle peine ? à la mort.
— Osez donc m'y conduire, s'écrie alors le Roy, car le coupable c'est moi !... Ortiz est innocent. C'est sur mon ordre qu'il a frappé Don Busto. »
Et comme des murmures s'élèvent de la foule :
— « Qu'il m'en coûte la couronne, conclut Don Sanche, l'honneur m'en paiera le prix ! Alcades de Séville, jugez-moi;»
Mais les alcades se récusent. Le Roy n'a pas affaire à la justice des hommes. Il ne doit compte de ses actes qu'à Dieu.
Tout le monde se retire. Don Sanche ordonne à Arias de faire mettre Ortiz en liberté et de le prier de se rendre près de lui.
Seule un moment avec le Roy, Estrella, devant le sacrifice que Don Sanche vient de faire de son orgueil, de sa dignité, de sa couronne, de son rang, lui pardonne tout le mal qu'il lui a fait.
— « Ce frère que vous avez perdu à cause de moi, il faut, lui dit Don Sanche, que quelqu'un le remplace auprès de vous. »
Et le Roy cherche doucement à la rattacher à la vie, il veut la contraindre à être heureuse en lui donnant pour époux l'homme le plus loyal et le plus magnanime de son royaume.
— « Un époux? Moi ?... Jamais !.,. Je porte avec le deurf d'un frère, le deuil de l'époux qui m'est cher. Je suis et resterai éternellement veuve.
— Votre trère ne vous l'eût point permis. Il aur;iit pris votre main, comme je le fais en ce moment, et l'eût jointe à celle de l'homme qu'il vous destinait — et que je vous donne. »
Et, ce disant, il met la main d'Estrella dans celle d'Ortiz ijui vient d'entrer.
Les deux amants échangent un long regard ; mais ils sentent qu'un abîme les sépare ; que si leurs mains sont unies, leurs âmes ne peuvent plus l'être.
— « Je ne serai jamais la femme du meurtrier de mon frère, dit Estrella, tout en larmes, et pourtant, je l'aime toujours ! je l'adore !
— Et c'est en l'adorant, les mains tendues pour la ressaisir s'écrie Ortiz, que je lui dis moi-même éternellement adieu. »
De leur propre aveu, MM, Adenis avait trop francisé le sujet, tenant compte de l'état d'esprit du public, que l'admirable effort d'Antoine, présentant Euripide, Plante, Shakespeare, Guillen de Castro, dans le texte intégral n'avait pas encore habitué à ces hardiesses.
L'instant favorable était venu pour présenter sur la scène l'œuvre même de Lopo de Vega, Mais une simple traduction mot à mot comme celle di; Baret n'est qu'une exactitude inexacte. Entendez par là qu'elle présente un défaut essentiel: celui d'être en prose.
Toutes les comédies de Lope de Vega, à l'exception de la Dorotea qui n'est qu'une sorte de roman, une autobiographie dialoguée, sont en vers, — en vers d'une richesse et d une sonorité verbales qu'il est déjà difficile de rendre en vers français mais qu'il est absolument impossible de faire percevoir en prose. A la traduction en prose la plus fidèle, la plus solide, la plus serrée, il manquera toujours la première condition organiíjue du texte, sa respiration propre, c'est-àdire le Rythme. C'est par le rythme que vivent — et que vivent intensivement — toutes ces compositions brillantes et
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pittoresques, remuantes, vibrantes, exaltées, la prose n'en laissera jamais que le cadavre.
Or, le corps sans vie n'est intéressant que comme sujet d'étude sur lequel se penchent attentivement les praticiens et les élèves. Nous avons donc employé pour cette versio» française un mélange de mètres différents, rimes, et non rimes, conformément à la prosodie originale (1), car le rythme, le rythme seul permet de ressusciter ces momies littéraires qui dormaient aux sarcophages des bibliothèques, sous les bandelettes des commentateurs. Ayant retrouvé les palpitations du rythme, elles peuvent se lever et marcher sur la scène.
C'est dans ces conditions que, dégagée, non seulement du travail d'invention auquel avaient cru devoir se livrer nos prédécesseurs, mais de cette sèche enveloppe de prose qui rengainait étroitement, nous avons mis au point l'' Etoile lU Séville.
Cette version fut essayée avec un succès que nous n'osions prévoir le dimanche 10 juillet 1911 sur la scène du théâtre sous-bois de Marnes-la-Coquette, avec la distribution suivante :
(1) Théophile Gautier, à propos d'ane adaptation en prose de l'Akalde ri* Zalamea de Calderón par MM. Samson et de Vailly, écrivait :
« Nous serions heureux, à propos décela, de voir jouer une comédie espagnole rendue, non pas en alexandrins, mais en vers de huit syllabes, rythme employé par Lope de Vega, Calderón, Rojas, Alarcon, etc., etc. Ce vers, bref, souple, dégagé de césure, nous paraît admirablement propre aux familiarités, am brusqueries et aux ellipses du dialogue dramatique.
« L'hexamètre, bien qu'admirablement assoupli par les grands maîtres modernes, a une espèce de solennité symétrique qu'il est bien difficile de tonjonrc dissimuler. De plus, comme c'est le mètre le plus fréquemment en usage, toce les efifets qu'il peut offrir sont à peu près épuisés. Il a été retourné de tant d# manières, qu'il est presque impossible de ne pas retomber, en s'en servant, dans les hémistiches tout faits, dans les bouts-rimés inévitables. Les vers oetosyllabiques, que les poètes n'ont pas travaillé à ce point de vue, — do moins depuis la naissaoce des lettres, car beaucoup de moralités et de sotties sont écrits sur ce rythme, — doit se prêter à tontes sortes do combinaisons noB- Telles, de coupes, d'enjambements, d'enlacements de rimes inusités, admettre une infinité d'expressions, de tournures de phrase, d'idiotismes rejetés par 3« Ters alexandrin, divisé en deux compartiments qui hachent la pensée et amènest les circonlocutions et les chevillet. *
ESTRELLA M'"''^ VERA SERGlNE.
MATILDE. . » SYLVETTE FILLACIER.
TEODORA LOUISE MARIÓN.