HOSTILITÉS ESPAGNOLES H
nous devons si grande information. Les traducteurs sont MM. Camille Le Senne et Guiilot de Saix. Qu'Apollon et les neuf sœurs me gardent de juger des travaux que je ne connais point et de mettre un instant en doute le talent des auteurs précités ! Selon cette information, ils se sont servis de l'emploi alterné de la prose rythmée avec le vers libre pour conserver toute la couleur de r Etoile de Séville et transposer tidèlemenfc les brillants coups de pinceaux de Lope, du « Corneille -espagnol » comme dit, sans savoir ce qu'elle dit, la revue parisienne. »
Ainsi, messieurs les Espagnols ont été vivement choqués qu'on ose comparer Lope de Vega à Corneille. Et ils se tiennent au pied de la lettre, ou plutôt du chiffre :
« Nommer Lope de Vega le Corneille espagnol, c'est comme si un critique d'art — et il est certain que ceux de Paris évitent de tels écrits! — appelait Raphaël « l'Ingres d'Urbino » et Michel- Ange « le Rodin de Florence. »
« En plus de la production primordiale, la privauté chronologique est inéluctable.
« Quand naquit à Rouen Pierre Corneille dont la manière de sentir l'Espagne chevaleresque et d'entendre la Rome antique est nécessairement digne de louanges sans réserves, il y avait déjà quarante-quatre ans d'âge entre la poitrine et les épaules, des pieds au cap (sic) de Fray Félix Lope de Vega Carpió ; il était l'étonnement de tous ses contemporains, en terre espagnole comme ailleurs, beaucoup l'enviaient et il suscite encore l'irréductible envie, malgré notre déplorable décadence.
« Dieu est grand sur le Sinaï, Dieu est grand sur le Golgotha, et grandes sont les extravagances de la presse parisienne. Mais il y a fagots et fagots, comme disent ce» messieurs, et qualifier Lope de Corneille espagnal, c'est comme si l'on s'avisait, par une injuste réciprocité, d'appeler J.-B. Poquelin, autrement dit Molière, « le Moratin français. »
« On a admiré, écrit cette revue parisienne, acclamé sa Ghimèue et son Rodrigue : Estrella Tabera et Don Sancho Ortiz. Copie littérale. C'est-à-dire que les prototypes, les modèles de la merveilleuse œuvre de Lope sont la Chimène et le Rodrigue que transposa d'espagnol en français l'espaguoliste Pierre Corneille, Pedro Corneja, comme nous dirions «n langue vulgaire, s'il était permis de traduire les noms.»
Est-il besoin de répondre que le journal madrilène accusts
i20 LOPE DE VEGA
la critique française d'une ignorance invraisemblable ? Les dates sont bien connues. On les trouve dans les traités de littérature les plus élémentaires. Tout le monde sait l'antériorité chronologique de Lope de Vega, et quand on appelle celui-ci le Cor nsille espagnol (ou bien le Shakespeare espagnol) on marque tout simplement une classification d'équivalence, à l'égale louange de génies de nationaUtés différentes.
C'est sous cette même forme, revue et complétée, qu'André Antoine a inscrit F Etoile de Séville au répertoire des matinées classiques du second Théâtre Français,
Pour celle présentation, les adaptateurs, d'accord avec le Directeur et l'érudit artiste costumier H. G. Ibels, ont adopté Don pas l'habillement treizième siècle qui correspondrait à l'époque même où régnait Don Sancho le Brave, mais les costumes du temps de la première représentation, et, cela d'après le texte même de Lope de Vega dont toutes les indications montrent la nécessité de cet anachronisme.
En effet, P Etoile de Séville est un véritable drame de cape et d'épée, entendez par là,comme l'a 1res bien dit M. Henry Roujon, un drame retraçant la vie espagnole au temps de Philippe m où la cape et l'épée étaient de port quotidien.
Aussi bien avions-nous des précédents décisifs : la curieuse et brillante reconstitution d'Estker à Saint-Cyr par Madame Sarah Bernhardt et celle du Cid à l'Hôtel de Bourgogne par André Antoine lui-même.
Ces représentations de l'Odéon ont été accueillies, avec un enthousiasme dont il faut reporter tout le mérite à Lope de Vega, par le public fervent des matinées classiques qu'avait admirablement préparé une substantielle etspiriluelleconférence liminaire de M. Henry Roujon (déjà, eu 1906, il avait présenté au même public l'adaptation des frères Adenis). Toute la presse parisienne a, d'ailleurs, constaté ce grand succès, mais nous laisserons de côté ce qu'il peut y avoir de personnellement flatteur dans ces constatations pour citer ici, au hasard et sans commentaires, quelques considérations
l'étoile de séville et la critique 121
d'ordre purement critique, suggérées par l'œuvre môme de Lope de Vega.
On verra que, même les écrivains les moins favorables au travail d'évocation rétrospective en raison du fameux : « Place aux jeunes ! » reconnaissent et saluent le génie de Lope de Vega :
M. Gabriel BOISSY :
« Sans quelques initiatives pricées, sans M. Antoine aussi, on ne connaîtrait jamais les grands classiques étrangers. Ceux-ci, et les Espagnols surtout, sont cependant de la plus haute importance pour l'explication des origines de notre théâtre.
Il y a encore du désordre dans Lope de Yega, ce même désordre pittoresque, éclairé de traits de génie, qui est dans Shakespeare.
Hier, tandis que se déroulait l'intrigue compliquée,surchargée d'épisodes, de hors d'œuvre, de couplets d'incidence, de tout un fatras encore confus et barbare, de l'Etoile de Séville, on comprenait mieux le génie de Corneille, génie simplificateur, génie qui distingue les traits majeurs, élague les détails pour ne garder du sujet que ses essentielles valeurs psychologiques et abstraites. »
M. Gustave KAHN :
« La forte imagination de Lope de Vega, à la recherche deS plus vigoureux chocs de passion et de sentiment, et des cas les plus imprévus pour l'esprit chevaleresque les a mis aux prises dans l'âme de son héros. Le dénouement est plus noble, plus hautement classique que celui du Cid. Et Ortiz est là plus émouvant, plus humainement douloureux que Rodrigue.»
M. Marc VROMANT :
" C'est un bon drame dont il ne m'apparait pas qu'on ait grand'chose à dire sinon que c'est du Lope de Vega et que
c'est peut-être une raison suffisante d'admirer les derniers actes, car, en ce qui concerne les premiers, je laisse aux panégyristes de Dumas père le soin d'en tresser la couronne. (]oup de foudre, expédition amoureuse, frère dans le style de Valentín, duel au clair de lune, fiancée en pleurs, esclave en révolte, rien n'y manque. A partir de ce moment le drame prend une allure moins romantique et plus noble, aborde des sentiments et se mô.e à leurs conllils mais ne perd jamais une grandiloquence qui est peut-être espagnole, je le veux croire, mais qui est certainement bravache.
Vers la fin, il prend un air de génie shakespearien, lorsque illarindo chante la Mort sur un ton badin, lorsque le roi s'accuse en face des alcades et que les amants se séparent à jamais.
«L'action dramatique n'atteint au cri humain ou surhumain qu'en de rares passages : telle la scène oii Ortiz pleure sur le cadavre de sa victime, telles la noce d'Estrella et ses lamentations, telle la belle et puissante scène finale, d'un très haut renoncement, d'une grave humanité. Les protestations d'honneur se suivent d'affilée, tant et si bien qu'un spirituel bouffon, placé là comme l'esprit critique, s'en moipie luimôme dans une page amère et satirique où réellement luit du génie. »
M. Henri FESCOURT :
« 11 y a là un reflet impressionnant des mœurs féodales et des droits dtî cité, au temps où le royaume de Castille et Léon, à peine délivré du joug mauresque en gardait cependant l'empreinte. Cette richesse de couleur ne distrait cependant point l'attention du spectateur au point de lui faire négliger ce qu'il y a d'humain, de surhumain, de génial dans cette Eatrella de Sevilla. »
M. Henri de GORSSE :
« L'action se développe assez parallèlement à celle du Cid, mais elle est exposée d'une façon plus vivante, plus réaliste, et nous renseigne sur les curieuses coutumes espagnoles. C'est, à la fois, un tableau de mieurs, un cours d'hisloire, un roman poignant, un drame héroïque, où le sublime se môle au bouiTon. Le dénouement est presque préférable à celui de
l'étoile de séville et la critique 123
Corneille, et la scène de séparation des deux amants mérite d'être citée parmi les plus belles du théâtre. »
M. Jules BOIS:
« Le Cid et Chimène, couple aussi légendaire en France qu'en Espagne, ont une parenté évidente avec Don Sancho Ortiz et Estrella, les amants héroïques, dont Lope de Vega célébra le tendre délire, maîtrisé par l'esprit de sacrifice, eux qui en s'adorant se séparent par un altier scrupule de leur' honneur.
« On a beaucoup pillé Lope de Vega, ce rival de Guillen de Castro. Génie abondant, — n'a-t-il pas improvisé plus de mille drames ? — il reste méconnu, sans doute parce que ses imitateurs ont eu intérêt à faire disparaître les traces de leurs larcins. »
M. Jean DRAULT :
« Notre tempérament français, ami de la concentration et de la sobriété, garde ce préjugé universitaire qu'un auteur abondant ne saurait être un écrivain de tout premier ordre. Lope apeché par la facilité, notre critique pédante ne le lui a pas pardonné. La Estrella de Sevilla n'en est pas moins un ouvrage d'une valeur exceptionnelle, où Corneille n'a pas craint de prendre tout le rôle de Chimène, et si plusieurs scènes nous donnent l'impression du déjà vu, c'est que c'est là, en effet, que les dramaturges postérieurs à Lope les ont prises. »
M. Georges PIOCH :
« Raisonnablement parlant — et un peu plus de la moitié de l'œuvre étant oubliée — c'est fort beau, fort dramatique, cette Etoile de Séville ; et Corneille eût pu choisir beaucoup plus mal pour donner exercice à son inspiration.
Quand c'est beau, très beau, comme dans les deux derniers actes, cela est tout lyrique, tout ennobli de la présence d'une terre et d'une race oii la virilité, le lyrisme et la noblesse composant l'ordinaire des passions et des moeurs. Cela, dans la poésie, se résume, idéalisé et, pourtant, tout rayonnant de
vie, à l'unique Cervantes ; dans le théâtre, à cet étonnant Calderón ; dans la peinture, à Veiasquez, à Goya, et à Ignacio Zuloaga, qui perpétue parmi nous leur génie et leur âpre puissance...
« Tout de même, je suis fort heureux d'avoir entendu cette œuvre. On eu conserve de la chaleur et de la flerté. »
M. Georges FRAPPIER :
« Avec quelle richesse d'imagination, quelle fantaisie pittoresque, quel lyrisme tour à tour ardent et fleuri Lope de Vega a évoqué ces ligures héroïques !»
M. Léon DEVY:
« On parle beaucoup, tout le long delà pièce, de l'honneur, du fameux pundonor, avec toute la morgue espagnole, toute l'exubérance propre aux peuples méridionaux. Mais l'humour septentrional y trouve aussi son compte dans la façon dont est traité ce sentiment par le valet-boufTou Clarindo, dans une scène fort bien venue et d'allure shakespearienne. »
M. Georges DELAQUYS :
« Il y a dans cette œuvre, des qualités d'un ordre shakespearien qui démontrent bien que Shakespeare participait de son époque, et n'est point, comme on voudrait le faire admettre, un phénomène isolé dans la nature. »
M. Auguste VILLE ROY :
« L'Etoile de Séville, dont s'inspira Corneille pour le Cid, a des qualités de mouvement extérieur, de spontanéité, de rapidité d'action qu'on ne retrouve pas au même degré dans Corneille. Lope de Vega, plus souple et moins profond, a silhouetté avec plus de soin et de pittoresque les figures laissées par Corneille un peu à l'état de fantoches ; le Roy, par exemple, qui n'est guère qu'une utilité dans le Cid et qui, dans r Etoile de Séville est un être tout à fait curie^ux, complexe et complet, amoureux, sensuel, sincère ou fourbe
l'étoile de SÉVILLE ET LA CRITIQUE 125
selon les circonstances, esclave de sa passion qui lui a fait oublier le principe du point d'honneur.
« Dans une scène admirable, avec ceiie hautaine et fière humilité qui est la marque du caractère espagnol, et dont, plus tard, Hugo a si merveilleusement retrouvé Texpression et le sens dans te Romancero du Cid, Busto donne à son Roy fautif la plus cinglante leçon de royauté par l'étalage même qu'il fait de sa fidélité au principe de la royauté. C'est une des plus belles scènes qui soient au théâtre. On y constate à quel point la fidélité, la soumission au souverain avait alors quelque chose de religieux et de sacré et combien Torgueilleuse obéissance des sujets était éloignée de la servitude. »
M. Alexandre MEUNIER :
« On connaît encore mal Shakespeare. Je crois que l'on ne connaît point du tout I^ope de Vega, le Shakespeare espagnol. Il règne dans toute son œuvre un parfum de beauté. Les personnages aiment et meurent en beauté. Les événements ne sont que des prétextes à gestes héroïques et à nobles périodes. La pièce finit en beauté comme la Momia Van?iade Maeterlinck, mais cette beauté est bien littéraire. Hélas ! entrer au couvent, pour une femme, ou partir à la guerre, pour un homme, ce n'est pas une fin, c'est autre chose qui commence. »
M. Charles GUÉRET :
« La palette éblouissante du romantique auteur espagnol enlumina les combats classiques de la passion et du devoir, et cette œuvre, oii les éléments dramatiques et parfois comiques se mêlent et frémissent, où l'honneur tyrannise et meurtrit les amants, évoque pour nous la rudesse empanachée de l'Espagne du Cid, son orgueilleuse bravoure, son emphase passionnée, dans un enchevêtrement de scènes où circule une vie ardente, ensoleillée, où des détails bigarrés, des couleurs violentes peignent bien ce milieu héroïque. »
M. Ch. TENROC :
« Ce drame ardent et humain qui inspira Corneille, fournit à Victor Hugo le caractère de son Don Carlos. Il a toute la
savoureuse naïveté des primitifs, à cette époque de l'Espagne, arabe encore, où les femmes, enfermées au gynécée, avivaient dans une âme de feu les sentiments de riiéroïsme pur. »
M. Paul PELTIER :
« C'est, de part et d'autre, une course au sacrifice, un ruissellement d'iiéroïsme, une marée montante de sentiments admirables, un ondoiement de panaches délicieusement romantiques. »
M. Henri VIANAT :
«Je préfère dp beaucoup au dénouement du Cid le dénouement de r Etoile de Séville.
« Corncill'i faisait triompher l'amour, Lope de Vega, le devoir. Devant la surhumaine Estrella qui renonce à son amant, celle pauvre sentimentale de Chimène disparaît. »
M. Edmond STOULLIG ;
«Autant que le Cid de Guillen de Castro, P Etoile de Séville de Lope de Vega méritait d'être transportée sur la scène française. Le dénouement est d'un effet admirable. Le dénouement du Cid n'est pas comparable à celui-là. »
M. Alfred POIZAT :
« Le théâtre espagnol, si pittoresque, si amusant, si coloré, déborde de génie dans les détails, mais ce génie s'éparpille et se dissipe en inventions secondaires. J'en connais des scènes qui ne sont pas loin d'égaler les plus belles du théâtre grec et du théâtre shakespearien. Il y aurait là une mine pour les poètes, s'ils consentaient à faire ce qu'a fait Corneille, qui, en filtrant le Cid de Guillen de Castro, en le débarrassant de ses végétations et de ses verrues, en a tiré un immortel chefd'œuvre.
« Evidemment, Corneille a laissé encore perdre de très belles scènes, mais il a tout de même bien fait. On ne saurait trop s'armer de décision en présence des multiples séductions d'un texte captieux dont les caprices vous entraîneraient trop loin. »
On nous permettra de citer ¡ci une page admirable que
l'étoile de séville et la critique 127
Théophile Gautier écrivait sur ce thème, il y aura bientôt trois quarts do siècle, à propos d'uno adaptation du Hoi Lear et qui constitue une véritable réponse anticipée à ces réserves:
« II faut bien le redire, nous autres Français, nous avons trop peur des beautés choquantes, et notre art consiste plutôt à éluder qu'à vaincre la difficulté : sous-enlendu dans les choses et dans les mots, voilà notre littérature. Cette préoccupation d'éviter l'étrange nous jette souvent dans le commun et enlève à beaucoup de nos chefs-d'œuvre cette allure souveraine et cette maestria qui distinguent les grands écrivains des autres nations.
« Dans tous les maîtres illustres, quel que soit leur art, on trouve des choses violentes, triviales, barbares, de mauvais goût, au dire des critiques, des rhéteurs et des grammairiens. Il semble d'abord qu'il eût été très facile d'éviter ces défauts, et même il s'est trouvé dans les époques de décadence, des gaillards assez hasardeux pour corriger Corneille et Shakespeare,
Pour vouloir aplanir en paix toute la sphère, Raser les monts, combler les abîmes, et faire Le métier singulier, le métier sans pareil, Ces aveugles, d'oser écurer le soleil I
« Cependant l'on est tout surpris, après avoir retranché le vers bizarre, l'expression désordonnée, la comparaison hyperbolique, tout ce qui faisait tache, au sentiment des académiciens, de voir à quel point l'ensemble a perdu. Une touche effacée enlève la valeur de vingt autres. En ôtant une brutalité, vous faites disparaître une délicatesse qui n'était sensible que par ce contraste. D'ailleurs, c'est principalement dans les parties excentriques que le génie se manifeste. Le reste, résultant de l'élude, de la convention et du raisonnement, a toujours une certaine régularité banale. Une œuvre brille souvent par un tout autre côté que celui que son auteur a voulu faire éclatant. Chacun travaille d'après un idéal dont il tâche de se rapprocher ; mais, dans le plan le plus rigougoureusement réglé, il naît des phrases qui n'étaient pas prévi es, qui jaillissent subitement, et dont l'auteur n'a presque pas conscience ; ce sont les plus beaux endroits, car ils sont écrits par cet inconnu qui vient quelquefois s'asseoir
à la table où s'accoude le poète, lui prend la plume des mains, trace quelques lignes et puis s'en va...
« Cet ange en visite, cet hôte mystérieux, ce frère inconnu, c'est — tout simplement — le génie ! »
M. Félix DUQUESNEL :
« Le drame est fort beau, c'est le type achevé de ce qu'on iippelle la pièce de cape et d'épée. »