M. NOZIÈRE
« Je n'ai point lu la formidable production de Lope de Vega. Mais je peux écrire que r Etoile de Séville est une pièce d'une belle sauvagerie et d'un admirable héroïsme. On y rencontre aussitôt un sentiment de l'honneur qui est cornélien et, en l'espèce, plus que cornélien. Chimène, en effet, épouse le meurtrier d(! son père, Estrella, bien qu'elle adore l'hommn qui a lue son frère, renonce à cet amour. C'est une jeune lille qui aurait reçu un prix de vertu que les académiciens refusaient à Chimène, quand ils établissaient leur critique du Cid. »
M. Adolphe BRISSON :
« La pièce paraît longue, diffuse, barbare, elle contient des beautés, noyées dans un fatras de développements insipides.
«Lope de Vega, disent MM. Camille Le Senne et Guillot de Saix, est un des grands génies du théâtre. A'ul ne conteste cette vérité. Pourtant nous avons envie de résister, quand ils inclinent à lui donner le pas sur Shakespeare :
« Shakespeare, ou plutôt Bacon, penseur et philososophe, écrivent-ils, est plus profond, sauf en ces œuvres imitées de l'italien et dont il ne fut que l'adaptateur, par contre son pessimisme provoque le doute, la neurasthénie, le spleen et garde, ou peut le dire, un caractère dépressif... Chez Lope de Vega, au contraire, tout respire la foi ; c'est l'ardente flambée du caractère espagnol, c'est une ensoleillade d'âme, il entraîne, il enflamme ; la gaieté des races latines comporte
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une certaine outrance du sens comique qui se retrouve naturellement dans toute l'œuvre de Lope de Vega, et en particulier dans la combinaison dramatique où il excelle : la tragi-comédie. »
« L'auteur de VEtoile de Séville exprime en eilet l'âme espagnole, et c'est son charme ; mais il n'exprime qu'elle, et c'est sa faiblesse. De puissantes racines l'enchaînent au sol natal. Ou ne peut l'en arraclier sans qu'il meure. Pour l'apprécier, pour le comprendre, il faut s'imprégner des mœurs du pays dont il symbolisait les idées, dont il flattait les préjugés, dont il exaltait les sentiments. Il avait pour spectateurs, dans les granges et les cours qui lui servaient de théâtre, le peuple, la noblesse, les toreros, les marchands, toutes les classes confondues, toute l'Espagne. Il leur parlait un langage qu'ils entendaient pleinement, qu'ils acclamaient. Le dramaturge leurs disait d'être fiers, intraitables sur le point d'honneur, chevaleresques envers les femmes, mais d'exiger d'elles une absolue loyauté, et si elles étaient déloyales de les châtier durement. Il ne leur déconseillait pas la jalousie, sachant qu'il ne serait pas écouté ; il leur prescrivait une soumission aveugle aux ordres du roi, un dévouement ardent à sa personne, l'amour de Dieu, le respect de l'Eglise. Ces exhortations ferventes sont ce qu'il y a de plus vivant, de plus sincère en son œuvre. Elles revêtent cette forme héroïque, généreuse et galante que Corneille a fait passer dans le Cid. UEtoile de Séville renferme plu>ieurs scènes de genre. »
Et après avoir cité la scène da dénouement, M. Brisson ajoute :
« La tristesse de ces couplets alternés, ce brusque arrachement sans phrases et sans larmes, tout cela est empreint d'une virile grandeur.
" Cette scène pathétique est la meilleure de l'ouvrage. Elle ne dépasse pas les personnages. Lope de Vega peint des individus ; il ne crée point des types (1).
"- Il a peu d'idées générales, peu de vues d'ensemble, une observation superficielle et sans prolongement dans l'huma-
(1) Nous lisons également dans le Théâtre espagnol de M. Mézières : « Le Théâtre espagnol peint des individus, il ne conçoit pas de types, et, s'i' représente des caractères, ce sont exclusivement des caractères espagnols. Aussi ne lèfue-t-il à l'histoire dramatique aucun nom de héros ni d'hérome. » (Rodi'igue, qui l'eut dit ? Chimène, qui l'eut cru "?)
Tiité. Il manque de ce qui fait précisément la supériorité de Shakespeare. Pourtant son influence fat énorme, chez nous, au cours du dix-septième siècle. Toujours la France s'est « toquée » de quelque littérature étrangère. Mais il convient d'ajouter que notre race ne subit pas passivement ces invasions. Elle ne se laisse pas submerger ; elle s'assimile ce qu'on lui apporte, elle le filtre, le façonne, l'assaisonne, à sa guise, transforme finalement ce produit exotique en un produit national. Ces engouements périodiques n'altèrent pas le goût français, ils le renouvellent. Ils sont inoffensifs, et même ils sont bienfaisants. »
Bien que d'une expression atténuée et légèrement ironiqiie, la conclusion de M. Adolphe Brisson est fort juste. Mais il convient d'observer que l'influence espagnole en France fut plus qu'une « toquade », un inofîensif « engouement. »
En examinant l'Histoire on constate sans peine que, si les guerres semblent presque toujours provoquées par des motifs futiles, en réalité, ces grandes rencontres de peuples n'ont jamais lieu sans de graves et profondes raisons. De môme, en matière littéraire, ce qu'où serait tenté de considérer comme un caprice frivole, comme une mode, comme une simple fantaisie, répond à une nécessité do l'évolution, à l'accomplissement de lois universelles.
COx\CLüSION
Nous serions heureux que cet essai dans lequel nous nous sommes efl^orcés de résumer le travail, tantôt apparent, tant(3t latent, qui n'a cessé de se faire dans l'esprit français autour de ce génie à demi submergé servit à marquer définitivement la place qui lui est due.
Est-il besoin d'ajouter ¡ci que nous n'avons pas voulu faire œuvre déprimante pour notre littérature nationale?
Il ne s'agit aucunement de découvrir en Lope de Vega un écrivain destiné à faire rentrer dans l'ombre ceux de nos grands classiques qui s'en sont inspirés — ni d'ailleurs les écrivains étrangers de la même époque.
S'il y avait une conclusion à tirer de noire étude, ce ne serait pas l'infériorité de Shakespeare ou de Corneille comparés à Lope de Vega, mais simplement la constatation d'un principe littéraire.