‹ L'Étoile de Séville;Chapitre 74 sur 85 · LE ROY, DON ARIAS · texte numérisé non relu

LE ROY, DON ARIAS

LE ROY

Avoue-t-il que j'ai donné l'ordre ?

DON ARIAS

Non, Sire, il n'en veut pas démordre.

Il est plus ferme qu'un rocher,

LE ROY

Oui, c'est un défi qu'il me lance...

Il prétend ainsi me toucher Et me vaincre par son silence.

DON ARIAS

Du moins, croit-il en approcher.

LE ROY

A sa parole il est fidèle

Et je me sens humilié

De ne pas pouvoir tenir celle '

Par laquelle il se croit lié...

Cette promesse me harcèle,

Mais ce n'était — ma foi, tant pis î

Qu'une parole de dépit !

Sire, la parole donnée Asservit le premier venu, Et, tête nue ou couronnée, Le serment doit être tenu.

De plus, la parole divine En tombant des lèvres d'un Roy, Aussitôt se transforme en loi Devant laquelle tout s'incline.

Vous parlez, on doit obéir, C'est au Roy seul à réfléchir Car sa mission nous dispense De penser après ce qu'il pense.

L'ordre donné vaut ce qu'il vaut, Les sujets sont les bras, le prince est le cerveau.

LE ROY

Le bras agit, le cerveau souffre.

DOIV ARIAS

En ordonnant de mettre à mort ce Tabera Vous avez aujourd'hui promulgué par écrit Une loi ; cette loi, par Sanche exécutée Le fut par la raison que c'était une loi ; C'est donc vous qui devez subir les conséquences De la loi que vous avez faite.

LE ROY

Quoi, serai-je forcé de déclarer moi-même Que la mort de Busto, c'est moi qui l'ai voulue ? Et que, n'ayant à me venger d'aucune offense

J'ai fait cruellement tuer un innocent ? Arias, que diraient de moi les magistrats De la Cité qui m'a reconnu la première, Oui, que dirait de moi Séville En apprenant l'action vile Dont, dès à présent, je rougis ?

Mais si vous avez mal agi Ne rougiriez-vous davantage Si l'on apprenait l'ergotage ?

LE ROY

Mon trône est si mal affermi,

De tous côtés des ennemis...

Le Saint-Siège me désespère,

Il me déclare usurpateur,

On m'entoure de délateurs.

J'ai contre moi mon propre père ! (1)

Si je me condamne j'ai tort,

J'ai tort si par moi Sancho est mort.

Cruel débat, que dois-je faire ?

DON ARIAS

Les cheminsles plus droits nesontpasles meilleurs.

Le magistrat le plus sévère

Se laisse prendre par ailleurs.

Vous êtes celui qu'on révère.

Si le Roy est le Roy, les hommes sont les hommes. Sire, parlez en Roy, vous serez obéi.

(1) Allusion aux démêlés de Don Sancho avec [^soa père Alphonse X qui avait suscité contre lui le Saint-Siège.

Je parlerai, mais Estrella, que iera-t-elle ?

J'ai donné mon anneau, sa puissance est mortelle,

Le sort du meurtrier demeure entre ses mains.

Qu'un messager parte d'urgence,

Qu'on l'arrête sur le chemin

Qui la conduit à sa vengeance.

Va quérir Estrella, prêche-lui l'indulgence.

Apaise son cœur surhumain.

DON ARIAS

L'orgueil des Sévillans passe l'orgueil romain.

{Il sort.)

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