‹ L'Étoile de Séville;Chapitre 8 sur 85 · L'AGE D'OR · texte numérisé non relu

L'AGE D'OR

En publiant cet Art Dramatique son auteur résumait d'une façon plaisante les principes qui avaient facilité l'épanouissement du génie national.

On a reproché au riche répertoire de Lope de Vega d'être espagnol. Español sobre todo ! Mais n'est-ce pas là justement sa qualité ? Dryden a dit : « Quand le poète se détache des

passions nationales, il n'est plus qu'une flammo pointe. » Et l'on saurait reprociier davantage à Lope de Vega d'être espagnol qu'à Sophocle d'être grec, à Goethe d'être allemand et à Ibsen d'être Scandinave.

« II fallait un thrâ Ire ardent, populaire, mais revenu d'idéal lyrique en mùme temps (¡ue réel, faisant voler l'inspiration du ciel à l'enfer, du ponant à l'orient, mais toujours avec la Yariété du rythme et dans l'essor de poétiques enchantements. » (1)

Et ce fut alors, en effet, l'âge d'or de la grande production poétique, dramatique et romanesque, un phénoni'ne logique d'expansion, un rayonnement universel, une péuélration géniale à travers toutes les frontières.

La littérature de l'Espagne a suivi les dt^lius de sa monarchie.

Après avoir brillé d'un éclat exceptionnel à ri'jioque où la descendance de Ferdinand et d'Isabelle la CallioJi(|ue tenait le monde sous sa domination, elle a connu le m(" uie déclin et a disparu dans la même pénombre.

Mais le génie espagnol est un torrent issu de sources vives que rien ne saurait tarir. Après avoir coulé tumullneusement et iait briller au soleil l'embrun d'argent de ses cascades, il a pris un cours souterrain, avec çà et là des jaillissements subits, suivis de brusques disparitions.

Ce travail d'inlillralion se propagea jusqu'en Angleterre et en Allemagne, mais nous ne le suivrons ici que dans ses développeuieuls en terre française.

LOPE DE VEGA EN FRANCE I. — Le goût espagnol

Dès le début du seizième siècle la France fut préparée progressivement à recevoir l'inlluence littéraire de l'Espagne, par l'expansion môme de la langue ibérique que commença à répanhv la rivalité de Charles-Quint et de Fniiiçuis 1er.

Depuis Charles-Quint, la monarchie catholi(|uo. di-bordant de la péninsule, avait battu de ses flots toutes nos frontières ; sous Philippe II, elle avait un moment, à l'ombre de la Ligue, envahi jusqu'au coîur de la France : l'Espagne avait présidé nos états généraux dans la personne de ses ambassadeurs-

(1) Agustín Darán.

LE GOUT ESPAGNOL EN FRANCE oî

Henri IV chassa de France les envahisseurs espagnols, mais non leurs modes, ni la doniinaliou de leurs idi'es. On ne voyait à Paris ({ue Français e.';paf/nolùes. Le costume, la pose, le langage, tout rappelait les fiers soldats qu'on avait si longtemps combattus et admirés. Rien de courtois comme le Français à l'égard de ses ennemis : il les imite en les battant. (Virgile nous avait déjà montré en des vers célèbres ; Grœcia capta, etc., .Rome à la fois victorieuse de la Grèce et captive du génie grec). Barbe pointue, feutre à long poil, pourpoint et haut-de-chausses à demi détachés, rubans aux jambes, fraises empesées, telle était la mise des gens comme il faut; On n'entendait dans la bouche des cajoleurs de la cour qu'exclamations et admirations castillanes. Ils réitéraient des Jésus-Sire et criaient en voix dolente : il en faut mourir ! (i) Le bon Régnier, si sensé, si français, signale sur un ton moqueur cette conquête nouvelle :

Ami, laissons-le discourir, Dire cent et cent fois : il en faudrait mourir •'

Sa barbe pinçoter, cajoler la science, Relever ses cheveux, dire : en ma conscience! Faire la belle main, mordre un bout dp ses gants, Rire hors de propos, montrer ses belles dents, Se carrer sur un pied, faire arser son épée, Et s'adoucir les yeux ainsi qu'une poupée.

La mode fut plus forte que Régnier, que Sully, que Henri IV lui-môme. Le plus français de nos rois endossa bon gré mal gré le noir costume de Philippe II,et, sur ses vieux jours, il se mit, tout en grondant, à apprendre l'espagnol, comme Caton le censeur avait appris le grec.

Le maître qui lui en donna des leçons, Antonio Perez, joua un rôle important dans la révolution littéraire qui introduisit en France le goût élégant mais recherché de l'Espagne. Il disait vrai sans le croire, dans une de ses lettres au roi : « Certes Votre Majesté a choisi un gentil barbare pour Maître, barbare dans ses pensées, barbare dans son langage, barbare en tout ». Ce barbare était eu effet fort gentil, fort gracieux.

(1) Mémoires de Snlly, II' partie, chap. II. — Voyez A . de Pnibusque,

Histoire comparée des littératures espagnole et française, t II, p. 6 et 365, et Œuvres de Math. Régnier, avec les commentaires de VioUet-le-Doc, satire VIII, p. 40.

Ancien secrétaire de Philippe II, confident, rival, complice et victime de ce prince (1), il avait cueilli à la cour de l'Escurial toute la fleur du cultorisme (2). Reçu avec empressement par Henri IV et par Elisabetli, comme une diffamation vivante de leur ennemi, il rédigea de curieux mémoires et écrivit des lettres non moins curieuses à différents titres. Sous le rapport du goût littéraire, qui seul nous occupe ici, ces lettres servirent d'antécédents et de modèle aux éphloliers illustres de celle période. La célébrité dont elles jouirent au commencement du siècle explique l'empressement qu'on mit à les imiler. Elles rattachèrent Balzac et Voiture à Gongora et à Marino.

« Grave, légère ou galante, toute la correspondance de Ferez porte l'empreinte de ses habitudes ; Thomme d'Etat s'est effacé sous l'homme du monde, mais l'homme du monde, c'est encore le courtisan, c'est le courtisan qui a cent maîtres à flatter au lieu d'un, et qui se multiplie pour les contenter tous... Il cajole, il adule, il encense avec une emphase effrontée. Avant lui. qui se serait avisé de traduire en hyperboles mystiques le formulaire de la civilité ? Qui aurait songé à se dire le très Jnimble serviteur d'une divinité ou à saluer un ange avec passion ?... Pompe orientale, gravité castillane, afféterie italienne, rien ne ca\;he cette nature de favori, toujours réiléchie dans son abandon, insinuante dans son étourderie, obséquieuse dans sa familiarité (3). «•

Ferez inaugura pour ainsi dire Ihôtel de Rambouillet (4).

Cependant la littérature espagnole avait fait un premier pas en France en passant par l'Italie : La Celestina, monstrueux ancêtre du théâtre espagnol, fut traduite quatre fois en France, depuis 1527. d'après la version italienne. C'est ainsi qu en Í578, Jacques de Lavardin en donna une traduction « repurgée».

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