SCÈNE II
VITA
J'attends... j'attends encore auprès du roc battu par l'onde ; mais celui que j'attends n'est plus le beau
L KTRANGEH.
douanier, linée...
J'attends, j'attends... j'attends la des-
Vilafait quelques pas vers la gauche.
0 mer, dont la chantante voix semble gémir de ma peine ; ô mer, que ma jeunesse implorait autrefois, je sens que tu connais ma confuse pensée... 0 mer ! éternelle agitée, tu vois en mon âme troublée ce que, moi-môme, je n'ose y voir...
0 mer, tu es douce pour moi, tu rends le calme à mon être ; seule, entre tous, tu sais me consoler, seule tu m'aimes, ô mer !
On voit paraîlre l'Etranger sur le rocher doganche. — 11 descend lentement portant sur l'épaule son sac de marin en toile blanche sur lequel sont plies ses filets. — Un soleil pâle éclaire la scène. — L'Etranger s arrête auprès de Vita.
Vita, je vais te quitter pour toujours. Mais, avant de fuir à jamais ce rivage, je veux implorer mon pardon.
Il pose à terre son sac et ses filets et se rapproche do la jeune fille.
Pardonne-moi l'imprudente parole qu'hier je n'ai pu retenir... Pardonne-moi ; dis que tu me pardonnes et que je pars absous...
VITA
Mais qui es-tu, toi ? Qui es-tu donc?
Comme l'aiguille vers le nord, vers toi mon ame est attirée, et je ne sais pas qui tu es, j'ignore même ta patrie...
30 l'étbanger.
Ah ! si tu dois partir, laisse-moi te connaître, et que je garde au moins ce souvenir de toi ; dis- moi ton
nom !
l'éïka?;ger.
Mon nom ?... je n'en ai pas.
Je suis celui qui rêve.
Je suis celui qui aime.
Aimant les pauvres et les inconsolés, rêvant le bonheur de tous les hommes frères, j'ai marché, j'ai marché à travers bien des mondes ; j'ai longtemps navigué et sur toutes les mers.
Où donc t'avais-je vue avant de te connaître ?
Où donc? demandais-tu ; mais, partout !
(Avec un croissant enthousiasme.) Dans les lourds soleils
d Orient, dans les blancs océans du pôle, dans les aurores sur lesloinlains sommets, dans les forêts aux sourds ombrages, dans les rythmes chanteurs du vent : partout je t'ai trouvée, partout je t'ai aimée, car tu es la pure Beauté, car tu es l'immortel Amour!
VITA
0 étranger, qui que tu sois, reste auprès de mon âme, ne me délaisses pas, car il me semble qu'avec toi s'en irait la moitié de moi-même !
Ma vie est liée à la tienne comme la vergue au mât ; ah ! ne me quitte pas !
Elle va vers lui ; il l'arrête dun geste.
l'Étranger. Naguère j'aurais pu céder à ta prière, quand la jeunesse était à moi, mais maintenant il est trop tard,
toi-même tu Tas dit : tu avais mis ta confiance en moi comme en un père ! . ..
Enfant, je ne dois pas dérober ta tendresse, je ne dois pas me faire aimer de toi !
VITA (avec angoisse).
0 toi, qui as pitié des autres, toi, qui veux le bonheur de tous : à moi seule, à moi seule, moi, ton enfant, moi ton amie, le malheur tu me laisses, le malheur éternel !
Oui, ma destinée est étrange.
Alors que, de toute mon âme, je cherche à faire des heureux, partout où je porte mes pas, je trouve en mon chemin le mépris et la haine...
Un seul être, un seul, une femme, m'a regardé d'un regard consolant ; ~ à cet être adoré il faut que ce soit moi, moi qui apporte trouble et peine !
Il Ole son bonnet de laine el rei,'ar(1n longuement rénicraudc qui y est fixée et qui scintille presque surnatureiiement.
Vois cette pierre de miracle. — Elle brillait jadis à l'avant de la nef qui porta le ressuscité, 1 ami de Jésus, notre Maître, et, sans barre, sans voile, sans rame, aborda sûrement au port des Phocéens.
Par cette pierre de miracle une volonté droite et pure peut s'imposer aux vents et à la mer.
(Avec enthousiasme.) Par elle, j'ai sauvé maint navire on détresse; par elle, j'ai tiré du péril bien des pêcheurs et bien des matelots ; par sa vertu sacrée j'ai calmé des tempêtes !
Mais, aujourd'hui, aujourd'hui... la tempête qui
gronde en mon sein, la tourmente d'amour qui me torture, nul talisman ne pourra jamais, jamais Fapaiser !
(A Viia.) Je t'ai aimée, ô vierge, et je t'ai désirée, et, malgré moi je te l'ai dit... Contre tout droit j'ai troublé ta jeune âme, la passion fut plus forte que moi ! Vita, Vita, je t'aime, je te désire encore !,.. Voilà pourquoi je dois partir.
Il jelle de nouveau les yeux sur l'émeraudc dont le feu s'est éteint.
Voilà pourquoi la très sainte relique ne m'est plus de rien désormais... car j'ai perdu tout pouvoir sur moi-même, sur mes sens et sur ma volonté; voleur de cœur, j'ai commis 1 injustice ! J'ai démérité !
11 se dresse, sauvage, comme en proie au délire, puis, peu à peu retombe dans une douloureuse mélancolie.
Il détache alors l'émeraudc de sotî bonnet et la leud à Vita qui la prend presque machinalement.
Enfant, conserve cette pierre, en souvenir de celui qui rêve, en souvenir de celui qui aime et qui jamais ne saurait oublier ta bonté, ta beauté, ta claire jeunesse !
VITA (avec désespoir).
Ah ! reste ! reste, ami !
Tu ne sais pas... je ne sais pas moi-même quel sentiment nouveau s'éveille en mon esprit. .
En ta sublime charité mon âme se fond tout entière. Reste, reste ! si je te perds, pour moi tout est perdu !
L'Etranger, haletant, porte la main à ses yeux.
l'étiianger. 33
Ah ! je te vois souffrir, et je souffre moi-même comme si ta peine était en moi.
Ah ! vois les pleurs de ton amie, reste auprès de moi ! Situ pars, tu le sais, si tu pars,jenepuis plus vivre!...
Ello lombc, prostrée, à bout de forces, sur le rocher de gauclic. L'Etranger, plus calme, s'approche d'elle et la prend en ses bras, la berçant comme une enfant
Vita le regarde douloureusement. Il se relève et reste debout auprès d'elle.
l'ktranger.
Chère enfant, ta pitié m'est douce, mais, ce n'est, hélas I que de la pitié... L'amour a droit à la jeunesse...
Adieu, Vita; par toi, j'aurai connu un instant le bonheur...
Par toi j'aurai souffert le suprême malheur...
Souviens-toi, ô Vita, en face de la mer, souviens-toi de l'étranger sans nom qui passa près de toi et qui comprit un jour la beauté de ton âme. — Adieti !
Il a repris son sac et ses filets et s'éloigne lentement par la route de droite, au dernier plan, sans se retourner. — Vita le suit anxieusement des yeux.