SCENE n
L'Etranger a vu Vita ; il cesse de travailler.
Il se fait bien attendre aujourd'hui, jeune fille.
VITA
Il est à la fête du pays voisin ; il ne tardera guère.
Bien souvent, bien souvent, je suis venu l'attendre, au soir, à cette place ; — alors, j'aimais causer avec la verte mer
Et que disais-tu à la verte mer ?
VlTA.
Je ne sais trop. — Je lui parlais, et, sous le bruit des flots se perdaient mes paroles. — Je pensais, et, sous la blanche écume s'égrenaient mes pensées.
Inquiète et toujours changeante, la mer me répondait, et sa grande voix haletante troublait mon cœur.
Eh bien, parle donc, ô jeune fille, parle encore à la verte mer.
VlTA.
Non ! La mer, à présent, n'est plus ma confidente, depuis
Depuis ?.
VITA
Depuis que tu es là, étrange ami.
L'Etranger s'est remis à travailler. Vita peu à peu se rapproche de lui.
Toi qui as beaucoup voyagé, toi qui sais tant de choses, peux-tu m'expliquer par quel mirage il semble
à mon esprit que je t'ai vu toujours, que je te con naissais avant de naître ?
l'rcs(|uc involontaireinent-, ils échangent uu long regard.
Dès la première fois que je t'ai rencontré, comme aujourd'hui, démaillant ton filet à cette môme place, invinciblement attirée, à toi je vins, confiante ; et, tout simplement, je t'ai raconté les durs labeurs du jour, les songes de la nuit, et ma jeune vie, et mon espérance.
l'étranger (se levant).
Et moi, je me souviens aussi, jeune fille.
Alors que tout le monde, ici, me regardait d'un œil mauvais, alors que, résigné, j'allais suivre ma route, soudain ton pur regard, ton regard chaste et franc, comme un rayon vainqueur a pénétré la brume de mon âme.
Alors, je suis resté pour toi, Vita. pour la pitié
que j'ai lue en tes yeux.
Il la regarde ardemment.
Vita recule, comme fascinée, puis elle passe devant lui, clierclianl à jouer rindifférence.
vrrA .
On ne t'aime guère au village; ils disent que tu es sorcier ! — Mais, moi, je ne crois pas cela, car tes paroles semblent les préceptes mômes que le doyen nous lit en chaire
i8 l'étranger.
Partout où j'ai passé, et j'ai vu bien des terres, j ai trouvé la triste haine et l'oubli, plus triste encore ; — Et pourtant, aider les autres, servir les autres, voilà ma seule joie, voilà mon unique pensée.
(Abattu.) Ici comme ailleurs j'aurai passé sans que nulle âme me regrette
VITA (très vivement).
Ah ! ne dis pas cela, pêcheur ! Il est une âme ici
qui gardera toujours le souvenir
Yita ! petite Vita. ... Dans les bras de ton amoureux
tu m'oublieras comme les autres comme les
autres Mais moi, je reverrai sans cesse le pur rayon
de tes chers yeux !
Approche ici...., écoute :
Il la fait asseoir à droite et se lient debout près d'elle.
Si tu traces un nom sur le sable de grève, bientôt le Ilot dormant l'effacera; mais si tu parviens à graver un signe sur le vieux roc. sable jadis, ah ! les autans et les marées peuvent bien s'acharner sans détruire ce signe, sans même l'entamer ! Il restera là, immuable, jusqu'au jour fatal où le vieux rocher, que mine sans repos la vague patiente, inclinera sa crête blanchissante pour s'abîmer à jamais dans la mer.
Ainsi que le rocher, V^ita, mon couir, déjà durci, conservera l'empreinte de ta beauté, de ta bonté, de ta bienfaisante jeunesse !
Vil a se lève, très troublée.
l'ktrant.er. 19
VITA
Ami, est-ce bien vrai ? Ne te moques-tu pas ?
J'ai peur que tu railles, que tu te joues de moi ; ah ! je voudrais être en toi-même pour savoir si tu dis vrai, pour connaître ta pensée. — Et pourtant, je te crois, oui, je te crois, car j'ai placé ma confiance en toi, comme en un père
L'Elrauger tressaille, rappelé à la réalité.
Comme en un père
(Reprenant son calme.) Oui, mou enfant, tu as raison ; je pourrais être ton père
Confie donc simplement à ton père ce qui trouble ta petite âme ; car tu n'es pas tranquille, enfant
i;Très gaiement.) Ah ! je vois cc quc c'cst ; je crois que je devine : tu voudrais l)ien, en ce rnoment, danser à la fête voisine
VlTA.
Ah ! ce n'est pas ça du tout, pêcheur !
Désignant la mer, en un geste vers le soleil couchant.
Comme le flot ondulant mollement, au vent, sur le sable fin du rivage, mon jeune esprit, sans force et sans vouloir, au soir, s'endort, bercé par ta douce parole .
Et je me vois en rêve, naviguant sur la mer avec toi;.... et, il me semble alors que mon destin est de vivre avec toi, rester avec toi, toujours, toujours î....
L ETRANGEIl.
L'Etranger avance d'un pas vers Vita comme pour létreindre, mais soudain, il s'ari'cte devant ki jeune fille haletante et lui parle presque avec dureté.
Assez rêvé, jeune fille !
Rappelle-toi l'ancienne chanson :
« La jeunesse est créée pour plaire à la jeunesse. »
L'amour t'attend avec ton beau douanier !
Il lui tourne le dos et se dirige vers le lieu où il a laissé son filet. Vita suit l'Etranger, énervée et outrée de dépit.
VITA
Oui, tu dis bien, André est un brave, et je laime, .. .. je l'aime (durement), enteuds-tu ?
Car, aucun des hommes de chez nous ne sait si joliment danser la contredanse. Nul des hommes de chez
nous, jeunes ou vieux (avec une intention méchante), jeunes
ou vieux, ne sauraient l'égaler pour la joute ou le tir ; et toutes les filles me jalousent, car c'est moi, c'est moi seule, moi qu'il a distinguée, moi, qui bientôt serai son épousée !
Elle caciie son visage entre aes mains, en un sanglot.
Adieu, Vita Le bonheur je te souhaite Moi,
je pars dès demain...., car je t'aime, je t'aime !
oui, je t'aime d'amour !... et, tu le savais bien...
Longtemps, tous deux restent immobiles en face l'un de l'autre, n'osant se parler.
f/ktrangeh. 21