ACTE DEUXIÈME
n'aurais jamais voulu leur ressembler. Bref, je m'en suis tirée à mon honneur, c'est le cas de le dire, et je m'en trouve très-bien. La forme que vous appelez Tenfant m'a sauvée. Mon fils me raconte ses peines de cœur. Il tient de son père, qui en avait beaucoup; mais il tient aussi de moi, ce qui me rassure. Ma fille m'a déjà rendue grand'mère. Ces petites filles sont impitoyables. Elles rendent leur mère grand'mère avec une simplicité inouïe; elles trouvent ça tout naturel. Somme toute, je n'ai rien à reprocher à ma vie, et j'assiste à celle des autres en m'y intéressant quelquefois. Je suis comme les abonnés de l'Opéra, qui savent par cœur tout le répertoire, mais qui écoutent toujours certains morceaux avec plaisir et qui encouragent les débutants. Ainsi votre jeune homme qui aime platoniquement dans un pays comme le nôtre, c'est un oiseau rare que je serais curieuse de voir. Vous me le montrerez?
RÉMONIN.
Quand il vous plaira.
MADAME DE RUMIÈRES.
Où est-il ?
RÉMONIN
Il est ici, à Paris.
MADAME DE RUMIÈRES.
Par hasard?
RÉMONIN.
Paris n'est pas une ville où l'on est par hasard, et puis le hasard n'existe pas; c'est le dieu des ignorants.
MADAME DE RUMIERES.
Alors, M. Gérard sait ce qu'il fait?
RÉMONIN.
Oui. Il aime toujours, il revient vers celle qu'il aime. Système des attractions.
MADAME DE RUMIERES
C'est de la physique ?
RÉMONIN
Justement.
MADAME DE RUMlÈRES.
Ht après ?
Après ?
REMONIN.
MADAME DE RUMlERES.
Oui, j'admets, puisque vous y tenez, que la duchesse et M. Gérard filent le plus pur amour. Quand ils se seront bien regardés, par-dessus la pendule, pendant quelques années, qu*arvivera-t-il? Car il faut que ces choses-là aient une fin, même lorsqu'elles n'ont pas eu de commencement. Après ?
RÉMONIN.
Après ? Je pense qu'ils se marieront.
MADAME DE RUMIERES.
Gomment I qu'ils se marieront ?
RÉMONIN.
Oui, puisqu'ils s'aiment.
MADAME DE RUMlÈRES.
Eh bien, et le mari, le duc, mon cousin? Mon cousin, qu'est-ce que vous en faites dans tout cela?
RÉMONIN.
Je ne m'occupe pas de lui. Il disparaîtra au moment néces* saire. Les dieux interviendront.
MADAME DE RUMlÈRES.
Gomme dans les tragédies antiques?
RÉMONIN.
C'est vous qui l'avez dit. Et les anciens avaient raison. Ils savaient aussi bien que nous, mieux peut-être, que le monde moral est régi par les mêmes lois que le monde physique , qu'il y a la même logique dans l'un que dans l'autre, et l'intervention des dieux n'était que la conséquence visible, la fatalité inévitable résultant des actes humains.
MADAME DE RUMlÈRES.
Mais comment disparaltra-t-il, mon cousin?., car pour la