SCÈNE IV
CATHERINE, RÉMONIN.
CATHERINE, tendant la main ft Rémonin.
Mon cher docteur !
REMONIN, lui prenant la main.
Ma chère enfant I
CATHERINE
Vous qui m'avez aidée à naître, vous ne pourriez pas m'aider à mourir ?
RÉMONIN.
Je m'en garderai bien. Ce n'est pas; gai, la mort.
CATHERINE
Et la vie donc! Enfin ! De quoi me plaindraîs-je? L'homme de Dieu vient de me le dire tout à l'heure : « Mon enfant, vous avez la jeunesse, la beauté, la fortune, la noblesse, l'estime de tous; demandez à Dieu d'ajouter à tous ces dons la résignation et la patience; veuillez fortement, et vous serez secourue. Pensez à tant de pauvres gens qui n'ont ni toit, ni vêtements, ni pain môme pour leurs enfants, et vous verrez combien vos cha-
grins sont au-dessous des leurs. » C'est vrai, maïs on n'empêchera jamais celui qui souffre de croire que la plus grande douleur est celle qu'il a. Que je rencontre demain une des misères dont cet homme me parle, je pourrai la soulager, faire qu'il n'en reste plus de traces, et même y substituer la joie et le bonheur avec un peu de cet argent que j'ai, plus que je ne le désire et que je ne le mérite. Mais, moi, qui me soulagera jlans ma misère dorée ? qui me rendra mes illusions, mes espérances, ma dignité, ma foi ? oti est-il l'ami qui partagera son âme avec moi, comme je suis prête à partager ma fortune avec les misérables? Ce ne sera pas mon père, qui est l'auteur involontaire de mon infortune; ce ne sera pas mon mari, qui en est l'auteur conscient; ce ne sera pas un de ces jeunes hommes qui me font ce qu'ils appellent leur cour et qui me demandent galamment d'ajouter la honte à toutes mes autres amertumes. Il y en avait un...
RÉMONIN, à part.
Nous y voilà.
CATHERINE
Un qui m'avait paru plus noble, plus beau et plus intelligent que les autres, un qui a eu mon premier battement de cœur, qui a eu mon premier serrement de main ; la première pensée qui n'ait pas appartenu au souvenir de ma mère, le premier rêve qui ait troublé mon sommeil, ma première insomnie, c'est lui qui les a eus. Tout ce que le cœur d'une jeune fille ignorante des réalités contient d'idéal, je le lui ai donné. Est-ce dans une parole? est-ce dans un sourire? je n'en sais rien, car j'avais l'habitude de l'aimer avant môme de savoir si je l'aimais. Et puis, un jour, il m'a écrit : « Vous êtes riche, je suis pauvre ; il y a entre nous un abîme infranchissable. Je n'ai jamais aimé et je n'aimerai jamais que vous. Ma vie, que j'aurais voulu vous consacrer, je vais la donner à la solitude et au travail. Le jour oti je croirai que vous êtes malheureuse, vous me verrez passer à côté de vous; le jour où j'en serai sûr, vous me verrez apparaître, et je serai le soutien dont vous aurez besoin. i> Je n'ai pas compris alors, moi qui aurais trouvé si simple d'être pauvre avec lui, qu'il ne voulût