ACTE TROISIÈME
CATHERINE
C'est sans doute au nom de cette philosophie particulière que vous m*avez niariée, madame?
MISTRESS GLARKSON.
Oui. L'ambition de M. Mauriceau et lamine de M. de Septmonts se sont rencontrées chez moi : cela valait bien un million; y compris ce que M. de Septmonts me devait déjà. Cependant, pour régler tout en une fois sans doute, M. de Septmonts m'avait fait le grand honneur de m'offrir sa main. J'aimais mieux laisser cet honneur à une autre. Je tenais à ma liberté et à ma fortune. J'ai donc répondu au duc que j'étais mariée, ce qui n'était plus vrai. Après le procès de Charleston, M. Clarkson avait fait constater ma disparition et prononcer le divorce. Mais nous nous sommes rencontrés depuis; il était pauvre, je le chargeai de mes intérêts. J'ai le sentiment des affaires; nous ne sommes plus des époux, nous sommes des associés; ce n'est plus son nom que je porte, c'est le nom de la maison Clarkson et Compagnie, une des plus considérables des États nouveaux.
CATHERINE
Tout cela est très-curieux, madame. Il ne me reste plus qu'à savoir pourquoi vous me faites l'honneur de me le raconter.
MISTRESS GLARKSON.
Parce que, à la fin de cette histoire qui vous montre quelles sont mes façons de combattre les gens et les choses, il y a un détail qui ne regarde que nous deux. Au milieu de tous ces faux hommes dont je me suis vengée, servie, moquée, j'en ai rencontré un vraiment grand d'esprit et de cœur ; je n'ai pas besoin de vous dire que cet homme est celui que vous aimez et qui vous aime. C'est le seul qui n'ait pas subi mon empire, et j'ai senti tout de suite que j'allais peut-être subir le sien; mais je ne voulais pas me soumettre. Trois fois je l'ai fui, trois fois je l'ai retrouvé sur mon chemin. Je suis un peu superstitieuse ; ce)n tient à ma race. Je vis dans ces trois rencontres comme un arrêt de la destinée. Aussi, quand vous
avez quitté vos jardins, l'autre soir, M. Gérard ayant disparu, j'ai éprouvé je ne sais quelle sensation de jalousie, et j'ai voulu voir s'il était chez vous; c'est pour cela que j'ai tenu à y pénétrer, et, si j'ai désiré votre visite, c'était pour que nous pussions causer plus à notre aise . Je n'ai jamais fait de mal à une femme, en souvenir de ma mère. Nous avons toutes, plus ou moins, le droit de nous plaindre; et, si je n'ai jamais reçu de femmes chez moi, c'est pour éviter des contacts qui eussent pu amener des conflits. J'ai donc voulu vous prévenir loyalement, et ne vous déclarer la guerre que si vous m'y contraignez. Est-ce vraiment de l'amour que j'ai pour M. Gérard, je n'en sais rien, puisque je n'ai jamais aimé! N'est-ce qu'un caprice qui ne durera que quelques jours? c'est possible. Ce qui est certain, c'est qu'il y a en moi une curiosité nouvelle et que je veux savoir à quoi m'en tenir sur cette passion que j'ai inspirée tant de fois, à laquelle j'ai vu faire tant d'infamies, et qu'on dit encore capable de tant d^héroïsmes I Cet homme sera donc tout à moi ou il ne sera à personne, et quelqu'un en mourra : peut-être lui, peut-être vous, peut-être moi. Je ne crains pas plus la mort que le reste. Elle est amie ou ennemie, suivant les circonstances et les points de vue ; mais c'est un instrument comme un autre. Je voulais donc vous donner le conseil dé partir avec votre mari, et de ne plus revoir M. Gérard. Êtes-vous disposée à suivre ce conseil?
CATHERINE
Non.
MISTRESS GLARKSON.
Sans autre explication ?
CATHERINE
Sans autre explication.
HISTRESS GLARKSON.
Tous le prenez de haut !
CATHERINE
Je le prends d'où je suis.
MISTRESS GLARKSON.
C'est bien.