ACTE PREMIER
saires se sont mal trouvés; et puis les hommes sont toujours du parti d'une jolie femme, et, comme ma fille est une des plus jolies, des plus élégantes et des plus riches de sa coterie, elle a une véritable cour et ça va tout seul maintenant.
RÉMONIN.
Et elle est heureuse aussi?
M A U R I G E A U , un peu hésitanL
Ouij oui.
RÉMONIN.
Son mari Taime ?
MAURICBAU.
Comme on aime dans son monde I Ces gens-là ont leurs habitudes qu'ils ne sont pas prôs de changer; mais ça se fera peu à peu.
RÉMONIN.
Et pourquoi as* tu tenu à marier ta fille dans ce monde? Était-ce son goût?
MAURICBAU.
Non ; mais à qui voulais-tu que je la mariasse ? A un commerçant comme moi ?.. Le commerce, c'est bon pour faire sa fortune; mais, une fois la fortune faite, ça n'a plus de raison d'être, surtout pour une fille qui parle quatre langues et qui est une musicienne de premier ordre. A un banquier? pour qu'elle entende parler d'argent du matin au soir! A un militaire, qu'on enverra se faire tuer en Afrique ou en Chine, ou qui donnera sa démission ? Qu*e.st-ce que c'est qu'un militaire qui a donné sa démission? A un marin, qui la laissera toute seule pendant quMl fera le tour du monde ? A un homme politique ? pour qu'au premier changement il faille gagner la frontière, si on en a le temps. A un artiste, qui l'aurait menée dans un monde de bohèmes? A un médecin, qu'on vient réveiller la nuit pour le petit du concierge qui a le croup? A un savant, qui passe sa vie comme toi dans un laboratoire ? Tou$ ces gens-là, pour peu qu'ils aient d^intelligence et de dignité, savent bien que ça ne se peut pas, et ils sont. les premiers à le reconnaître. Tiens I ce garçon dont nous parlions tout à l'heure en est un exemple.
REMONIN.
Gérard?
MAURIGEAU.
Oui, GéraM. Tout ceci entre nous. Il s'était pris d'une belle passion pour Catherine, qui, de son côté, s'était monté la tête pour lui. Gonnais-tu mon gendre?
RÉMONIN.
Non.
MAURIGEAU.
Gomme homme, au physique et au moral, Gérard est mille fois mieux que lui I II n'y a même pas de comparaison. De toi à moi, toute cette noblesse s'en va par morceaux, et, si nous ne venions pas de temps en temps lui infuser notre argent et notre sang de bourgeois, il n'en resterait bientôt plus rien I Où en étais-je?
RÉMONIN.
Tu en étais à Gérard, qui valait mille fois mieux que 'on gendre.
MAURIGEAU.
Oui. Eh bien, il a été le premier à comprendre que son mariage avec Catherine était impossible. Pas de patrimoine, pas de nom : il était le fils d'un petit négociant avec qui j'avais été en relation d'affaires, et qui était mort presque insolvable. Sa veuve, en vendant tout, avait pu tout payer. C'est trèsbien. Je l'ai recueillie. et j'ai fait d'elle la gouvernante de ma fille, car elle avait de l'instruction et de la probité. Ce n'est pas mal non plus, ce que j'ai fait là; mais était-ce une raison, soyons francs, pour donner ma fille à son fils ? J'ai eu tort, j'en conviens, de leur permettre un peu trop d'intimité. Quand Gérard sortait de l'École polytechnique et venait voir sa mère, il passait une partie de la journée avec nous. C'était imprudent de ma part. J'aurais dû me souvenir de ce que j'étais moi-môme quand j'avais son âge; mais, quand on n'est plus jeune, on se figure que personne ne l'est plus. Bref, quand j'ai vu que cela devenait sérieux, j'ai eu une conversation sérieuse aussi avec Gérard, et je dois reconnaître qu'à l'instant même