LIVRE m. io
rîers , et les services importans qu'il avait rendus à la France; maison? sous quels noms ? à quelle époque ? Ce mystère était impénétrable.
Uingénuité d'Arthur, sa loyauté , sa franchise , avaient charmé Tillustre chef. Leurs cœurs étaient faits Tun pour Tautre; ils avaient la même ardeur pour le bien , le même courage énergique , les mêmes vertus chevaleresques. Il ne manquait au baron de Valdebourg, pour être entièrement semblable au comte de Ravenstel , que sa jeunesse, son enthousiasme 9 sa sincérité, sa candeur, et ses élans passionnés. Il les avait possédés sans doute; mais le malheur avait éteint depuis long-temps en lui la flamme airdente de son génie , et comprimé Tessor de son imagination. Moins expansif maintenant, il se taisait; il pouvait sentir comme Arthur ; mais ayant appris à se contraindre,
i06 L^ÉTRANCàKE.
îl cachait le foyer secret sous une enveloppe glacée. Éievé en dignité , il lui avait fallu étudier les autres , et ne point se laisser pénétrer. Le monde social , géant tyrannique et trompeur, armé du code des préjugés 9 du livre des déceptions, avait dû, le rangeant panûi ses élèves , le façonner à ses usages ^ le plier à ses volontés , et Fassujettir à ^es règles.
Les deux amis, au sein de la forêt, oublient totalement la chasse. Déjà le bruit du cor , le galop des coursiers, et raboiement des chiens se perdent au loin dans les airs. Tout aux doux épanchemens d^une aftection nais* santé , Arthur se fait raconter par le noble guerrier quelques-uns des combats où sVtait illustrée sa jeunesse. Son cœur bat , son re** gard étincelle à ses récits belliqueux.' Les grands noms de Philippe^ Auguste , de Hîh
LivHE m. 107
chard Cœur-de-Lion , de Lusignan , de Sa*ladin retentissent à son oreille comme des reproches à son inaction , comme des appels au champ d^honneur. Valdebourg, parmi les hommes marquants du siècle, avait assisté aux faits les plus célèbres de la gloire; en Palestine comme en France il avait brillé dans les q^mps. Il peint les modernes exploits de tous les héros de la terre , il ne se tait que sur les siens.
« — Heureux, s'écrie Arthur vivement, )) heureux qui comme vous a pu servir , sous » Pétendard de la victoire , son Dieu , son » prince et sa patrie ! la gloire
» — Hélas! interrompt le chef avec amer- » tumé , le premier des enchantemens , la » gloire, détruit au fond des cœurs, le » premier des biens , la paix.
» — Mais du moins la célébrité......
» — La célébrité, cher Arthur, est presque
io8 L^ETRANGÈRE.
» toujours telle qu'un cercle dans Fonde qui M ne cesse de s'élargir et de s'étendre que » pour finir par se perdre et disparaître.
» L'homme fameuz qui ne peut plus se » vanter que d'avoir brillé est semblable au » feu mourant d'un bivouac de la nuit passée » qui s'éteint seul et dédaigné , quelque ser- » vice qu'il ait rendu ; tandis qu'au camp de » la nuit suivante, chefs et soldats se près- » sent en foule autour du feu nouveau qui » s'allume.
» — Ah ! sans doute , a repris Arthur , le » sort fut injuste envers vous ; et Philippe- » Auguste peut-être.... »
n s'arrête; un sombre mécontentement s'est peint sur les traits du baron. Qui veut pénétrer les mystères de sa vie le trouble , l'oflfense , et l'irrite.
« — Jeune homme ! dit-il d'un ton se-
LIVRB III. 109
H vère , si véritablement vous tenez à mon >ï aflfectîon , respectez mes secrets !
» — Ainsi donc, reprend douloureusement » Arthur, je ne serai jamais admis dans la » confidence de vos peines ; et vous parlez » d^affection !•...; Ah si je reste étranger à » vos souffrances , je le serai toujours à votre » cœur ; la réserve blesse Tamitié , et la dé- » fiance la tue. »
L'expression touchante de la physionomie d'^ Arthur a presque désarmé le chef. Ravenstel le voit attendri. — « Valdebourg ! » ajoute-t-il avec instance, en aucun temps, » en aucun lieu ne pourrez-vous m'ouvrir » votre ame? »
Le baron détourne la tête. — w Arthur , » pour tout autre que vous, ma réponse » serait : a jamais f » à vous je dirai : t pas » encore! »
iiO L^ÉTRANQERE.
. De bmyantes fanfares intenromp^it leur entretien, he cerf poursuivi par les chasseurs s'est dirigé de leur côté ; le cor résonne ; les coursiers volent ; et bientôt, environnée d'un essaim joyeux de chefs, d'écuyers et de pages, Izolette, à travers les arbres, s'avance vers eux rayonnante*
La gaieté brille sur les traits de Famazonç gracieuse. Guidant son destrier fougueux, elle se glisse entre les taillis, franchit les haies , et gravit les rochers , sans embarras comme sans crainte. Ses cheveux noirs ont l'éclat du jais qui sort des mains du lapidaire ; son regard est un Irait de flamme ; et ses joues ont la blancheur de la neige des Alpes que le soleil couchant revêt d'une teinte vermeille.
Elle s'est approchée d'Arthur. — « Jeune )) philosophe! dit-elle , trêve à vos sombres » rêveries ! il est possible que vous couriez
JuIYRB UU i tf.
» en ce moment des dangers j et je dois tous » en prévenir. Ici la guerre est déclarée } et )) j^aî juré de poi^rsuivre àoujrancè^ sans » pitié conune sans relâche , tout cq que cette » vaste forêt peut renfermer d^hôtes saur )) yàges. )> La chasseresse est déjà loin.
Ravens.tel s^est hâté de la joindre i luette le voit près dVUe : « — Prenei ce chemin !
)) dit-elle aux chasseurs cpii la suivent et )> qu^^elle dirige à son gré ^ je vous rejoins à )) : Pinstant même. » Puis faisant, un signe à Arthur , elle court du côté opposé, et. bientôt disparait à leurs jeux. , .* ; /f.l ,
Le comte et sa belle compfign^ spntjseuls
sur des bords écartés. « --r Ce n'est point ici
« ([u'^est le cerf , dit Arthur roiçpajat le si-
i) leuce. Ce que vous cherehez,..., , )r — Est . trouvé , interrompt gai^m^ut
» Izolelte y en arrêtant son destrier j la soli- » tude , un sage et la paix.
» — Mais vous vouliez chasser ?
), — Mon escorte ; et , grâce au ciel , j^ai » réussi.
), — Aiipsi donc c^est pour moi tout seul... ?
» — Eh quoi ! dit la vierge maligne , n'est- )) ce pas assez de vous le faire entendre ? me » faudra-t-il encore vous le dire ? •
» -^ Charmante amie !
» — A votre tour : j'ai droit aussi à quel- » que douce parole. Cest notre premier en- » tretien particulier , j'y ai eu le mérite du » début , et vous me devez pour le moins » la faveur du remerciement.
), — Aimable Izolètte !...
w — Est-ce tout ! J'apprécie votre laco- )) riisme ;; en fait d'encens, assure-t-on, le » plus léger est le plus pur. Vos complimens » ont bien du prix , car ils sont si courts et