LIVRE QUATRIÈME
Plusieurs jours se sont écoulés. La défiance et la réserve régnent ati manoir. Ses habitans s'^observent et sVtudient. Leur gêne est extrême , leur contrainte est visible. Ravenstel , sombre et soucieux , n^a pas encore pro-^ nonce une seule parole qui eût rapport à rhymen projeté. Le sire de Môntolin attend avec impatience ; Olburge observe avec chagrin ; Izolette rêve avec tristesse. L'esprit de chacun d'eux , secrètement agité ^ est en perpétuelle alarme devant la pensée dominante quiroccupe. Nulle harmonie entre les cœurs.
l56 L^ETRÀNGÈRE.
Le sire ^e Montolin, plein du désir de voir sa fille unie au puissant comte de Ravenstel, au descendant des rois bretons, remarque avec inquiétude la froideur glaciale d^ Arthur et la mélancolie d'Izolette.
Naturellement peu sensible , il ne croit point aux peines du cœur , il les tourne en dérision ; et les divers sentimens du couple qui Fintéresse n^ont rien qu'ail puisse concevoir. Que d'êtres, de tout temps, ont souffert autour de lui sans qu'il y ait pris garde , sont morts sans qu'il s'en fût aperçu ! Vulgaire en ses discours comme en ses habitudes , le suzerain devant Arthur affecte un air de dignité; mais cette grandeur empruntée, parure forcée qui le fatigue et l'embarrasse , n'est que ridicule en sa pompe. Telle est la robe d'un géant que revêtirait un pygmée.
Olburge examine et médite. Il 3'aperçoit
mvre IV. 107
mais trop tard qu^il n^a point assez appris à son élève à dompter les emportemens de sa fougueuse volonté; il voit que son empire sur lui s^affaiblira à mesure que ses passions prendront plus de force. Il a voulu par orgueil ou par intérêt faire d^ Arthur une ex^ception parmi . ses semblables ; il s'effraie de son ouvrage.
La fortune qui lui est promise dépend de Fhymen résolu ; il saura vaincre tout obstacle en opposition à ses vues. L'honneur, les vertus , le devoir ne sont point pour lui des barrières ; et dans rol;)scurité des événemens qui pourront survenir, il prendra le flambeau du crime s'il le lui faut pour le guider et pour arriver à son but.
La vive et brillante Izolette a perdu son riant éclat. Elle sourit encore, il est vrai; elle sourit même souvent; mais son rire vague et
i58 l^'étrangère.
sans charme n^a plus ce pouvoir entraînant qui communique la gaieté. Par fois même , sous sa paupière , une larme roule furtive.
La chaîne délicate de ses pensées , mêlée dans ses divers anneaux et conune faussée par Tamour , n^a plus son heureuse élégance ^ n'a plus sa grâce primitive.
PTayant confié ses sentimens à personne, elle les croit inconnus de tout le monde.
Mais Tamour peut-il rester ignoré? Le regard, la respiration , la rougeur , la rêverie , le son de la voix , le^ silence, tout le trahit , tout le découvre ; plus il se cache , plus il est vu. Ainsi parmi les humains il n'est rien qui ne soit douleur. Ce que la terre a de plus doux , Tamour , est encore la souffrance. »
. Arthur, phis malheureux encore, taciturne , indécis , fantasque , ne sort presque plus du castel. Monté sur la plate*farme du