‹ L'étrangère (volume 2)Chapitre 60 sur 93 · LIVRE IV. iSg · texte numérisé non relu

LIVRE IV. iSg

donjon , et les yeux fixés sur la campagne , il reste des heures entières sans mouvement et sans parole. Toute la création est divisée pour lui en deux parts distinctes; Tun est cet espace étroit, cette habitation resserrée, le sol où respire Alaïs ; Tautre est cet immense désert, cette étendue peuplée mais vide , le monde où n^est plus PEtrangère.

Voler à sa demeure , s^élancer à ses pieds , est constamment son vœu secret; mais la raison ! mais le devoir ! mais la défense d'A-* Isâs!.... Il passe ses jours et ses nuits à se défendre de lui-même.

Depuis le récit de la villageoise si bien d^accord avec celui du soldat, PEtrangère est justifiée à ses yeux ; cependant les sarcasmes perfides qu^€fiburge lance continuel* lement contre elle , et le ridicôle- qu^il jette adroitement sur sa position douteuse , ébranlent souve ntsa conviction , et Phumîtknt dans

l6o L^£TRANG£RE.

celle qu'ail aime. Oh ! combien son jeune orgueil est blessé lorsquHl songe que Tamour pur qu^il sent pour elle , et la foi crédule qu^il a en ses vertus le rendraient la fable de ses semblables et Tobjet des railleries publiques ^ s^ils étaient connus du canton!.... Lui seul en effet la croit sans reproche. Les larmes amères quelle répand, le mystère alarmant qui Tentoure , les paroles mêmes qu'elle prononce , sont i tous , autant dVccusateurs. Sa famille est illustre et puissante , pourquoi Tat-elle abandonnée ? A son âge , seule et sans guide , elle a fui la terre natale , comment expliquer sa conduite ! et Surtout comment Fapprouver !

Peut-être a-t-elle aimé; peut-être a-telle perdu Fobjet de ses affections , ou son amant , ou son époux ; peut-être dans Texcès de sa douleur à-t-elle fui les lieux abhorrés témoins de ses premières amours. Arthur

LIVRB IV. 161

s'^arrête avçc ravissement à cette idée. Oui! voilà le secret fatal qa^elle cache à tous les mortels ; voilà la cause de ses larmes. Si ses brûlantes déclarations ont été repoussées par elle , c'est que son cœur gémit encore , que la plaie n'est point refermée.... L'explication la plus spécieuse devient pour lui la démonstration la plus claire , et le possible le certain. Arthur a recouvré l'espérance :

avoir aimé n'est point un crime ; Alaîs peut aimer encore.

Mais comment oser se présenter de nouveau à ses regards ? elle l'a chassé pour jamais de sa demeure. Sous quel prétexte y retourner ?* A quoi se résoudre ! que faire ! à qui demander un conseil !

Valdebourg est prudent et discret. S'il lui confiait ses douleurs , sa tendresse et son désespoir !... Oui, ce généreux ami l 'écouterait avec bonté ; c'est là le guide que la TOME I. 11

l62 L ETRANGBRE.

Prdtideiice lui envdîe. Il connait les passions htimaîiles , il peirt éclairer sa jeunesse* De la cour , des camps et des villes , où il a vécu en observateur parmi les hommes , sa bienfaisante sagesse aura rapporte sansdaute des paroles pour la souffrance , et des conseils pour l'infortune.

Il part ; il vogue sur le lac. Son pilote est I3elui qui le conduisait lorsqu^il aperçut pour la première fois FÉtrangère. Arthur choisit toujours sa gondole de préférence à toute autfe ; çt (Mbui^e , qui é^e ses moindres actiëns , a donné de secrètes, iàstructioai ait batelielr sur le langage qu?il devra teniir au comte lorsqu^il sera seul avec hii.

Plein des perfides leçons d?01burge , le gondolier parle en ces mots : <f — Voyess , là- )V bas r ce joli bois ! Quel dommage , seigneur, )» qu^il a voisine la maîson de TEtrangère!

Page 1