LIVRE VI. 3l
juste et sévère ,^est connu par l'inflexibilité de ses maximes. C'est le suzerain le plus puissant de la province; le duc de Bretagne Fa investi dans sa contrée d'une autorité souveraine; il peut commander à tous les bannerets d'alentour , et son tribunal suprême est presque sans appel.
Bienfaisant , il récompense les vertus avec munificence ; austère , il poursuit le vice sans pitié. Charitable , mais rigide ; pur, mais inclément; c'est plutôt l'apôtre du dieu vengeur, que le pasteur du dieu des miséricordes.
Par la droiture de son ame , il a conquis l'estime publique ; par la solidité de ses principes , il a mérité la confiance générale. Admirable dans sa conduite et sublime dans ses discours , il a reçu du ciel en partage toutes les vertus réunies. Que lui manque-t-il ? un cœur sensible. Cest le fleuve clair et lim-
pide qui reflète le firmament , mais dont les eaux constamment froides et le murmure toujours triste, ne peuvept charmer que les yeux et glacent tous les autres sens.
Olburge connaît le prieur , et son caractère l'effraie autant que sa puissance. Il ne peut se le dissimuler, Arthur, traduit devant un tel homme , et soupçonné d'un meurtre, y serait jugé nonobstant son rang et son nom, avec toute la rigueur des lois, de même qu'un simple vassal.
Depuis près d'un demi-siècle la vaste salle de l'abbaye , nommée le Seuil de V Eternité , ne s'était ouverte au public. Elle n'avait servi, de temps immémorial, qu'aux cérémonies solennelles qui décidaient du sort des hommes; et aucune affaire importante, aucun homicide , aucun crime n'y avait ras-
semblé des juges sous la présidence du prieur actuel.
Les anciens de la contrée racontaient mille prodiges de cette enceinte redoutable, où Fon entrait si rarement ; selon les vieilles traditions , chaque fois qu'on l'avait ouverte il s'y était passé des événemens merveilleux.
L'esprit du Seigneufr, disait-on, y planait sur les assistans ; rien d'inique ne pouvait y avoir lieu. Ces murs divinisés, dont le vulgaire ne parlait qu'avec enthousiasme et tremblement , avaient jadis rendu des oracles pour faire condamner le crime et faire absoudre l'innocence. Des trépassés y avaient repris l'existence; des vivans y avaient trouvé le trépas. Le siège de chacun des juges était sous la garde d'un ange. Enfin cette salle renommée, seuil de la vie ou de la mort pour l'accusé contraint d'y comparaître, tome n. 3
était , au dire du canton , le tribunal de Dieu
lui-même (i).
. Il luit enfin le jour terrible et décisif qui doit voir juger l'Etrangère. Au lever de l'aurore la foule obstruait les avenues de l'abbaye; et le Seuil de V 'Eternité n'a pu contenir qu'une faible partie des curieux de la contrée.
Oh ! pendant les jours précédens , qu'Ollurge a fait de démarches pour qu*Alaïs soit sa victime ! Une seule crainte le tourmente : si Faccusée dénonce Arthur !.... Mais non, dans son entretien avec elle il a pu descendre en son cœur ; elle aime le comte de Ravenstel; douée d'une imagination vive, passionnée , et capable d'héroïques dévoue-
(i) FoyezXcs livres du temps, les vieilles chroniques , les légendes anciennes, et tous les écrivains qui se sont plu à rappeler les mœurs du moyen âge.