LIVRE VI. 3jT
« — Serviteurs de Dieu sur la terre , dit » l'abbé , ouvrant la séance , nous sommes » appelés , ô mes frères , à juger les âmes » coupables ; un criine odieux est à venger* » Le baron de Valdebourg est tombé sous » les coups d'un assassin. Son glaive accu- » sateur que voici est demeuré à la place » même où le meurtre a été commis. Sans » doute il l'avait tiré du fourreau pour se » défendre au moment où l'arme homicide » le frappait ; et sans doute il aura échappé » à ses mains avant d'avoir pu s'en servir.
j> Le corps de la victime , précipité dans le » lac , a échappé à nos recherches. Des re- » ligieux se sont rendus à la demeure du » baron , ils l'ont trouvée vide et déserte.
» Toutes les apparences et tous les témoi- » gnages recueillis accusent l'Etrangère.
» Dieu de justice ! Dieu vengeur ! fais que « nous ne soyons aveuglés ni par la préven—
» tion f ni par l'erreur , ni par l'inimitié.
» Que ton esprit saint nous éclaire ! »
Il venait d'achever ces mots lorsque l'Etrangère paraît.... Ce sont des prêtres qui la conduisent. Tous les regards aussitôt se tournent vers elle. Chacun des assistans voudrait l'approcher ; et les soldats qui gardent la salle ont eu peine à maintenir Tordre.
Sa tunique de serge noire est d'une extrême simplicité. Sur sa tête est un voile blanc qui cache à demi son visage et laisse voir son cou d'albâ]tre; sa taille élégante et flexible se dessine gracieusement sous les plis légers de sa robe. Telles , sous le pinceau du génie , s'offrent les formes des silphydes, lorsque ces beautés aériennes , entourées des vapeurs du soir , fendent les plaines de l'azur.
L'éblouissante blancheur de son teint , son air modeste et virginal , sa jeunesse et son infortune ont ému tous les spectateurs. Au-
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tour d'elle s'est élevé un murmure confus de surprise , d'admiration et d'attendrissement. Elle semble une des heures dé la nuit , qui , toute belle au sein des ombres , à la douce saison des fleurs , précède , mystérieuse et voilée, un des premiers rayons de l'aube*
C'était la première fois que le prieur VOy ait l'Étrangère. Il se trouble en la regardant...- Elle lui rappelle sans doute quelque îobj et cher à sa mémoire , car il paraît inquiet et agité. Il cherche à distinguer ses traits , mais le voile qui les couvre et l'obscurité de la sfclle les dérobent à son regard. B reste pensif un instant ; puis chassant de son esprit la vision qui s'y est offerte , il a fait asseoir l'accusée , il a repris son air sévère ; et l'interrogatoire commence.
Jeune femme , qui êtes-vous 2
4o l'étrangère.
» — Une étrangère , une proscrite , une » victime du malheur. »
Pourquoi donc , à cette réponse d'Alaïs , le prieur paraît-il interdit ?... pourquoi s'in-r terroiript-il tout-à-coup ? la douce voix de l'Etrangère a^-t-elle un magique pouvoir ?
sont-ce des mots cabalistiques qu'elle a proférés ? quoi donc ! en tous lieux et sans cesse , il faut du mystère autour d'elle !
« — Étrangère ! poursuit Tabbé d'une » voix moins sévère, vous savez de quel
» crime on vous croit coupable ou complice.
)> Vous fûtes rencontrée , teinte de sang , au fc pied du roc de Fontaril; vous y étiez pen- » dant l'orage à l'heure où frappa l'assassin. i> Qu'avez-vous à dire pour vous défendre ?
» — Rien que ces mots : je suis innocente.
„ — Fûtes-vous présente au forfait?
» — Non, j'en atteste le ciel. » %
Et ces mots prononcés avec l'accent de la