LITRE VI
» seul arme ma main coupable ; accorde-moi » un regard de pitié ! La mort plane ici sur » ma tète , c'est le puissant intercesseur qui » vient te parler pour Arthur. La tombe » éteint les feux de la colère, étouffe les » voix de la haine; elle m'attend, qu'elle
» te désarme! , et, malgré les terribles
» paroles que tu m'adressas au bord du lac, » sois clémente, pardonne-moi!
» Alaïs ! tout me dit que je ne te suis point » odieux. Tu pouvais me perdre et tu ne l'as » point voulu; tu t'intéressais donc à ma » vie!.... Ne détourne pas tes regards, ne » me retire point ta main ! Je veux pour la » dernière fois parler librement à ton cœur.
» Objet de ma première flamme! Je n'ai dit:
» Je t'aime , qu'à toi ; le dernier souffle de » ma viç murmurera ces mots encore.... Ne » cherche pointàm'interrompre; que m'im- » porte la multitude qui me regarde et qui
» m'écoute! Entende qui voudra mes dis- » cours, qu'ai-je désormais à cacher! Le » mystère ne convient qu'aux amans heu- » reux; l'infortune et le désespoir s'offrent )> au grand jour et sans voile. Cest pour )> t'avoir adorée que je me suis porte au » crime; j'ai droit à ta compassion; laisse- » moi espérer tes larmes. »
Il dit ; à l'exception d'Olburge , l'assemblée entière compatit à ses douleurs ; quelques sanglots se* font entendre ; dans toutes les parties de la salle l'émotion est à. son comble ;. et chaque assistant , plaignant au fond de son cœur le sort des deux amans , renvoie le meurtrier absous.
La délibération . des juges est terminée.
L'auditoire, en suspens, frémit... Le^ prieur, debout sur l'estrade, va prononcer l'arrêt
fatal.... , lorsqu'un objet surnaturelle fait reculer avec effroi.... ; la sentence du tribunal meurt sur les lèvres du président; il est retombé sur son siège. Les sombres bords peuvent donc relâcher leurs fantômes! l'ombre de Valdebourg s'avance»...; et le silence de la tombe , étendu sur toute l'enceinte , aceueiUe l'envoyé des morts.
A quelques pas du prieur , une draperie rouge , tombant jusqu'au pied de l'estrade , à l'un des côtés de la salle , s'est soulevée à l'improviste....; une figure pâle et lugubre en sort à pas lents et posés ; elle offre les traits du baron. Un manteau blanc, à longs replis, enveloppe sa haute taille. Son regard est terne et sinistre ; Jl n'a de vivant que la marche; et même encore , jusque dans ses mouvemens , il y a du spectre et de la mort.
Un groupe de religieux le suit, se tient
derrière lui , et ne témoigne aucun effroi.
Le fantôme parle en ces termes :
<( — Juges! Arthur doit être absous. Il » ne peut point être considéré comme un » assassin ; il m'a provoqué au combat , je » suis tombé, il a vaincu» Le duel n'est » point le meurtre, et je viens le justifier. »
Son ton était solennel comme la voix expirante d'un tonnerre lointain , quand les vents emportent l'orage. Le sang s'est glacé dans les veines du président. « — En croi- » rai-je ma vue! s'écrie-t-il , vous, sorti des » nuits de la tombe !....
» - — Que les deux accusés soient libres ! >» répond Valdebourg. Descendez du saint » tribunal , ok vous ji'avez point d'arrêt à » rendre ; il n'est plus ici de coupable.... , » et je n'ai point cessé de vivre. »
L'Étrangère, qui , pâle et défaillante, avait pense perdre ses sens à la terrible appari-
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tion , s'élance à ces derniers mois dans les bras de son frère. Il la presse contre son cœur. « - — Viens ! poursuit - il , quittons » ces lieux ! » et prenant sa main il l'entraîne.
Arthur , le malheureux Arthur se précipite alors vers eux. Le chef sévère le repousse. « — Comte de Ravenstel ! lui dit-il , » retirez-vous !-... tout est fini ; plus d'Arthur » pour moi;.... ni pour elle. »
Valdebourg s^éloignait , lorsque le prieur, tout-à-fait troublé et n'étant presque plus à lui, se lève brusquement, s'oppose à son passage , et dit à voix basse à l'Étrangère :
« — Non, je ne puis y consentir.... Vous » ne sortirez point de cette enceinte révérée » sans qu'auparavant j'aie vu vos traits... . » Créature mystérieuse que protègent les » souverains ! de grâce levez votre voile. Si >» vous êtes celle.... que mon cœur croit
y& l'étrangère.
» reconnaître, ma vie ne vous est-elle pas?
» dévouée! »
L'Etrangère hésite d'abord, et parait'
alarmée Mais soudain comme obéissant
à une voix secrète et au mouvement de son ame , elle écarte l'épais tissu qui dérobait ses traits charmans ; et ne se montrant qu'à l'abbé : « — Eh bien! regardez- moi! dik- » elle, »
Le prieur pousse un cri sourd. « — Ciel \ » c'est donc bien vous ! s'écrie-t-iL
» — Silence ! interrompt l'Étrangère. Au » nom du Dieu puissant, silence ! »
Elle dit, et saisit sa main. La draperie mystérieuse relève de nouveau ses plis ; le baron , l'abbé, l'Etrangère, ont quitté l'enceinte sacrée Quelle étrange fin au
procès! Ah! jamais scène plus merveilleuse n'avait étonné les regards dans le Seuil de VÉternité.