‹ L'étrangèreChapitre 65 sur 161 · LIVRE VIII; l · texte numérisé non relu

LIVRE VIII; l

» loin en loin, un soupir isole vers elle.

>* Dis , réponds ! Le permettras-tu ?

» •. — Cher Arthur ! dit la généreuse Izo- » lette d'une voix entrecoupée , que l'hymen )> nous unisse; et si nos âmes s'entendent, si » je te console , si tu m'aimes , ne serai-je » point assez heureuse !... Tes paroles, tou- » tes cruelles qu'elles sont , ne font que t'a- » grandir a mes yeux, en me montrant i> combien tu fais aimer. Si tu reviens à moi » tout entier, Arthur! tu m'aimeras de )> même. Quel doux espoir dans l'avenir !

» qu'il ferait supporter d'angoisses !... Non , » tes aveux ne m'affligent point ; ton cœur » ne m'avait jamais parlé .que de loin; il se » rapproche.... Je l'entends; il. pourra venir » plus près encore. Oui, Arthur, nous par- » lerons d'elle....; tu irçe diras ce qu'elle » était, je tâcherai de lui ressembler; viens » à moi , n'importe comment ! . :

a 34 l'éfrawokrf.

» — Juge éternel ! décrie Arthur, quel être )> divin qu'Izolette ! Donne aux mortels que * tu chéris , donne .une compagne comme »> elle! »

Accablé par ce premier retour aux tendres sefttimens de la vie , Arthur, retombe sur sa couche; et d'un accent doux mais plaintif:

« -r- I&olette , a-t-il ajoute f je désirerais » voir le prieur de Saint-«I»énee ; s'il s'in- » teresse à notre sort , qu'il \ienae demain >> au castel In

L'entretien touchant d'Arthur et iffaoktte n'a point été funeste au comte. Un sommeil paisible a ranjmé ses forces ; et* le jour suivant , lorsque l'abbé parut à Montoliq , l'existence de Ravenstel ne courait plus aucun danger* •

Le malheureux amant d'Alaïs a pris un parti décisif. Esclave de la foi jurée il est in-

uvftv vin. {35

capable de manquer à un serment; et quoique le dernier qu'il a prononcé lui ait été arraché malgré lui , n'importe , il y sera fidèle.

Il ne peut douter qu'entre lui et Alaïs ne soit élevé un mur de séparation , qu'aucun effort humain ne saurait renverser. Il est pleinement convaincu qu'ils ne seront jamais Fun à l'autre , et cependant il ne peut pardonner à l'Etrangère de lui avoir fait faire la promesse solennelle d'unir son sort à Izolette. Comme elle a abusé de son pouvoir su» lui ! Comme elle a profité de ses transports confians pour l'enchaîner à sa rivale J Elle ne Ta donc jamais aimé, puisqu'elle a voulu joindre un obstacle de plus à tous ceux qui étaient entre eux. Le dépit , la fureur et le découragement triompheront de sa constance. Alaïs , il renonce à toi !

Quel contraste entre les deux rivales!

Punè, insensible aux preuves d'amour les plus passionnées , repousse constamment sa foi , et semble se jouer de ses tourmens ; l'autre , qu'il dédaigne et qu'il délaisse , court au-devant de tous ses vœux , souffre autant que lui de ses. peines , et lui pardonne généreusement les offenses les plus cruelles. Ah ! la démence seule pourrait l'attirer encore vers l'Etrangère ; l'honfteur, le devoir et la reconnaissance l'appellent aux pieds

d'Izolette. Plus d'hésitation maintenant; il conduira aux autels la douce vierge de Montolin ; avec une telle compagne , le malheur doit être impossible*

Le prieur de Saint -Irénée s'assied au chevet de son lit. « — Comte de Ravenstel !

)> lui dit-il , vous m'avez fait appeler , nous » sommes seuls , que me voulez-vous ?

ii — Ministre saint ! répond Arthur d'un .

LIVKE VIII. l37

» ton grave ,et d'une voix tellement basse » qu'on eût dit qu'il craignait de s'effrayer » par ses paroles ; vous savez, quel serinent » j'ai prononcé. C'est vous, sans doute, qui » avant ma dernière entrevue avec l'Étran- » gère lui aviez dicté sa conduite. Vous » aviez préparé la scène , et , près de nous,

» vous l'écoutie?u ; elle fut horrible,

» n'importe ! ce n'est plus l'heure des re- » proches. Vous avez cru remplir un de- )> voir...; tout est accompli , que Dieu juge !

» — • Arthur!... interrompt le prieur.

» — Point de discussions entre nous, re- » prend vivement Ravenstel, «l'un son de » voix bref et haché ; ne parlons plus d'elle , » et ne revenons point sur le passé. Il y a )» dans cet affreux sujet de l'amour , du )> sang , de la tombe , toutes les tortures

» humaines ; terminons ensemble!

» Je suis calme , vous le voyez ; mais si

)> vous restiez là long-temps, vptre voix, » mille souvenirs.... ; déjà j 7 ai oublié ce que » j'avais à vous dire : ma tête et mes idées )» se perdent.

» — Votre serment , dit le prieur... .

\> — Cest cela, je vous remercie, con- » tinue Arthur d'un air sombre, Ce serment , » je veux le remplir ; je veu^ placer Izo- » lette et l'hymen entre l'Etrangère et moi.

» J'irai à l'autel.,.», oui j'irai ; ce sera

» «un moment horrible, mats il passera )> comme tant d'autres. L'étendue de mon » sacrifice , et les maux auxquels je me ré- / » signe , vous prêtre ! vous ne les concevez » point U . tant mieux, je vous en félicite.

» Rester heureux et calme au fond de » votre insensibilité. Continuez à ne former » aucuns désirs ; ne regrettez rien , n'aimez

» rien; soyez au tombeau dans la vie ; il

» faut des vptres parmi nous. »

Le prieur .se.lève âv#c calme. « — Comte J » lui dit-il, d'un ton sévère, je me retire; » Toujours un langage offensant...,. Mais )) vous souffrez, vous êtes à plaindre; je » vous pardonne et je n&e tais* Quand vos » esprits seront calmés , et que vous pourrez » ne pîu$ m'adresser d'outrages, Arthur, je » reviendrai vous voir, Croyez que d^ns )> tout ce que mon devoir me permettra de » faire , il n'est riçn , pour consoler vosr » peines, que je n'entreprenne avec joie,

» — rr De grâce! ne vous éloignez point, » reprend Arthur» Un peu de charité chré^ » tienne ; excusez à l'infortune ses plaintes » et ses révoltes.,.. , Je vous ai offense, je h Je çajs ; jV eu tort, je connais vos vçrtus ; »• vo^ êtes un saint et digBG Apôtre; mais » aussi ypiis ête$ trçp a^r-dessus de vos » a$aiblaW#s , yo^s m defifceudflfc point » $s£çz vers les faibles de Peîté terre. Pour-

i4o l'étrangère.

» quoi ne pas vous mettre un instant , pour » soutenir vos frères, au niveau de l'humaw'nité? Nous ne nous entendrons jamais, » je suis trop bas et vous trop haut. »

L'abbé se rassied près d'Arthur. « — Ainsi » donc, lui dit-il, votre détermination est » prise , vous épouserez Izolette ? >►

Arthur frémit à ces paroles ; elles étaient dites trop tôt , saus transition et sans adresse : rien ne les avait amenées. Il faut tant de ménagement et de délicatesse pour soulager les cœurs souffrans! Les femmes seules possèdent le grand art d'alléger le poids des afflictions humaines ; elles font pressentir la consolation avant même qu'elles l'aient offerte ; et le bien qu'elles veulent faire , elles savent le préparer. Sans le raisonnement ' elles persuadent ; sans l'éloquence elles attendrissent. Ah! c'est que pour savoir consoler et plaindre , il faut d'abord savoir sentir .

Page 1