‹ L'être et les principes métaphysiquesChapitre 4 sur 11 · LES TRANSCENDANTAUX ET LES PROPRIÉTÉS TRANSCENDANTALES · texte numérisé non relu

LES TRANSCENDANTAUX ET LES PROPRIÉTÉS TRANSCENDANTALES

Il est temps maintenant, d'analyser le contenu de l'être et de parcourir les additions improprement dites, qui explicitent sa compréhension.

L'être, étant présent devant l'intelligence dans son état de confusion, nous le mettons en rapport avec lui-même, et affirmons que l'être est Vêtre. C'est là le principe tout à fait premier que supposent tous les autres : le principe d'identité. Il précède même les additions qui se font à l'être, comme propriétés communes à tout ce qui est, mais que n'exprime pas, par lui-même, le mot être.

Ce principe : l'être est Vêtre, faut-il le dire ? est immédiatement évident, et, en ce sens, analytique. On lui reproche de l'être trop, et de constituer une tautologie.

L'accusation n'est pas fondée. La tautologie est une répétition oiseuse, inutile. Or, cette relation de raison de l'être posé en face de lui-même et rapporté à lui-même par identité, est une étape nécessaire pour la connaissance philosophique et réflexive. Le pur concept n'a pas pour nous de vérité ; celle-ci ne se rencontre que dans le jugement. Puisque l'être est le tout premier concept, le tout premier jugement sera : Vêtre est Vêtre, nécessairement Vêtre, en tant qu'il est Vêtre. Grâce à l'introduction du prédicat et de la copule est qui l'unit au sujet, le caractère de nécessité et d'universalité de la connaissance humaine se manifeste. Sans doute, de ce principe, je ne puis rien déduire, il ne me conduit pas à de nouvelles connaissances, il ne peut figurer comme prémisse dans un syllogisme ; mais sans lui, je ne puis rien affirmer. Il est donc fécond, puisque toute affirmation le suppose.

Une seconde fois spontanément, et puis réîlexivement, sous l'influence d'autres impressions sensibles, se formera en moi l'idée

Les transcendantaux 13

d'être. Je ne pourrai confondre les deux présentations successives de l'être. Je les discernerai, je les distinguerai, et j'arriverai ainsi à la notion de non-être, de négation du premier être. Le principe de contradiction se présentera à moi sous cette forme : L'être n'est pas le non-être, ou bien, le non-être n'est pas l'être.

Nier une chose, c'est, psychologiquement, écarter de la pensée un objet positif. Cette distinction de Têtre et de ce qui n'est pas lui, me fait considérer quelque chose par opposition à autre chose. La chose se présente désormais comme quelque chose de distinct d'autre chose. Mais la pluralité qui, à ce stade de l'évolution de la pensée, s'offre à moi, est une pluralité indéterminée, indéfinie, suffisant, d'ailleurs, à l'énoncé du principe de contradiction.

Je suis à même de juger ensuite que, entre l'être et le non-être il n'y a pas de milieu. C'est le principe du tiers exclu, qui résulte immédiatement de la comparaison entre l'affirmation et la négation de l'être.

Deux contradictoires ne peuvent pas comme telles être vraies toutes deux, ni fausses toutes deux. Si la première est vraie, la seconde est fausse ; si celle-ci est vraie, la première est fausse. L'une n'affirme, en effet, que ce que précisément l'autre nie. Si ce qui est, en tant que tel, peut ne pas être, ou s'il y a un milieu entre l'être et le non-être, ce qui est n'est pas nécessairement ce qui est.

Les notions transcendantales : être quelque chose, ens, res, aliquid, constituent formellement le concept d'être. Nous en tirons les formules immédiates des principes d'identité, de contradiction, du tiers exclu. Les propriétés, les attributs qui enrichiront ce concept, en le rendant plus utilisable, sont : l'unité, la vérité, la bonté, la beauté. Ce sont les quatre propriétés transcendantales des êtres 0-

Une chose une est une chose indivise en elle-même, et divisée par rapport aux autres. La notion de division précède donc la notion d'unité, La seule analyse de l'être et du non-être nous donne l'idée de division. Pour opposer l'être au non-être, il n'est pas nécessaire de savoir si le non-être exclut une ou plusieurs perfections. Le non-être n'est pas considéré en son unité intrinsèque comme constituant un tout divisible. La distinction de l'être et du non-être est une première division rudimentaire, une pluralité con-

^) Cfr. De veritate, q. I, art. 1 ; De potentia, q. 9, art. 7 ad 6"ni.

14 Les propriétés transcendantalcs

fuse qui permet d'appliquer Vindivision à l'être en lui-même, et de lui reconnaître ainsi, la propriété de l'unité. Une fois en possession de la notion d'unité, l'on passera à l'idée de pluralité définie, de multitude, de nombre ')•

L'unité est un attribut transcendantal. Tout être, en effet, est simple ou composé. Ce qui est simple est indivis et indivisible. Ce qui est composé, bien que divisible, est non divisé actuellement ; sinon, il ne serait plus divisible, il ne serait plus lui-même. Une multiplicité, ayant comme telle son être, sera douée d'une certaine unité statique ou dynamique, physique ou morale, suivant la nature des relations qui unissent entre elles les parties de cette multiplicité. Ainsi, ce qui est un sous un rapport, peut être multiple sous un ou plusieurs autres. L'extension de l'unité, est donc bien la m.ême que celle de l'être -).

Il en résulte que l'unité n'est pas une réalité positive, ajoutée à l'être. Cette réalité en effet, étant être, serait une. Elle ne pourrait l'être, sans la présence d'une nouvelle réalité positive et ainsi à l'infini, ce qui rendrait toute unité impossible. Ce qui dépend par soi, essentiellement, d'une infinité actuelle de conditions, ne peut exister. « Infinitiim non est transite, » disaient les anciens philosophes. L'unité c'est l'être en lui-même, affecté d'une négation, la négation de division -).

L'unité nous amène à la distinction et à la composition. Les parties d'un tout, un dans sa totalité, sont distinctes entre elles. Si elles ont un contenu positif, elles forment composition logique ou réelle, suivant qu'elles sont réalités ou purs concepts logiques.

Il y a un rapport nécessaire de l'intelligence à l'être, nous l'avons exposé plus haut. De l'être à l'intelligence, il y aura par conséquent une relation transcendantale. La fausseté n'est pas dans les choses; elle ne peut y être. Toute chose est capable de se présenter telle qu'elle est à l'intelligence ; elle est incapable de s'y présenter autrement qu'elle n'est. Le non-être n'a point de vérité. Si parfois nous disons : cette chose m'a trompé, c'est que nous avons cédé à une analogie, non fondée en raison d'être. Du faux or, c'est du vrai cuivre ; un faux Hector, c'est un véritable comédien. Ce rapport,

0 Cfr. S. Thom ., De poteniia, q. 9, art. 7 ad 15, In Boëtii de Trtnitatêy q. 4, art. 1 in corp. — 1 Sefit. dist. 24, q. 3, art. 3 ad 1"™. Voir Card. Mercier, Métaphysique générale, 5^ édition, p. 138 sqq.

') Cfr. S. Thom., 5. Theol. la p. q. U, art. 1.

^) Cfr. S. Thomas, De potentia, q. 9, art. 7 c.

Les propriétés transcendantales 15

cette relation ne pose dans l'être aucune nouvelle réalité. C'est l'être lui-même et par lui-même, qui peut être représenté tel qu'il est par l'intelligence. La vérité métaphysique ou ontologique, étant la possibilité réelle et nécessaire de ce rapport en tant que fondée dans l'être, est une propriété transcendantale de l'être ').

La convenance avec une tendance, c'est le bien ^). Or tout être persiste dans son être et de lui-même résiste à sa destruction. Il est donc bon pour lui-même et il tend vers son achèvement par la mise en œuvre de ses facultés opératives. L'être entièrement bon, sera l'être parfait, entièrement achevé et fixé dans la jouissance de sa fin, de son bien. Le terme, c'est le bien honnête; le moyen, c'est le bien utile; la jouissance qui accompagne le bien objectif, c'est le bien délectable. La délectation, le plaisir peut être poursuivi, à condition de garder sa place naturelle, comme une résultante du bien objectif. Il ne faut pas tendre vers la fin objective en ayant exclusivement ou premièrement en vue, la jouissance que sa possession procure. Le bien honnête descendrait, dans ce cas, au rang de moyen en vue de la délectation suprême. Ce serait le désordre, le manque d'harmonie dans l'être. Le bien délectable accompagne le bien objectif, il en est la conséquence. C'est à ce titre seul qu'il peut et doit être poursuivi, pour que l'être réalise sa loi naturelle ^).

*) La vérité transcendantale n'est donc pas uniquement la conformité actuelle de tout ce qui est avec l'Intelligence absolue, norme première d'où dépend essentiellement toute vérité. Cfr. S. Thom., De vsrit., q.ly art. 2. — 5. Theol, p. 1* q. 16, art. 7. — A propos de la notion de vérité et de l'intellectualisme thomiste, on lira avec grand profit Sertillanges, S. Thomas d'Aquin, I, surtout les pages 51-54 (1« édition). Paris, Alcan 1910. «/^.lâ*»

2) Cfr. S. Thom., 5. TheoL, la p., q. 5, art. 1-3.

3) Cfr. S. Thom., la p., q. 5, art. 6, in corp. et surtout ad Sum.

Ces simples réflexions suffisent pour démontrer l'inanité des difficultés soulevées contre la morale traditionnelle eiidémoniste,k cause de la place qu'elle fait au bonheur. Son caractère utilitaire est un scandale pour beaucoup de philosophes. Rechercher son bonheur est dans l'ordre, quoi qu'on dise. De par la nature des choses, la jouissance résulte de l'accomplissement du devoir et de la recherche du bien objectif. Kant lui-même, malgré son admiration pour la morale stoïcienne, doit bien reconnaître que la vertu est digne du bonheur. Dès lors pourquoi ne pas poursuivre secondairement ce bonheur? Vouloir être heureux est une tendance psychologique qui s'impose à nous, tout comme la tendance à remplir notre devoir. Harmoniser ces appétits, est l'œuvre de la philosophie morale.

16 Les propriétés transcendantales

Le mal est la privation d'un bien. Il ne peut être voulu pouf lui-même et le mal absolu n'existe pas ')•

La beauté exprime l'être en tant qu'il est capable d'éveiller, par sa contemplation, ce sentiment de plaisir désintéressé, cette complaisance esthétique que nos facultés connaissantes éprouvent, à se sentir harmoniques à l'être. Le beau résulte du vrai et du bien. C'est la bonté de la vérité comme telle. Tout être étant vrai, tout être est beau puisque sa contemplation nous est bonne -).

^) Les développements sur le problème du mal ne rentrent pas dans le cadre de cette étude.

'■')Cir.S.Thom.,S. TheoL, p. 1», q. 5, art. 4 ad lum. — la 2», q. 27, art. 1 ad 3"™.

L essence et V existence 17

Page 1