LA THÉORIE MÉTAPHYSIQUE DE L'ACTE ET DE LA PUISSANCE
L'essence et l'existence. — La matière et la forme.
A propos de l'unité, propriété transcendantale des êtres, il fut question de distinction et de composition. L'analyse de l'être nous a montré que la multiplicité suppose l'opposition de différents êtres, qui se ressemblent néanmoins, en tant qu'ils participent à l'existence.
Entre ces concepts : tel être et l'existence qui l'affecte, y a-t-il une simple distinction de points de vue, pris sur une seule et même réalité ? Pour justifier pleinement l'analogie de l'être à laquelle nous avons fait appel en vue de préciser l'objet de la métaphysique, ne faut- il pas plutôt reconnaître une dualité réelle, au delà d'une dualité logique? Ne faut-il pas poser une composition réelle fondamentale dans toutes les catégories ou modes suivant lesquels l'être se manifeste, dans toutes ses additions non transcendantales, genres suprêmes de nos définitions ?
Tel est le problème d'une capitale importance qui nous introduit au cœur même de la métaphysique.
La composition réelle de puissance et d'acte, qui se retrouve dans tout être limité, nous fournira une réponse adéquate au monisme contre lequel déjà, nous avons rompu une première lance, A un autre point de vue, cette composition sera le tremplin, qui nous permettra de nous élever jusqu'à Dieu, l'Acte pur, l'Absolu de l'être.
Le principe auquel le thomiste fera appel en toute cette matière est le suivant : Aucune perfection ne se limite d'elle-même 0-
*) Cfr. S. Thomas, De potentia, q. 3, art 5. « Ea quae positive
18 L'essence et l'existence
La limitation dénote une imperfection. C'est la négation d'un acte ultérieur. Elle comporte une mesure, une capacité finie d'être, un pouvoir de réalisation suivant tel mode ; c'est, pour user du mot d'Aristote : une puissance.
Or l'être est perfection ; rien n'est parfait s'il n'est être. De lui-même, dès lors, l'être ne peut se limiter. Si donc tel être est limité, c'est qu'il possède en lui-même un principe réel d'imperfection, une mesure d'être, une puissance.
Examinant, du point de vue logique, la multiplicité des êtres, nous avons montré comment l'analogie de l'être exigeait la présence d'une notion limitative, d'une talité restreignant l'être au point de lui faire signifier cette chose-ci. Si Pierre et Paul se ressemblent en tant qu'ils sont deux individus de la nature humaine, c'est pourtant par leur individualité même qu'ils sont différents. Leur individualité est un principe de ressemblance, qui est en même temps principe de différence ; c'est une notion analogiquement commune.
Le moi comporte un élément essentiel : ce que je suis, et un élément complémentaire : l'existence. L'essence répond au signalement de la chose ; l'essence abstraite, à sa définition commune à plusieurs, l'essence réelle ou concrète, à son signalement propre et incommunicable à toute autre essence réelle. L'existence est l'acte qui remplit la capacité de l'essence et la complète en la posant dans l'être. L'essence, c'est ce qui, foncièrement, différencie une chose des autres, le sosein ; l'existence, c'est le dasein, l'être simplement dit ^).
secundum magis et minus dicuntur hoc habent ex accessu remotiori val propinquiori ad aliquid unum ; si enim unicuique eorum ex se ipso illud conveniret non esset ratio cur perfectius in uno quam in alio inveniretur».
C. Génies, 1. II, c. 15. <; Quod alicui convenit ex sua natura et non ex aliqua causa minoratum in eo et deficiens esse non potest ».
') L'existence n'est pas, comme le prétend Suarez, un simple état de l'essence indifférente à exister ou à n'exister pas. Même dans l'état de possibilité pure d'un être contingent, il faut distinguer conceptuellement ce que la chose serait, de l'existence qu'elle posséderait. Dire que l'être contingent est indifférent à être ou à ne pas être, ce n'est pas dire, comme le veut Suarez, que l'essence peut être existence réelle ou ne pas être existence réelle. Si l'on en croit le célèbre Jésuite, elle serait existence réelle dans l'état d'existence, elle ne serait pas existence réelle dans l'état de pure possibilité. Parler d'un être contingent, c'est
L'essence et l'existence 19
L'être complet, qui est et qui agit, l'individu, c'est l'essence réelle, affectée de son existence propre. Dans l'ordre rationnel, cet individu, maître de ses actes qu'il dirige vers sa fin librement I choisie, c'est la personne, sujet de droits et de devoirs.
Qu'entre ces deux conceptsT puissance d'exister ou essence et acte d'existence, il y ait une distinction logique, que ces notions soient des formalités différentes, spontanément tout le monde l'affirme, en disant : tel être a l'exislence et non pas, tel être est l'existence.
Qu'entre tel individu et l'essence abstraite à laquelle il participe, il y ait une distinction réelle, cela non plus, ne peut être mis en doute. D'autres hommes que moi possèdent réellement l'humanité, ils sont vraiment mes semblables. Je suis cependant distinct des autres individus humains, leur existence n'est pas la mienne. En niant cette élémentaire vérité, le monisme métaphysique signe sa propre condamnation.
Mais le débat actuel porte plus loin. Lorsque l'essence d'une chose existante est comparée à son existence propre, faut-il affirmer que ces deux principes s'identifient dans la réalité, ou reconnaître deux réalités corrélatives correspondant au concept d'essence et au concept d'existence ?
Ce débat est d'ordre purement métaphysique. Nous n'avons de connaissance directe que de l'être constitué et complet. Par intuition, nous ne pouvons saisir dans la chose existante l'essence à part de son existence. A fortiori, l'essence réelle et son existence ne sont-elles point séparables.
Au nom du principe qu'aucune perfection ne se limite d'ellemême, le thomiste établit que, dans tout être limité, il doit y avoir une distinction réelle entre l'essence réelle et son existence propre. Essence et existence sont, dans l'être fini, deux principes incomplets, qu'on ne peut concevoir séparément et en eux-mêmes, et qui pourtant sont réels. Telle existence ne peut être existence pure. L'être qui n'est qu'être, est tout l'être; il est unique et infini, s'il existe. C'est l'Acte pur qui ne comporte en soi aucun non-être, aucune limitation. Son existence ne nous est pas immédiatement connue. 11 faut la démontrer. L'être fini, avec lequel nous sommes
parler d'un être qui, essentiellement, ne comporte pas l'existence et ne peut jamais la comporter, pas même dans l'état d'existence. S'il n'en était pas ainsi, ce ne serait pas le même être qui est possible, qui existerait.
20 Vessence et l'existence
en rapport direct de connaissance, doit être réellement composé dans l'ordre de l'être, puisqu'il est réellement fini. Le principe intrinsèque de limitation qui rend possible en soi l'être fini, c'est la puissance réelle, l'essence réelle qui lui mesure sa part d'existence. Cetie essence réelle ne peut être sans son existence, telle existence n'est pas sans une essence qui la délimite. Ce sont deux principes incomplets, se postulant l'un l'autre. L'essence est ce qui est réellement ; l'existence, ce par quoi réellement elle est 0-
Et qu'on ne nous accuse pas de réiîier imaginativement des concepts, de nous livrer à une stérile jonglerie philosophique.
Si nous distinguons réellement l'essence de l'existence, c'est après avoir pesé milrement les raisons de le faire. Tous les concepts ne partagent pas cet honneur d'avoir dans la réalité un correspondant spécial. Tous, sans doute, s'appliquent au réel, mais dans leur multiplicité, ils peuvent répondre à une seule et même réalité. Dans le moi, par exemple, les formalités de substance corporelle, vivante, sensible, rationnelle, ne sont pas réellement distinctes. Elles ne sont pas réalisées comme telles. Comment pourrais-je sinon identifier le moi, le tout, à chacun de ces concepts et dire : je suis corporel, je suis vivant, je suis raisonnable ? On n'identifie pas le tout à l'une quelconque de ses parties constitutives, mais seulement à leur somme. Le nombre dix n'est pas égal à cinq, mais à cinq plus cinq. Réellement identiques à une même troisième, le moi, les notions : corporel, vivant, raisonnable sont identiques entre elles. Les concepts qui constituent la célèbre échelle logique de Porphyre, n'ont entre eux qu'une distinction de formalités logiques. La composition des degrés métaphysiques : genres et espèces, est une composition purement logique. Les principes individuels eux-mêmes, qui n'entrent pas dans l'échelle de Por-
*) Cfr. S. Thom., In Boëtio de hebdomadibus, lect. 2». Id autem erit solum vere simples quod non participât esse, non quidem inhaerens sed subsislens. Hoc autem non potest esse nisi unum ; quia si ipsum esse nihil aliud habet admistum praeter id quod est esse ut dictum est, impossibile est id quod est ipsum esse multiplicari per aliquid diversificans : et quia nihil aliud praeter se habet admixtum, consequens est quod nuUius accidentis sit susceptivum. Hoc autem simplex unum et sublime est ipse Deus. — De potentia, q. 7, art. 4, in corp. — De potentia, q. 3, art. 5. — De ente et essentia, c. V. — 5. Contra Gentes, 1. I, c. 22 ; 1. I, c. 18. — C. Gentes, 1. II, c. 62 : « Invenitur enim in eis (substantiis intellectualibus) aliqua compositio ex eo quod non est idem in eis esse et quod est », — 5, iheol., p. I», q. 3, art. 4. — 5. iheol., p. I», q. 44, art. 1.
Ht
L'essence et l'existence 21
phyre, parce qu'ils ne sont qu'analogiquement les mêmes dans les individus, ne se distinguent pas réellement du sujet complet, le moi. Si la réalité par laquelle je suis tel homme, ne s'identifiait pas dans le moi, à la réalité qui fait que je suis homme, c'en serait fait de mon unité substantielle ')•
D'où provient donc cette différence ? N'avons-nous pas deux poids et deux mesures ? Pourquoi ne pas appliquer, à l'essence individuée et complète et à son acte d'existence, la même norme qu'aux principes logiques individuels, aux genres et aux espèces ?
Pourquoi la puissance d'exister doit-elle être réelle, tandis que la puissance objective, animal, n'est pas comme telle réelle, pas plus que son acte, rationnel? Quel critère appliquer pour discerner la puissance réelle de la puissance simplement logique ?
La condition nécessaire et suffisante pour que les concepts, qui s'emboîtent dans le rapport de déterminable à déterminant, correspondent à des réalités corrélatives, c'est qu'ils soient objectivement parfaits, c'est-à-dire aussi déterminés que possible dans leur ordre respectif, et que, malgré cette détermination, ils restent adéquatement distincts.
Les concepts qui constituent les degrés métaphysiques ou les
*) Ces notions de matière et forme, déterminable et déterminant, dont Aristote ne distingua pas la portée réelle ou simplement logique, sont ainsi éclairées par saint Thomas : "
« Et ex hoc patet ratio quare genus et species et differentia se habeant proportionaliter admateriam^ formam et compositum in natura; quamvis non sint idem cum illis ; quia neque genus est materia, sed sumitur a materia ut significans totum ; nec differentia est forma, sed sumitur a forma ut significans totum. Unde dicimus hominem esse animal rationale, et non ex animali et rationali, sicut dicimus eum esse ex anima et corpore. Ex corpore enim et anima dicitur esse homo sicut ex duobus rébus quaedam tertia res constituta quae neutra illarum est. Homo enim nec est anima neque corpus. Sed si homo aliquo modo ex animali et rationali dicatur esse, non erit sicut res tertia ex duabus rébus, sed sicut intellectus tertius ex duobus intellectibus. Intellectus enim animalis est sine determinatione formae specialis naturam exprimens rei, ex eo quod est materiale respectu ultimae perfectionis. Intellectus autem hujus difîerentiae « rationalis » consistit in determinatione formae specialis ; ex quibus duobus intellectibus constituitur intellectus speciei vel defi,nitionis. Et ideo, sicut res constituta ex aliquibus non recipit praedicationem earum rerum ex quibus constituitur, ita nec intellectus recipit praedicationem eorum intellectuum ex quibus constituitur : non enim dicimus quod definitio sit genus vel differentia ». De ente et essentia, c. IIL
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branches de l'arbre logique de Porphyre sont objectivement imparfaits ; ils sont susceptibles d'une détermination ultérieure. Ils ne fournissent qu'une vue partielle de la réalité essentielle. Bien que la formalité : rationnel soit conceptuellement extrinsèque à la formalité : animal, l'animal, tout en restant animal, peut être rationnel. Les genres et les différences, comme tels irréductibles, s'identifient dans l'espèce ; animal et rationnel, dans l'homme. L'espèce et les principes individuels s'identifient dans l'homme que je suis. L'essence concrète ramène à l'unité réelle les déterminations logiques incomplètes. L'unité véritable de la substance existante est à ce prix 0-
Au contraire, la détermination la plus parfaite dans l'ordre de la talité de l'être, ne pourra jamais comporter l'existence simplement dite. L'être limité se définit par sa mesure, sa capacité finie d'exister. A la question : qu'est-ce que l'homme ? on ne satisfait pas par la réponse : il existe. Seul l'Acte pur, l'Etre absolu identique à l'Etre, est suffisamment distingué des autres êtres par cette notion : Celui qui est, sans restriction, sans plus. Si telle essence réelle, limitée ne peut s'identifier avec l'existence, mais comporte nécessairement une certaine existence, nous l'avons dit déjà, c'est parce que la perfection ne se limite point d'elle-même -).
La composition logique doit être dans l'ordre de l'essence, de la talité de l'être. Elle ne peut être dans l'ordre de l'être, nous l'avons longuement exposé ^). Il devient donc évident que toute composition suppose fondamentalement la composition réelle,
*) Les prédicats dont il est question dans cette discussion sont d'ordre substantiel puisqu'ils sont identifiés à la substance du moi. Sans doute les puissances opératives immédiates de la vie sensitive et de la vie rationnelle, par exemple, sont réellement distinctes. Leurs actes sont des accidents spécifiquement différents. Toutes ces opérations ont pourtant un principe médiat et dernier commun dans la substance qui, comme nous l'indiquerons plus loin, ramène à l'unité leur multiplicité. Cfr. S.Thom.,De Ente et essentia, c. III per toium.
=) Dans ses commentaires sur la Somme théoîogique de S. Thomas, p. la, q. 3, art. 4 le, Card. Cajetan écrit : z Et scito quod ista quaestio est subtilissima et propria antiquis metaphysicis ; a modernulis autem valde aliéna, quia tenent non solum in Deo sed in omni re essentiam identificari existentiae illius.
') Voir plus haut, p. 5. Entre l'être et ses attributs transcendantaux, il y a une distinction virtuelle incomplète, à laquelle ne correspond aucune composition lo2;ique. L'unité, en effet, n'ajoute à l'être qu'une
L'essence et l'existence 23
métaphysique, d'essence et d'existence. C'est la raison de la dénomination : degrés métaphysiques que l'on donne aux éléments constitutifs de la composition logique des genres et des espèces. Puisque tout est intelligible en fonction de l'être, il faut que l'être limité comporte une puissance réelle, non -être relatif, distincte réellement de l'acte qui comble sa capacité d'être. Les talités des choses étant distinctes, leurs existences, elles aussi, seront réellement distinctes. Voilà la raison d'être fondamentale de notre opposition au monisme, la justification métaphysique de l'analogie logique du concept d'être. L'Ecole de Louvain voit, dans la distinction réelle de l'essence et de l'existence, la seule clef de voûte possible de l'édifice métaphysique ')•
négation ; la vérité, la bonté, la beauté, ne lui ajoutent qu'une relation. Or, comme telles, la relation et la négation ne comportent pas l'objectivité positive que réclame la composition même simplement logique.
^) Le volume du P. Del Prado, O. P., De veritate fundamentalt philosophiae christianae, Fribourg-Suisse, 1911, montre comment la thèse de la composition réelle d'essence et d'existence dans l'être limité est, suivant le mot de Cajetan (Comment, in Post. Analyt, c. VI), maximum fundamentum doctrinae Saticti Thomae. Pour s'en rendre compte, il suffit d'ouvrir sans préjugé n'importe quel traité de l'Ange de l'Ecole. Nous n'en finirions pas à multiplier sur ce point les citations.
Dans l'article Dieu du « Dictionnaire de théologie catholique » (Vacant et Mangenot, Paris, Letouzey , f asc. XXIX), leP. Chossat,S.J, examine la nature de Dieu d'après les scolastiques. Suivant cet auteur, saint Thomas d'Aquin n'aurait pas enseigné que la composition réelle d'essence et d'existence est caractéristique de tout être limité.
Quelques années après la mort de saint Thomas, Gilles de Rome, le premier parmi les scolastiques, aurait repris cette thèse néo-platonicienne, qui conduirait par une pente facile au panthéisme spinoziste et hégélien en faisant de l'existence finie une réalité capable de survenir à l'essence ou de s'en détacher.
La thèse émanatiste est expressément contredite par saint Thomas qui défend pourtant, nous l'avons suffisamment établi, la distinction réelle de l'essence et de l'existence dans les êtres finis : « Esse enim rei quamvis sit aliud ah ejus essentia^ non tamen est intelligendum quod sit aliquid superadditum ad modum accidentis, sed quasi constituitur per principia . -r ^
essentiae >. In IV Métaphys., 1. II. L'existence finie est un accident au % T point de vue logique et nullement un accident prédicamentel ou ontologique. Il n'y a donc pas de traces de philosophie émanatiste chez les scolastiques partisans de la distinction réelle d'essence et d'existence. Leur thèse va précisément à rencontre du monisme, nous l'avons montré. Le P. Chossat est vraiment trop bon de prendre la peine de se
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La théorie aristotélicienne de la puissance et de l'acte trouvera une autre application, à l'intérieur de l'essence ou de la définition de certains êtres, dans la constitution même de la substance matérielle.
faire l'avocat d'office des néo-thomistes, comme l'a si bien écrit le P, Gardeil, O. P., dans sa Destruction des destructions du R. P. Chossai, « R. thomiste », mai 1910.
On avait pourtant invoqué l'histoire, et un historien, le P. Mandonnet, O. P., s'est levé pour défendre par l'histoire le maximum fundamentum doctrinae Sancti Thomae.
La preuve historique justificative du paradoxe de M. Chossat serait fournie par le fait que Henri de Gand, collègue de saint Thomas et Godefroy de Fontaine, témoin de l'enseignement du même maître, auraient répondu à Gilles que son hypothèse de la distinction réelle n'était ni traditionnelle ni prouvée.
Or saint Thomas est parti de Paris avant Pâques 1272. Il n'est nullement établi que Godefroy fut témoin à Paris de l'enseignement de l'Aquinate. Le De ente et essentia de Gilles de Rome doit être de quelques années postérieur à 1286, date que lui assigne M. Chossat. C'est lorsque Richard de Middleton en 1284 ou 85 et Godefroy de Fontaines en 1286-87 eurent combattu la distinction réelle que Gilles dut se décider à écrire ex professo sur la matière. De 1269 à 1272, Gilles fut étudiant de saint Thomas. Au Carême de 1276, il étudiait encore. Il commence sa carrière de professeur en Avent. En 1277, il est exclu de l'université à la suite de sa position à l'égard de la condamnation du 7 mars, faite par l'évêque de Paris contre certaines doctrines thomistes. A la suite d'une démarche d'Honorius IV (le' juin 1285), Gilles revient à Paris et commence sa carrière magistrale qui dure 6 ans. Dans sa dispute quodlibétique de l'Avent 1285 ou du Carême 1286, la 7^ question est consacrée à la distinction réelle (Venetiis, 1502).
Quant à Henri de Gand, disputant en 1276, il attaque déjà des docteurs « qui disent que, dans les créatures, autre chose est l'essence de la créature, autre chose, l'existence ».
Il résulte de ces faits que, même si l'on fait abstraction des textes si clairs de saint Thomas, Gilles de Rome ne peut, parmi les scolastiques, être déclaré l'inventeur de la fameuse distinction réelle.
Dans son De ente et essentia, Gilles s'oppose précisément à Henri de Gand, à Godefroy de Fontaines, à Richard de Middleton, dont l'enseignement n'était pas concordant, sinon en ce qu'ils attaquaient tous, la distinction réelle. C'est de cette façon qu'il pose en novateur, mais pour renouer la tradition thomiste (Cfr. Mandonnet, « R. thom. ». nov.déc. 1910, pp. 741-765, Les premières disputes sur la distinction réelle entre l'essence et l'existence pendant les années 12^6-128']).
La dispute quodlibétique de Godefroy de Fontaines, en 1287, combat
La matière et la forme 25
Lorsque je me nourris, l'assimilation transforme en ma propre substance, un autre être. Ce morceau de pain devient le moi. A quelle condition cela peut-il se faire ? Comme la réalité du pain n'est pas annihilée et que, d'autre part, sa perfection, sa détermination formelle, change puisqu'il devient le moi, il est nécessaire qu'un principe réel passe du pain dans le moi : c'est la matière première 0- Il faut aussi que la détermination propre du pain, sa forme substantielle -), disparaisse pour faire place à la perfection propre du moi qui actuera la matière première du pain. Toute transformation de substances suppose un élément commun, puissance réelle qui perd une détermination substantielle pour en revêtir une autre. C'est la privation de la matière indifférente, qui permet le devenir matériel. Le pain est capable de me nourrir, il est le moi en puissance réelle. Une pierre ne l'est pas, du moins immédiatement. Elle doit, au préalable, se transformer en un principe assimilable par telle plante susceptible de devenir ma nourriture ^).
Dire que le devenir n'est qu'apparent, n'enlève pas la nécessité d'expliquer la réalité de cette apparence. Affirmer que le fond de l'être est mouvement, c'est s'obliger à faire appel à une réalité sous-Jacente et introduire, dans celle-ci, puissance et acte. Le repos
Henri de Gand, Richard de Middleton et Gilles de Rome, qui venait de développer la distinction réelle dans la 7^ question de ses Quodlibeta.
La solution de Thierry de Fribourg, O. P., dans son De esse et essentia se rapproche de celle de Godefroy. Chose bien significative, c'est Thomas d'Aquin qui est pris à partie par son confrère dominicain, comme représentant de la distinction réelle. Ses arguments sont critiqués; un passage du De ente et essentia (cW) est même cité mot pour mot. Contrairement à l'Ange de l'Ecole, Thierry prétend établir qu'entre l'essence et l'existence des êtres limités il n'y a qu'une distinction de raison (Cfr. Krejrfbs, Le traité € De esse et essentia^ de Thierry de Fribourg, « R. néo-scol. », 1911, pp. 516 sqq).
') Cfr. S . T h o m . , 5. Theol, p. la, q. 66, art. 1-2.
') Cfr. S . T h o m . , Contra Gentes, 1. II, ch. 68. — In Boetio de hebdomad., lectione 11^,
') Cfr. S, Thom., Contra Gentes, 1. I, ch. 43. — In rébus invenitur aliquid quod est potentia tantum, ut materia prima. Potentia quum dicatur ad actum non potest actum excedere, sicut nec in unoquoque, ita nec simpliciter. Quum igitur materia prima sit infinita in sua potentialitate, relinquitur quod Deus, qui est actus purus, sit infinitus in sua actualitate. Cfr. De potentia, qu. 4, art. 1 ; qu. 5, art. 3, — Summa Theol., p. la, q. 45, art. 8.
26 La matière et la forme
relatif est un changement dans le mobile. Comment en fournir la raison d'être sans recourir à la composition de puissance et d'acte 0 ?
Cet élément potentiel, la matière première, principe réel d'indétermination et distinct du non-être, expliquera que dans une même perfection formelle, l'humanité, par exemple, il puisse y avoir plusieurs individus. C'est la thèse du principe d'individaation au sein d'une même espèce.
Au point de vue de la perfection substantielle, tous les hommes sont égaux. La nature humaine leur est départie à tous indistinctement. On est homme, ou on ne l'est pas. On ne peut être plus ou moins homme. Comment, du point de vue métaphysique, cette multiplicité s'expliquera-t-elle? C'est un problème analogue à celui de la multiplicité de l'être. Seulement, il est posé dans l'ordre de la puissance d'être, dans l'ordre de l'essence.
La forme étant principe de perfection substantielle, ne peut d'ellemême se limiter. Forma irrecepfa est illimifata, disaient les scolastiques. Si j'étais homme de la même manière que je suis tel homme, le moi substantiel étant incommunicable, l'humanité elle-même le serait. Mais la forme, principe de la perfection spécifique, est reçue dans un principe matériel, raison de l'étendue et de l'extension dans l'espace. De ce chef elle est limitée à tel individu. Elle peut ainsi se trouver partagée entre de multiples représentants de l'espèce humaine -). Cette individuation une fois fixée, ce pli une fois pris par la forme, persiste dans les âmes rationnelles après la dissolution du corps ^).
') Cfr. S. Thom., in III Phys., 1. 2a.
^ Cfr. S. Thom., De ente et essentia, ch. II. — In Boetium de Trinitate, qu. 4, art. 2. — De veritate, qu. 2, art. 6 ad lu»; qu. 10, art. 5. — 5. Theol, la p., q. 75, art. 4; I» p., q. 3, art. 3; I* p., q. 54, art. 3 ad 2um; la p., q. 50, art. 4. — De potentia, qu. 9, art. 1 ; qu. 3, art. 10. — Contra Génies, 1. II, ch. 95. *? ^
^) Cfr. S. Thom., De ente et essentia, ch. VI. — De poientia, qu. 3, art. 10. — S. TheoL, p. I», q. 85, art. 7. — Contra Gentes, 1. II, ch. 75. — De ttnitate intellectus contra Averroistas, opusc. 22, edit. rom. 16. La discussion sur le texte qui commence par ces mots : « Valde atitem rtiditer argumentantur ad ostendendum », où saint Thomas semble nier la portée métaphysique du principe : « Forma irrecepta est illitnitata » sera abordée plus loin en appendice.
La matière et la forme 27
Dans l'ordre de l'être, l'essence est principe intrinsèque réel de limitation ; dans l'ordre de la formalité, de la talité de l'être, c'est la matière première exigitive de quantité et d'étendue qui joue ce rôle, en multipliant la forme qui d'elle-même est unique.
Nous avons fait remarquer déjà qu'il n'y a pas de distinction réelle entre les principes logiques individuels, Pierre, par exemple, et la différence spécifique, homme, parce que la substance matérielle complète est essentiellement et intrinsèquement individuée. La composition fondamentale de matière et forme constitue une res tertia par rapport à ses composants, ce qui ne se vérifie pas pour la composition d'essence individuée et d'existence, dont les concepts logiques correspondent immédiatement à des réalités différentes. C'est la réalité de la matière première distincte de la forme substantielle qui reçoit et multiplie celle-ci pour en faire la perfection de tel individu opposé, au point de vue matériel et non au point de vue formel, à un autre individu, son semblable. Il n'en reste pas moins, comme nous l'avons dit déjà, que les principes logiques individuels sont une vue de l'esprit prise sur le tout, du côté matériel. Ils ne correspondent pas immédiatement à la matière première mais à la substance complète 0-
Sans composition hylémorphique, impossible d'expliquer la transformation substantielle ou le devenir continu et successif de l'évolution cosmique. L'être mobile est mobile dans son être même. La matière première, premier principe substantiel de la passivité matérielle, est irréductible à la détermination, à la forme, source d'activité et de force "-). La puissance réelle de la substance, c'est la matière première. Le néant de détermination n'est que néant relatif et non néant tout court. Matière et forme sont des substances incomplètes qui constituent par leur union un seul et même principe substantiel complet.
Nous ne pouvons nous arrêter à ce second point de vue de la théorie métaphysique de puissance et d'acte. Des développements ultérieurs nous feraient tomber dans le domaine réservé à la cosmologie. Ce que nous avons dit suffit à montrer comment la
1) Cfr. S. Th., De ente et essentia, c. III. t^- ^- '^^
^) C'est la traduction au plan de la substance de l'opposition si bien caractérisée par M. Bergson entre la quantité et la qualité. Voir, par exemple, L'évolution créatrice, pp, 323 à 379.
28 La matière et la forme
théorie hylémorphique de matière et forme dérive du grand principe qui a servi de base à nos considérations antérieures : Aucune perfection, même relative, ne peut dans l'ordre oii elle est perfection se limiter par elle-même 0- Ce principe a une portée métaphysique et ne peut pas par conséquent comporter d'exception.
') Il y a dans cette théorie hylémorphique un pouvoir d'adaptation remarquable aux théories scientifiques les plus en vogue, telle, par exemple, l'évolution. On lira avec intérêt à ce propos: Sertillanges, 5. Thomas cTAquin. Paris, Alcan, 1912, 2e éd., coll. Les grands philosophes. Nous ne pouvons assez recommander ce magistral ouvrage à ceux qui seraient tentés de croire périmée, en philosophie, la pensée thomiste.
Le principe de substance 29