LE PRINCIPE DE SUBSTANCE
Partis de la notion d'être, nous avons montré son caractère objëctif et réel. Nous avons examiné ensuite le multiple, la distinction, la composition, dans l'être et dans le devenir matériel. Avant de terminer notre rapide excursion dans le vaste domaine de la métaphysique, il nous reste à parler des principes de substance et de causalité.
S'il y a des êtres, il y a de la substance. Ce principe peut facilement être rattaché au principe d'identité.
Est substance ce qui est en soi, par opposition aux accidents dont l'essence exige qu'ils soient supportés par autre chose. La substance sert de sujet d'inhérence aux accidents qui sont êtres d'un autre : Entia entis.
Etre substance est donc une dénomination primordiale de l'être, requise pour fournir la raison d'être d'un groupe de phénomènes objectivement reliés entre eux. Le fait qu'en ce moment j'écris, est manifestement de l'être. Cette réalité est transitoire et apparaît à mon intelligence comme dépendante et nullement autonome - c'est un accident de la substance du moi.
Spontanément, il est vrai, ce que l'esprit perçoit dans les don* nées sensibles, lui apparaît comme chose existant en elle-même. Nos premières idées comportent confusément la notion de substance. Bientôt une dissociation s'opère et nous met en présence de l'idée de manières d'être, de modalités adventices, de multiplicités qui se superposent à un fonds commun de réalité. C'est la notion confuse de l'accident qui amène à préciser la première notion de substance, à la déterminer comme quelque chose qui est
30 Le principe de substance
capable d'exister en soi et de servir de sujet d'inhérence à d'autres réalités 0-
L'accident est réellement ; mais, à la condition d'être supporté par un autre. Cet autre sera en lui-même ou se référera à son tour à la substance. A défaut de celle-ci, je ne serais pas en présence de la raison d'être de l'accident. Ce dernier, même s'il est modal, c'est-à-dire supporté immédiatement par un autre accident, dépend essentiellement, actuellement, dans son être, de la substance ").
Toute perception, dit en principe Hume, est une substance et chaque partie distincte d'une perception, une substance distincte ^").
Ce stade où nous prenons nos impressions comme quelque chose d'existant en soi est un moment réel de l'évolution de notre pensée. Mais un travail ultérieur d'analyse nous montre la complexité du réel et nous amène à distinguer, au delà de l'étendue et des qualités sensibles qui l'affectent, un être d'un autre ordre, tout entier dans le tout et tout entier dans chaque partie d'un tout dont il assure l'unité. Cette réalité, les sens ne la peuvent saisir; l'intelligence seule l'atteint. Considérée à part de ses accidents, la substance comme telle n'est pas sensible. L'empirisme de Hume ne peut par conséquent l'admettre. Aussi entendons-nous le philosophe anglais se débattre vainement contre une difficulté qu'il ne peut résoudre. « Il y a deux principes que je ne puis rendre compatibles, » et tels qu'il n'est en mon pouvoir de renoncer à aucun des deux ; » savoir: Que toutes nos perceptions distinctes sont des existences » distinctes, et que l'esprit ne perçoit jamais aucune connexion » réelle entre des existences distinctes. Si nos perceptions étaient » inhérentes à quelque chose de simple et d'individuel, ou bien si » l'esprit percevait entre elles quelque connexion réelle, il n'y » aurait pas de difficulté en l'occurrence. Pour ma part, je dois » invoquer le privilège du sceptique et confesser que cette difîi- » culte est trop forte pour mon entendement. Je ne prétends » pas décider toutefois qu'elle soit absolument insurmontable.
^) Cfr. S. Thom., Contra Génies^ 1. I, ch. 25. — 5. TheoL, p. la, q. 5, art. 1 ad l"ni; p. nia, qu. 77, art. 1 ad 2^^. — De ente et essentia, ch. IL
^ Cfr. S. Thom., Contra Gentes, 1. IV, ch. 14. — De ente et essentia, ch. VIL — 5. TheoL, p. la, q. 77, art. 1 et 6.
^) Cfr. David Hume, Œuvres philosophiques choisies. Edition de Maxime David. PariS; Alcan, 1912, tome H, pp. 284-285. — Traité de la nature humaine.
Le principe de substance 31
» D'autres, peut-être, ou moi-même, après mûre réflexion, pourrons » découvrir quelque hypothèse qui concilie ces contraditions » ')•
Ces lignes significatives sont trop peu connues. Elles condamnent l'empirisme en montrant la nécessité de poser l'être qui est en soi et qui ramène à l'unité un groupe déterminé de phénomènes. C'est Vhypothèse traditionnelle, qui n'est rien autre chose qu'une thèse métaphysique.
Ce morcelage du réel est inutile, nous dit-on. Les substances ne sont que des tranches spatiales uniquement posées pour les nécessités de notre action. C'est une réiîication statique, un morcelage utilitaire qui ne peut trouver grâce devant la critique.
Notre réponse est facile. La substance n'est pas une position dans l'espace, puisque l'étendue elle-même est un accident. C'est l'étendue de quelque chose qui est en soi, l'étendue d'autre chose que l'étendue : telle cette personne avec laquelle je parle, tel ce malheureux oiselet que j'aperçois, par ce temps de neige, tristement blotti sur ma fenêtre.
L'unique obstacle en cette matière, c'est la tendance à imaginer la substance comme cachée et réellement étendue sous son vernis d'accidents. La réalité substantielle est analogique par rapport à la réalité accidentelle. Elle n'est pas étendue et sensible par ellemême. C'est ce que Kant a oublié en posant l'antinomie de la substance corporelle. L'unité de la substance corporelle elle-même est d'un ordre supérieur à l'espace.
N'étant pas par elle-même existante, la substance finie ne peut pas par elle-même agir. D'autre part, nous ne connaissons la substance que par ses opérations. Nous ne pourrons donc la saisir qu'à travers ses manifestations d'ordre accidentel. L'acte propre de la substance limitée, c'est son existence substantielle. Les accidents constituent son acte secondaire. Ils expliquent que tout en restant en son fonds substantiellement le même, l'être fini puisse changer et agir. L'opération étant d'ordre accidentel, les principes immédiats de l'opération ou puissances opératives dont l'agir est l'exercice, seront aussi d'ordre accidentel. La substance est le principe éloigné de l'action et à ce point de vue elle s'appelle la nature. Résultant de la substance, les accidents la font nécessairement connaître telle qu'elle est.
Ici encore nous sommes en présence d'une application de la
^) Hume, Traité de la nature humaine. Appendice. Edition de Maxime David. Paris, Alcan, 1912. — Œuvres philosophiques choisies^ t. II, p. 339.
32 Le principe de substance
féconde théorie métaphysique de la puissance et de l'acte. La substance est en elle-même. Réellement distincts de la substance puisqu'ils en sont les actes secondaires, les accidents sont dans et par la substance. A l'intérieur même du sujet existant se manifeste ainsi l'analogie de l'être. La substance est l'analogue principal, les accidents sont des analogues secondaires.
A côté des accidents qui déterminent la substance en ellemême, il importe de poser l'accident relatif. A moins de supprimer la distinction entre la relation réelle que nous constatons et la relation de pure raison qui n'a de consistance que dans notre intelligence, on ne peut identifier l'accident relatif avec son fondement absolu. La filiation et la paternité résultent, dans la nature des choses, de la génération substantielle. L'identité d'une chose avec elle-même au contraire suppose une seconde présentation qui est l'œuvre de mon intelligence. C'est une relation de raison. L'accident relatif est inhérent à un sujet et le réfère réellement à un autre sujet. Valtérité qu'il pose est réelle et persiste aussi longtemps que sont posés les termes corrélatifs et le fondement de leur rapport. Du fondement absolu résulte une relation prédicamentelle réelle. L'identifier avec le fondement c'est faire s'évanouir la réalité de la relation.
Cette question soulève plus d'une difficulté métaphysique. En cette matière, l'imagination spatiale est mauvaise conseillère. La gamme de l'être est trop riche pour pouvoir être harmonisée adéquatement sur le clavier simpliste qui constitue notre mode absolu de connaître. Certains résultats de la critique la plus moderne rejoignent, à ce point de vue, les données d'une métaphysique bien des fois séculaire ').
*) Voir à ce propos Pierre Rousselot, Métaphysique thomiste et critique de la connaissance. « Revue Néo-Scolastique », novembre 1910. Ceux qui s'intéressent à la pensée de saint Thomas d'Aquin, liront avec le plus grand fruit L'intellectualisme de saint Thœnas d'Aquin, du même auteur. Paris, Alcan, 1908, Thèse présentée à la Faculté des Lettres de l'université de Paris. Cfr. S. Thom., Quodl. IX, art. 4. — De potentia, qu. 7, art. 9. — Contra Gentes, 1. IV, ch. 14. « In nobis relationes habent esse dependens quia earum esse est aliud ab esse substantiae, unde habent proprium modum essendi secundum propriam rationem, sicut et in aliis accidentibus contingit etc. ». Il y a donc un esse in absolu qui est le fondement de la relation et un esse in relatif qui résulte du premier
Le principe de substance 33
La division des accidents en neuf classes, communément acceptée par les thomistes, ne doit pas fixer notre attention. La métaphysique ne considère que la qualité et la relation qui peuvent s'abstraire de tout contenu sensible. C'est à la cosmologie d'envisager la quantité, le temps, le lieu, l'action, la passion, le mode d'être intransitif et la situation des parties dans le tout continu. II semble bien d'ailleurs que la division aristotélicienne des prédicaments pourrait être revisée. Elle n'est pas établie, ne varietur^).
et constitue la relation prédicamentelle. Ajoutons que seul parmi les dix prédicaments, la relation peut être un être de pure raison, ens secundae intenttonis. Tous les autres, en vertu de leurs notes constitutives, comportent une réalité objective en dehors de la faculté connaissante. Ce sont des entia printae intentionis.
*) Une bonne apologie de cette célèbre division qu'ont respectée les siècles, est présentée par Jean de saint Thomas. Logica, 2^ p., q. XIV. De ente praedicant, etc., art. 5. Edition Vives, Paris 1883, p. 442 et sqq.
Voir l'exposé de la division fait par saint Thomas, V^ livre Metaph. Commentaire, leçon 9*; III^ livre de la Physique, Commentaire, leçon 5«.
34 Le principe de causalité