LE PRINCIPE DE CAUSALITÉ
Essence et existence, matière et forme, substance et accident, puissances opératives et opérations : autant de compositions réelles que l'analyse découvre au sein de l'être avec lequel l'unité fonctionnelle du moi nous met en rapport immédiat de connaissance. Entre ces différents termeSj^Jl y a une relation transcendantale, c'est-à-dire un rapport nécessaire de puissance à acte. Impossible de donner une notion quelconque de l'essence sans connoter l'existence, de faire connaître la matière sans la forme, de comprendre l'accident sans la substance, de déterminer la puissance opérative sans recourir à l'opération et à son objet.
On peut, par contre, posséder une notion véritable de la substance, sans que soient connues les relations prédicamentelles, accidentelles, qui l'unissent à d'autres êtres. L'intelligence, avonsnous dit, considère les raisons d'être objectives. Nous avons parcouru les raisons d'être métaphysiques intrinsèques, il nous reste à examiner rapidement les raisons d'être extrinsèques.
Enoncer le principe de causalité : Tout effet demande une cause, c'est faire une tautologie. Il s'agit précisément d'établir ce qui est un effet, et, à ce titre, exigeant une cause.
Au sujet de la nécessité des rapports de succession, l'expérience sensible ne nous apprend rien. Elle nous dit ce qui arrive et non ce qui doit arriver. Toute succession phénoménale, d'ailleurs, n'est pas commandée par la loi de causalité. Rien d'étonnant, dès lors, que l'empirisme de Hume ait rejeté la cause efficiente. C'est l'intelligence seule qui la découvre comme principe actualisateur de l'effet.
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Pour procéder méthodiquement, nous envisagerons la causalité propre de l'existence avant d'aborder la causalité du devenir.
1° L'être contingent, c'est-à-dire celai dont l'essence est réellement distincte de l'existence, n'existe et ne continue d'exister que dépendamment d'une cause existant par elle-même.
Il s'agit ici d'une union de puissance et d'acte dans l'ordre statique. L'essence, mesure finie d'existence, n'existe pas par elle-même, nous l'avons longuement établi. Elle existe pourtant et continue d'exister tout en demeurant réellement distincte de son existence. Ce fait ne peut s'expliquer que si, en outre des éléments absolus qui la constituent en elle-même et sont sa raison d'être intrinsèque, cette essence existante possède une relation réelle prédicamentelle qui la réfère à l'être qui ne peut pas ne pas être 0-
C'est une loi de l'être, qui se manifeste d'emblée à mon intelligence comme immédiatement évidente, que tout être qui est, possède une raison d'être non seulement ce qu'il est, mais d'exister sans plus. Les raisons d'être intrinsèques sont ainsi insuffisantes pour expliquer l'être limité existant ; une autre raison d'être objective se manifeste, s'ajoutant à l'être fini constitué en lui-même, pour le rapporter à l'être qui est par soi, qui est identique à l'être et conséquemment immuable dans sa toute perfection. Cet être, c'est Dieu. Si sa causalité cessait un instant, tout être distinct de Lui rentrerait dans le néant ^).
>) Cfr. S. Thom., Contra Gentes, lib. II, ch. 15. « Omne enim quod alicui convenit non secundum quod ipsum est, per aliquam causam convenit ei, sicut album homini ; nam quod causam non habet, primum et immediatum est ; unde necesse est quod sit per se et secundum quod ipsum ». — 5. Theol, p. I», qu, 3, art. 7 : « Quae secundum se diversa sunt non conveniunt in aliquod unum nisi per aliquam causam adunantem ipsa >.
*) Cfr. S. Thom., De potentia, q. 3, art. 5. « Est autem ponere aliquod ens quod est ipsum suum esse quod ex hoc probatur, quia oportet esse aliquod primum ens quod sit actus purus in quo nuUa sit compositio. Unde oportet quod ab uno illo ente omnia alia sint quaecumque non sunt suum esse, sed habent esse per modum participationis ». Et il se rencontre encore des auteurs pour prétendre que saint Thomas n'a pas défendu la distinction réelle de l'essence et de l'existence dans les êtres contingents.
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Nous voilà donc en présence d'une loi de l'être limité, qui se surajoute à sa loi constitutive intrinsèque. S'il est, il est tel être déterminé : nécessité hypothétique qui ne requiert d'autre raison d'être que l'être qu'il est. Pour être, il dépend de l'être identique à l'Etre pur et sans limites, lequel est par essence et par conséquent ne peut pas ne pas être ; c'est la loi extrinsèque de l'être limité et partant contingent, loi nécessaire tout autant que la première.
Toute connaissance adéquate de l'existence finie doit envisager ces deux points de vue ; le premier, absolu, le second, relatif. Je puis connaître en lui-même tel être déterminé et ignorer son rapport avec sa cause adéquate. L'effet de la cause incausée c'est précisément de faire que telle chose soit vraiment en elle-même, soit cette substance existante. Il n'en reste pas moins que la relation à l'Etre absolu doit s'ajouter comme propriété accidentelle inséparable de l'être fini, pour rendre celui-ci complètement intelligible '). C'est ce que Kant lui-même reconnaissait en affirmant que la raison (VernunftJ ne peut pas ne pas penser Dieu comme l'Inconditionné suprême. Ce n'est une loi de l'intelligence que parce que c'est tout d'abord une loi de l'être. Expliquer une existence limitée, c'est affirmer l'existence de Dieu, l'Absolu de l'être.
2° Tout passage de puissance à acte, tout devenir, soit dans l'ordre substantiel, soit dans l'ordre accidentel, est effectué par une cause.
Par rapport à l'acte, la puissance est non-être. D'autre part, l'acte provient de la puissance, la forme est tirée de la potentialité de la matière. Ne pouvant se combler elle-même puisque le plus ne sort pas du moins, la puissance dans le devenir est sous la dépendance
1) Cfr. S. Thom., 5. TheoL, p. I», qu. 45, art. 3. — Ibid., p. I», qu. 44, art. 1. Ad primum sic proceditur... Habitude causati ad causam non videtur esse de ratione entium, quia sine hac possunt aliqua entia intelligi. Ergo sine hac possunt esse... Ad primum ergo dicendum quod licet habitude ad causam non intret definitionem entis quod est causatum, tamen consequitur ad ea quae sunt de ejus ratione, quia ex hoc quod aliquid est ens per participationem sequitur quod sit causatum ab alio. Unde hujusmodi ens non potest esse quin sit causatum ; sicut nec homo quin sit risibilis. Sed quia esse causatum non est de ratione entis simpliciter, propter hoc invenitur aliquod ens non causatum. — De potentia, qu. 5, art. 2.
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d'un être qui doit être en acte de la perfection qu'elle acquiert. C'est le moi existant qui transforme l'aliment en sa propre substance ; c'est tel corps brûlant qui échauffe un autre corps; ce sont les ouvriers qui, des matériaux à pied d'œuvre, font un édifice 0-
L'être en devenir tend à acquérir une réalité positive. Etant incompatible avec telle réalité antérieure, la nouvelle réalité possédée pourra comporter un amoindrissement de l'être. Mais il est impossible de perdre sans acquérir. Tout mouvement, toute évolution tend vers l'être. Changer en mieux ou en moins bien, suppose l'acquisition de quelque chose. A ce point de vue métaphysique, tout devenir comporte un enrichissement soit accidentel soit substantiel.
Le passage de la puissance à l'acte nous conduit ainsi nécessairement à une cause de changement. Celui-ci étant réalisé, la cause qui n'atteignait formellement que le devenir, cesse d'exercer son influence. De ce chef, il y a une différence fondamentale entre la cause propre de l'être et la cause du devenir. Les êtres finis agissent véritablement dans l'ordre de la talité de l'être. Ils sont réellement causes efficientes de transformations accidentelles et substantielles 2).
Dieu seul, par contre, est cause propre de l'être en tant qu'être; cette cause est nécessairement transcendante puisque Dieu ne produit l'être que parce qu'il est Etre par essence et d'un ordre supérieur aux êtres limités quels qu'ils soient. Entre Dieu et les êtres finis qu'il pose dans l'être en les tirant du néant, il n'y a aucune mesure directe vraiment commune et impliquant une relation réciproque. Poser que Dieu existe, c'est atteindre la vérité d'une proposition, ce n'est pas connaître positivement le mode d'être caractéristique de Dieu^). L'anthropomorphisme qui imagine Dieu à la taille de l'homme, est un véritable athéisme.
L'être étant une notion analogique. Dieu est l'analogue principal par rapport aux êtres finis, tout comme la substance est analogue
>) Cfr. S. Thom., 5. Theol, p. la, qu. 45, art. 8. — In VII Metaph., lect. 7a. — Contra Gentes, lib. II, c. 86 pour ce qui concerne rorigine de l'âme humaine comportant une materia in qua et non une materia ex qua. De là, la nécessité de la création de l'âme rationnelle par Dieu.
*) Cfr. S. Thom., 5. Theol., p. la, qu. 105, art. 5. — Contra Gentes, 1. III, c. 69.
') Cfr. S. Thom,, Contra Gentes, 1. I, c. 12. — De veritate, q. 2, art. 1.
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principal, relativement aux accidents ')• Dieu est la cause de l'être limité, la source d'où le fini tout entier dérive ; celui-ci doit ressembler en quelque façon à son principe ontologique. Cette ressemblance, faut-il le dire, est fort déficiente. Dieu ne peut évidemment se manifester par la création suivant toute sa perfection. En ce cas, en effet, il faudrait que l'Incausé fût causé, ce qui est contradictoire et par conséquent improduisible même par l'Etre absolu ').
Entre l'être fini et Dieu, il n'y a pas la même relation qu'entre les accidents et la substance. Les accidents résultent de la substance comme autant de manifestations de sa perfection propre. Ils complètent la substance et comme ils constituent son acte secondaire, ils sont en proportion directe avec elle. En aucune manière l'être fini ne peut être dit l'acte de Dieu. L'Absolu de l'être ne peut pas se compléter, se parfaire. S'il pose des êtres en dehors de Lui, il y a plusieurs êtres ; mais, il n'y a pas plus d'être. L'Infini de la perfection comporte toute perfection. A cet égard, la comparaison suivante nous paraît suggestive. Lorsqu'un savant communique une découverte à ses semblables, il n'y a point, par le fait, plus de science dans le monde, bien que plusieurs hommes aient en partage cette connaissance, réservée tout d'abord à un seul.
La cause du devenir peut être une cause du même ordre spécifique ou tout au moins générique que l'être qui devient. A la différence de l'être en effet, le devenir est une notion générique, commune à tous les genres sans doute, mais ne les dépassant pas^).
') Cfr. S. Thom., De potentia, qu. 7, art. 7. — Contra Gentes, l. I, c. 23-25.
') Cfr. S. Thom., Contra Gentes, 1. II, c. 25.
^) D'après la cosmologie thomiste, une fois le changement, le devenir effectué, certaines causes secondes n'en continuent pas moins d'exercer leur influence pour maintenir dans leur détermination certaines espèces inférieures : < Nulla creatura potest esse causa alterius quantum ad hoc quod acquirat novam formam vel dispositionem, nisi per modum alicujus mutationis ; quia semper agit praesupposito aliquo subjecto. Sed postquam formam vel dispositionem induxit in efîectum, absque alia immu» tatione eflfectus hujusmodi formam vel dispositionem conservât ; sicut in aère prout illuminatur de novo intelligitur quaedam mutatio, sed conservatio luminis est absque aeris immutatione, ex sola praesentia illuminantis. 5. theol., la, q. 104, art. 2, ad Su™. Il ne s'agit pas d'une simple conservation par la neutralisation des causes destructrices.
La cosmologie ancienne appelle causes équivoques dans le sens relatif
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La cause du devenir suppose, en définitive, l'Acte pur de la perfection qui est acquise. Toute augmentation, tout épanouissement de l'être limité doit provenir des inépuisables richesses de l'Etre par essence. Dieu est cause de l'agir des êtres finis en tant qu'il est cause de la permanence de leur substance, laquelle tend constamment à l'opération son acte second. Dieu fait que la substance finie passe à l'acte, suivant sa nature propre. Comme le dit très bien M. L. Becker : « La cause première ne complète pas les causes secondes de la même manière que la cause principale meut
de causes non univoques, ces principes extrinsèques de la conservation de certains êtres qui n'est pas accompagnée de changement. Cfr. 1», q. 13, art. 5 ad 1^"^ — 1», q. 6, art. 2 in corp. — 1», q. 105, art. 1 ad lu™.
Le sens précis de la cause univoque en scolastique c'est de se rencontrer avec l'effet dans la même perfection spécifique.
Si deux êtres ont ainsi la même définition spécifique, Pierre et Paul par exemple, l'un ne peut, sans restriction, être dit cause de la perfection formelle de l'autre. A moins de devoir se causer lui-même, ce qui est contradictoire, l'un est cause que telle forme soit participée par telle matière pour constituer un nouvel individu dans l'espèce : « Manifestum est quod si aliqua duo sunt ejusdem speciei, unum non potest esse per se causa formae alterius inquantum est talis forma quia sic esset causa formae propriae, cum sit eadem ratio utriusque sed potest esse causa hujusmodi formae secundum quod est in materia, id est quod haec materia acquirat hanc formam : et hoc est esse causam secundum fieri, sicut cum homo générât hominem et ignis ignem... Materia aquae susceptiva est caloris ignis secundum eamdem rationem quae est in igné. Unde si perfecte perducatur ad formam ignis retinebit calorem semper, si autem imperfecte participet aliquid de forma ignis secundum quamdam inchoationem, calor non semper remanebit sed ad tempus propter debilem participationem principii caloris. Aer autem nullo modo natus est recipere lumen secundum eamdem rationem secundum quam est in sole, ut scilicet recipiat formam solis quae est principium luminis ; et ideo quia non habet radicem in aère, statim cessât lumen cessante actione solis », la p., q. 104, art. 1, corp,
La cause équivoque ou plus exactement non univoque est cause, partielle tout ou moins, de l'espèce tout entière dans son universalité physique, c'est-à-dire dans l'ensemble de ses représentants. Sous peine de se causer elle-même, elle ne peut donc appartenir comme élément à cette espèce, elle doit s'étendre au-delà. Comme, d'autre part, elle n'est pas cause de l'être en tant qu'être puisqu'elle n'est pas l'Etre par essence, l'Acte pur, source féconde mais transcendante de tous les genres, elle doit tout au moins posséder avec son effet une communauté générique. Cause partielle mais permanente de tous les vivants, en tant que source
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la cause instrumentale, ajoutant à sa puissance, la modifiant dans ce qui la mesure. Elle les atteint immédiatement dans leur substance et fait qu'elles soient principes actuels de ce qu'elles contenaient en puissance » 0-
Les causes de l'ordre prédicamentel exigent donc pour être, continuer d'être et agir, une cause permanente, immuable, universelle, une cause d'ordre transcendant, l'Etre par essence qui est au-dessus et en dehors de leur chaîne, fût-elle sans fin. C'est la cause première dans ce sens exclusif qu'elle ne peut être sériée avec aucune autre cause ^).
physique universelle de chaleur et de lumière, conditions indispensables à la vie, le soleil ne peut pas appartenir à l'espèce des vivants. Il relève pourtant du même genre : la corporéité. Conformément à la physique erronée de son temps, saint Thomas a exagéré la valeur des causes célestes en leur attribuant le caractère d'ingénérabilité et d'incorruptibilité. Leur matière est indéfectiblement unie à la forme et leur mouvement circulaire est le plus parfait possible.
Que si l'on veut parler à un point de vue strict et formel, il semble bien que toute cause ne puisse posséder avec son effet qu'une communauté d'analogie. Par son agir l'agent est supérieur à l'effet qu'il précontient d'une certaine manière. Puisque l'acte prime la puissance, la cause dénommée univoque en ce sens plutôt matériel que l'être qui est cause, est de même perfection spécifique que l'être qui est effet, est elle-même comme cause, plus parfaite que l'effet comme effet. Elle est la raison de la participation de l'espèce par tel individu nouveau. Ce n'est donc pas seulement la cause universelle physique à l'égard de l'espèce tout entière, ou la cause transcendante qui est analogique si l'on parle rigoureusement. C'est également la cause qu'à un point de vue différent saint Thomas après Aristote a appelée univoque. — Cfr. S. Thom., / Sent., art. 3, dist. 3, q. 1. — 1», q. 4», art. 3, corp. ad finem, pour ce qui regarde la cause première qui est la plus éloignée de l'elïet.
') Cfr. Annales de Vlnstitut Supérieur de Philosophie. Année 1914. LHnfluence de Dieu dans l'opération des créatures, p. 227.
*) Cfr. S. Thomas, 5. Th., p. 1, q. 46, art. 2 ad 7. — Contra Gentes, 1. II, c. 38. Pour ce qui concerne le principe de finalité, tant dans l'ordre synthétique que dans l'ordre analytique, voir plus loin pp. 44 et sqq.
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