XI. — Conclusion et résumé
La conclusion à laquelle je suis arrivé relativement a l'être subconscient me semble inattaquable scientifiquement, si Von admet l'authenticité des faits dont elle est déduite.
On ne peut guère la combattre que par la négation ou la mise en doute de cette authenticité.
Seulement, on ne peut nier tous les faits :
L'hypnotisme, l'hystérie, les altérations de la personnalité, les manifestations subconscientes élevées dans la psychologie normale, ne sont pas plus niés qu'ils ne sont niables.
Or, ce qui me frappe précisément, c'est qu'aucun de ces phénomènes n'est compréhensible en dehors de l'hypothèse nouvelle ; et que, réciproquement, cette hypothèse une fois admise, tous les autres phénomènes
perdent leur apparence de merveilleux et s'expliquent aussi facilement que les premiers.
C'est donc en vain qu'on a voulu distinguer la psychologie anormale et la psychologie supranormale. La distinction ne repose sur rien de sérieux. Tous les faits obscurs de l'une et de l'autre se tiennent comme les anneaux d'une même chaîne. Tous relèvent d'une seule et même interprétation générale. C'est là ce qui explique l'échec fatal et le caractère illusoire des tentatives d'explication partielle et isolée de l'un de ces faits.
Si, maintenant, nous voulons résumer en quelques lignes notre conception de la psychologie, nous dirons: la synthèse psychique est constituée par deux psychismes de nature et d'origine différentes : « le psychisme inférieur », produit du fonctionnement cérébral — « le psychisme supérieur », indépendant du fonctionnement cérébral.
Ce qu'on appelle conscience normale est le résultât de la collaboration des deux psychismes ,' collaboration dans laquelle le psychisme supérieur joue le rôle directeur et centralisateur.
Ce qu'on appelle subconscience est le résultat de l'activité isolée du psychisme inférieur (suhcontcience inférieure) ou du psychisme supérieur (subconscience supérieure).
L'examen de tous les phénomènes psychologiques inexpliqués par la physiologie classique permet d'observer nettement la sécession des deux psychismes et de distinguer, par celte sécession, leur différence de nature, d'origine et de fins.
A) Pendant la vie de tous les jours, régulière et normale, on observe la sécession à l'état d'ébauche:
L'examen du sommeil nous montre une décentralisation légère, pendant laquelle le cerveau se repose, atteint un degré minimum de fonctionnement et échappe ainsi au contrôle du psychisme supérieur.
L'examen de l'inspiration géniale1, soit pendant le sommeil, soit k l'état de veille, nous prouve que cette décentralisation légère, loin d'entraîner une diminution du psychisme supérieur, l'exalte et lui permet des manifestations plus élevées que par la collaboration intime avec le psychisme inférieur, bien que souvent moins accessibles à la conscience normale, moins facilement utilisables par elle et irrég u lièremen t perç ues .
B) Dans la psychologie anormale, on voit s'accentuer la sécession des deux psychismes et apparaître plus nettement leurs propriétés respectives.
L'hypnotisme, ses états connexes et le médiumnisme élémentaire nous indiquent une décentralisation déjà remarquable bouleversant les conditions habituelles de mémoire et de pensée.
L'action isolée du psychisme cérébral se manifeste par son automatisme, sa sugge.stibilité exaltée, ses pseudu-personnalités. L'activité libérée ou plutôt à demi libérée du psychisme supérieur se manifeste par la transmission accidentelle plus ou moins nette de connaissances inattendues attribuées en général à la la cryptomnesie, par la manifestation passagère de
i. De même que la constatation d'éclairs de lucidité dans la vie normale
facultés ignorées, parfois même par des éclairs de lucidité et d'autres faits supr anormaux.
Dans ce bouleversement des conditions de fonctionnement et d'association des deux psychismes, la direction centrale du psychisme supérieur fait plus ou moiîis défaut: des personnalités factices, produit de l'automatisme cérébral,' des sou s -personnalités ou des personnalités vraies et complètes venues des réserves subconscientes élevées peuvent prédominer et demeurer au premier plan.
L'hystérie et la folie essentielle nous montrent, non plus la sécession anormale, mais la sécession morbide, liée à un vice congénital ou à des tares acquises. La décentralisation, permanente et non plus passagère, se traduit par l'impuissance directrice (relative dans l'hystérie, complète dans la folie) du psychisme supérieur et l'action anarchique ou dévoyée du psychisme inférieur.
Les manifestations isolées du psychisme supérieur, dans ces états morbides, ne sont qu'exceptionnellement perçues ou bien ne parviennent que troublées et perverties.
La discordance entre les deux psychismes, mais une discordance qui ne va pas jusqu'à la rupture d'équilibre et la sécession morbide comme dans l'hystérie et la folie, nous apparaît même dans les simples troubles névropathiques. Celle discordance se révèle par les tares caractéristiques dont souffrent les névropathes de toute catégorie, depuis les plus inférieurs jusqu'aux hommes de génie.
G) Dans les manifestations les plus étranges de la
psychologie anormale, on observe, poussées au plus haut degré y la décentralisation de l'être et la distinction de nature des deux psychismes.
La lucidité nous est révélée comme une faculté spéciale du psychisme supérieur, n'ayant pas d'analogie dans le psychisme inférieur.
Les actions de pensée à pensée nous montrent bien l'action extra-corporelle de la subconscience supérieure.
Le médiumnisme élevé nous montre h son summum cette action extra-corporelle .
Il nous permet de constater avec évidence que le psychisme supérieur est entièrement séparahle de l'organisme ; qu'il appartient a un véritable Etre subconscient; que cet Etre subconscient dépend si peu du corps qu'il est capable, non seulement d'agir en dehors de lui, mais encore de désorganiser sa matière constitutive et de la réorganiser dans des formes différentes et distinctes.
Enfin, l'analyse psychologique de l'Être subconscient et de ses manifestations nous font découvrir en lui une volonté originale, des facultés et connaissances très différentes des facultés et connaissances de la conscience normale; des facultés et connaissances supranormales et transcendantales ; des personnalités complètes et autonomes.
Cette analyse nous permet de reconnaître dans le psychisme supérieur une synthèse complexe dont les éléments constitutifs ne proviennent qu'en minime partie des acquisitions de la personnalité consciente et de l'existence actuelle.
En un mot, V examen minutieux de tous les faits encore inexpliqués par la physiologie classique dans le domaine de la psychologie normale et anormale nous permet de conclure à la présence dans l'Etre de principes dynamiques et psychiques d'ordre supérieur, indépendants du fonctionnement des centres nerveux, préexistant et survivant au corps,' soumis à une évolution corrélative à l'évolution organique.
Je ne sais quel sera l'avenir réservé à la théorie de la conscience subliminale ou de Y Etre subconscient. Mais il est dès maintenant permis d'affirmer qu'une doctrine synthétique capable d'expliquer tous les phénomènes psychologiques restés obscurs mérite la plus sérieuse discussion.
Elle la mérite d'autant plus que les conséquences philosophiques et morales qu'elle entraîne sont, nous allons le voir, des plus satisfaisantes.
Mais, avant d'exposer ces conséquences philosophiques, je crois nécessaire de réfuter quelques objections.
Parmi les objections générales faites le plus fréquemment aux théories idéalistes qui se déduisent des phénomènes psychiques, deux sont particulièrement importantes :
1° L'objection relative à l'oubli des personnalités antérieures.
2° L'objection tirée de la valeur intellectuelle des personnalités médiumniques et de leurs communications.
1° L'objection relative à l'oubli ne saurait nous arrêter longtemps. Elle est vraiment sans importance pour les personnes au courant de la psychologie moderne. Rien de plus simple, nous Pavons vu, que la compréhension de cet oubli, relatif et momentané.
L'étude de la mémoire dans les états anormaux et particulièrement la constatation des personnalités multiples pouvant s'ignorer les unes les autres mollirent la possibilité et font comprendre le mécanisme de l'oubli des existences précédentes.
Il s'agit purement et simplement d'une cryplomnesie qui n'est pas limitée à l'existence actuelle.
Du reste l'oubli répond à une nécessité philosophique.
Il est nécessaire que l'être, dans ses phases inférieures (et chaque personnalité est une phase inférieure), ignore sa destinée et son état réel pour qu'il se soumette et se conforme le mieux possible à la loi de V effort (voir 2e partie).
Pour cela, il faut qu'il craigne la mort ; qu'il se développe conformément au milieu où il naît, sans être gêné par la comparaison avec les états antérieurs.
Souvenirs, affections, rancunes passés le détourneraient en effet de sa voie.
De même la connaissance de ses fautes antérieures, ou de celles de ses semblables, ne pourrait que gêner sa vie actuelle.
De même enfin, l'usage des acquisitions psychiques anciennes l'empêcherait souvent de travailler comme il le doit à des acquisitions nouvelles qui ne lui paraîtraient pas indispensables.
Tous ces arguments expliquent aussi V utilité de la mort : la mort des personnalités successives est simplement une condition favorisante des progrès de l'individualité.
2° L'objection tirée de la valeur intellectuelle des personnalités médiumniques et de leurs communica»tions est beaucoup plus sérieuse. Elie est basée sur cette double constatation :
a) La valeur intellectuelle de beaucoup de personnalités médiumniques est très variable, mais souvent médiocre.
' l ï«eurs communications, en ce qui regarde les
questions de métaphysique, sont diverses et contradictoires : « Malheureusement pour les spirites, dit M. Maxwell1, une objection qui me paraît irréfutable peut être faite à renseignement des esprits. Dans tous les pays du continent, ils affirment la réincarnation... En Angleterre, au contraire, les esprits affirment qu'on ne se réincarne pas. »
Je crois cette objection très simplement réfutable. En premier lieu, il faut se rappeler que bien des personnalités médiumniques sont purement et simplement des personnalités s uhconscientes. Ce sont des personnalités de la subconscience supérieure dans le médiumnisme élevé ; mais ce sont le plus souvent de pseudo-personnalités issues de l'automatisme cérébral dans le médiumnisme élémentaire.
En deuxième lieu, les personnalités médiumniques Maies, qu'elles représentent l'Être subconscient du médium ou soient des esprits désincarnés, ne sont pas le moins du monde infaillibles ni omniscientes.
Elles jouissent de connaissances métaphysiques ou autres plus ou moins étendues suivant leur degré évolutif et sont nécessairement sujettes à l'erreur. Or, il est évident que, pour beaucoup de raisons qu'on conçoit sans peine, la plupart des personnalités qui se manifestent dans les séances spirites ne sont pas, sauf exception, des êtres élevés, capables de hautes visées -métaphysiques.
Enfin et surtout il faut tenir compte, pour apprécier la valeur et l'importance des « enseignements des
i. Maxwell, Les phénomènes psychiques. Paris, F. Alcan.
esprits » de la déformation fatale qu'impose à ces enseignements le mécanisme même du mcdiumnisme :
Pour se manifester sur le plan physique par la parole, l'écriture ou tout autre moyen, le communicateur est obligé d'emprunter au médium les éléments matériels nécessaires, de faire usage de sa cérébration, de collaborer avec son psychisme inférieur.
On comprend, dès lors, le trouble considérable que doit produire fatalement l'usage inaccoutumé d'organes adaptés au médium, façonnés par lui et pour lui et d'un cerveau habitué à un certain courant d'idées.
De plus, par le fait même de l'usage d'un organisme d'emprunt, le communicateur subit une sorte de réincarnation relative et momentanée, laquelle, comme l'incarnation complète, s'accompagnera plus ou moins de l'oubli de l'état réel, d'une obnubilation des facultés et connaissances transcendantales.
On constate en effet que les communicateurs semblent ramenés invinciblement aux conditions psychiques qui les caractérisaient avant leur mort : ils se manifestent non pas tels qu'ils sont, mais tels qu'ils étaient.
Toutes les communications un peu élevées * décrivent expressément l'obnubilation fatale qu'impose à la pensée le mécanisme du médiumnisme. Jamais cette pensée n'est reçue intégralement et dans sa pureté, mais toujours mêlée à des éléments étrangers issus du psychisme automatique du médium ou suggérés par
1. Voir les observations d'Hodgson, d'Aksakof, de Mmc d'Espérance, etc.
les expérimentateurs, parfois très déformée ou même totalement perdue.
Les enseignements les plus précieux seraient évidemment ceux qui seraient donnés non par action physique, mais par action de pensée à pensée.
Mais là encore, la déformation est fatale :
Si les enseignements sont bien reçus par le psychisme supérieur du médium, ils se perdent ou se dénaturent pendant la transmission à son psychisme inférieur.
En somme, dans l'étal actuel de notre évolution, les conditions de la pensée sur le plan physique ne permettent de connaître, positivement et exactement, que ce qui est relatif au plan physique.
Les connaissances qui ne sont plus relatives au plan physique ne nous sont accessibles que d'une manière incertaine et fragmentaire, soit par l'intuition directe et le raisonnement, soit par Faction médiumnique.
Qu'il soit désincarné ou extériorisé, l'Être subconscient tend à oublier tout ce qui concerne son essence transcendantale en s'unissant de nouveau à la matière.
Faut-il donc faire abstraction complète des « enseignements des esprits » ?
Non, quelques bribes de vérités nous arrivent toujours, suffisantes pour aider l'intuition.
Seulement il ne faut jamais s'en rapporter aveuglément à une communication spirite, quelle que belle [qu'elle nous paraisse. Il est nécessaire de l'étudier et [de la discuter avant d'en tirer profit.
En second lieu, il faut faire un choix dans lesinnom-
Geley. 'J
brables communications. Il ne faut comparer entre elles que celles qui ont été reçues dans des conditions à peu près identiques, grâce à des médiums égalelement évolués et également entraînés, par des observateurs également sagaces.
Il ne faut pas opposer, à des enseignements très concordants dans les grandes lignes quand ces conditions sont observées (quel que soit le pays où ils sont donnés et quelles que soient les idées philosophiques ambiantes) ; il ne faut pas, dis-je, leur opposer de prétendues révélations, banales et contradictoires, trouvées n'importe où, et dont la plupart ne sont que le reflet sinon le produit du psychisme des médiums ou des expérimentateurs.
Au surplus, il est parfaitement permis de ne pas tenir compte clés théories d'origine spirite.
On peut arriver, comme je me suis efforcé de le prouver, par l'examen rigoureux des faits, à la conviction de la survivance de l'Être et à une connaissance relative de sa destinée.
Une théorie de transition.
(Le système du Pr Grasset1.)
Je ne puis terminer cette étude sans consacrer quelques lignes à la théorie que le Pr Grasset vient
i. P' Grasset, L'hypnotisme et la suggestion. — Le spiritismd devant la science.
d'imaginer pour expliquer tous les faits obscurs de psychologie. Je le fais d'autant plus volontiers que cette théorie, destinée dans la pensée, sinon de son auteur, du moins de ses partisans, à réfuter toute doctrine idéaliste basée sur le psychisme anormal, apporte au contraire, à mon avis, l'appui le plus précieux et le plus inattendu à ma conception de l'Être subconscient. La base de l'explication générale du Pr Grasset est, en effet, la même que celle de l'Être subconscient : c'est la distinction de deux psychismes, supérieur et inférieur, leur séparation possible, leur action isolée.
Mais ce qui distingue absolument les deux systèmes, c'est la manière de comprendre l'essence du psychisme supérieur et du psychisme inférieur.
Pour le Pr Grasset, le psychisme inférieur est lié au polygone schématique de Charcot. Le polygone, siège rentres cérébraux sensoriels et moteurs, serait nient celui du psychisme inférieur et de l'automatisme psychologique (rôle dévolu, dans ma théorie, I l'écorce cérébrale tout entière).
Le psychisme supérieur, loin d'être indépendant du fonctionnement organique, serait lié à un centre cérébral spécial, le centre 0, localisé quelque part dans a substance grise corticale.
Cette conception cérébrale du psychisme supérieur nterdit au Pr Grasset toute interprétation rationnelle e la psychologie dite su pr anormale.
Aussi n'en tente-t-il aucune explication.
Il ne fait pas comprendre davantage, à mon avis, inspiration géniale, car pour lui le travail inconscient | réduit à l'automatisme du psychisme inférieur.
Au contraire, il donne des autres faits obscurs de la psychologie une explication identique ou presque identique à la mienne.
Citons quelques exemples :
Le sommeil est dû à la dissociation des deux psychismes, à la disparition du psychisme supérieur et à la persistance du psychisme inférieur qui produit les rêves.
Les névroses sont dues à la relation défectueuse des deux psychismes et à l'impuissance directrice du psychisme supérieur.
L'hypnotisme et les états connexes sont dus à la séparation de deux psychismes et à l'action isolée du psychisme inférieur.
La suggestion est due à l'émancipation du psychisme inférieur vis-à-vis de son psychisme supérieur et à sa soumission à un psychisme supérieur étranger. Le médiumnisme élémentaire, les altérations de la personnalité s'expliquent toujours par la sécession et l'action isolée et automatique du psychisme inférieur. Le système du Pr Grasset, que la haute autorité scientifique de son auteur a imposé à l'attention générale, aura eu le très grand mérite d'appeler la discussion sur l'idée si féconde des deux psychismes et de montrer avec quelle lumineuse simplicité cette idée rend compte des difficultés psychologiques.
Mais il ne semble pas possible de considérer cette doctrine comme définitive.
Elle se heurte, telle quelle, â de graves objections générales : on conçoit mal, par exemple, comment des centres cérébraux de même essence anatomique peu-J
vent si aisément se séparer dans leur fonctionnement et on ne comprend ni le processus physiologique ni l'intérêt vital de cette sécession continuelle. De plus, le système n'embrasse qu'une faible portion, la moins importante, de faits que, logiquement, l'on ne doit pas plus séparer dans la théorie qu'on ne le peut dans la pratique.
Tôt ou tard, ce vaste et lumineux esprit synthétique qu'est le Pr Grasset devra, sous peine de renier son œuvre, se décider à lui donner toute l'extension qu'elle comporte.
Sa thèse actuelle n'est qu'une transition magisrale entre la psychologie d'hier et la psychologie de demain.