LE VAL-DE-CHIANA
Devant me rendre d'Arezzo à Chîusi, je fis marché avec un voiturin, et nous prîmes la route du Val-de-Chiana qui relie Arezzo à la station de Lucignano, sur le chemin de fer de "Sienne à Ghiusi.
Le voiturin avait nom Beppino, et il était privé d'un œil. Son
cheval était boiteux, de sorte que la bête ne valait pas mieux que
l'homme. Mais l'on peut se trouver dans des situations plus difficiles, et dût mon cocher me précipiter dans la Chiana, comme Phaéton qui jeta son attelage dans le Pô, je n'en montais pas moins
dans le calessino qui m'avait été préparé.
— En voyage on arrive toujours, ou d'une façon ou d'une autre, me dit Beppino, auquel je n'avais pu m'empêcher d'adresser quelques reproches sur Tétat piteux de son cheval.
Ce Beppino était bien le plus unitaire de tous les Italiens. Il voyait les événements assez justes de l'œil qui lui restait, et bien qu'il eût été partisan du grand duc au temps jadis, il ne jurait plus que par Vittorio.
— Mais on se plaint de la conscription, du militarisme naissant.
— Si on veut l'Italie grande, il faut la faire forte, répondit-il entre deux coups de fouet : le Tedesco peut revenir; d'ailleurs l'armée mêle les provinces, le Toscan et le Piémontais, le Milanais et le Napolitain .
— Et les impôts? J'entends dire partout qu'ils augmentent et que le peuple crie.
— Ils veulent jouir de la maison sans la payer : vociiïono goder la fabbrica e non pagarla, repartit le sage Beppino, parlant volontiers
par sentences, comme la plupart des Italiens. Il faut de l'argent
pour unifier le pays ; pour lui donner des ports, des voies ferrées, des routes de terre, des lignes télégraphiques, tout ce q:ji lui manque enfin depuis si longtemps. Seulement, je voudrais un peu plus de formes chez les avides exacteurs. Les Piémontais sont moins polis que nous autres Toscans.
Et ce disant, Beppino fouettait son cheval à tour de bras ; et le
pauvre boiteux traînait, comme s'il n'eût pas été infirme, le lourd
calessino. Malgré moi, la figure du char de TÉtat, que la rhétorique
a mise à la mode, me revint à Tidée, et je comparai volontiers Beppino, l'attentif et infatigable voiturin, à un ministre dirigeant. Peu importe la voiture et l'attelage, pourvu qu'on ait un bon conducteur.
Cependant nous avions quitté le Plan- d' Arezzo pour entrer dans la vallée de la Chiana. Cette vallée, déserte et inhabitée dès les derniers temps de l'empire romain, devint un foyer d'infection paludéenne au moyen âge. Les voyageurs la redoutaient plus encore
que les marais Pontins, et s! je ne me trompe, l'évêque d'Auvergne,
Sidoine Apollinaire, se rendant des Gaules à Rome dans le sixième
siècle de notre ère, nous fait part dans ses Lettres des craintes * qu'il éprouva en traversant cette contrée malsaine. îl y prit même la fièvre à ce qu'il paraît. A l'époque de Danie, le pays était loin de s'être assaini, et les termes imagés dans lesquels le poète, au chant XXIX de VEnfer, parle des hôpitaux du Val-de-Chiana, montrent que le mal n avait fait qu'empirer. Boccace appelle ces marais mfàmesy et le poète Fazio degli Eberti, dans son Dittamondo,
n'épargne pas non plus les épithètes à cette sentine d'infection, qui rend, dit-il, les gens blêmes et hydropiques.
Dès le temps même de Tibère, cette situation s'était déjà prononcée d'une manière si fâcheuse, qu'elle avait provoqué les plaintes des habitants du pays. Elle tient à un phénomène orographique trop rare pour que l'on ne s'y arrête pas un instant.
La ligne divisoire des eaux entre la vallée du Tibre et celle de. l'Arno, passe par la vallée de la Chiana. Mais elle est indécise, à peine marquée, au lieu d'être indiquée par une ligne de faîte bien
nette, comme cela arrive d'ordinaire pour la limite entre deux bassins hydrographiques. Qu'cst-il arrivé en ce cas? Que les eaux de la Chiana, incertaines de leur direction, se sont tantôt dirigées vers le Tibre, tantôt vers TArno. Le premier cours est celui qu'elles ont pris de préférence ; mais plus souvent elles se sont étendues en lagunes, ont inondé les champs avoisinants; et stagnantes, mêlées de
produits végétaux et animaux en décomposition, ont répandu partout l'infection et la mort.
Les habitants d'Arezzo et du Val-de-Chiana, dès le règne de Tibère, demandèrent qu'on donnât à la Chiana un cours régulier et qu'on la précipitât dans TArno. La municipalité de Florence s'émut et envoya des délégués à Rome, pour supplier l'empereur de renoncer à l'accomplissement de ce projet, qui eût inondé Florence, à ce qu'ils disaient. On peut lire tout cela dans Tacite. Au moyen
âge, pareille demande fut faite de détourner le cours de la Chiana,
et cette fois par les Arétins auprès de la République florentine. La même objection fut présentée aux intéressés.
Quand on examine sur la carte le cours de TArno et celui de la Chiana, on voit qu'il y a là un cas d'hydrographie étrange qui ne se retrouve peut-être nulle part. L'Arno, descendu des hauteurs de l'Apennin, marche sur Arezzo, et son cours est parallèle à celui du Tibre qui roule de l'autre côté de la chaîne. Tout à coup l'Arno dévie à la hauteur d' Arezzo de son cours primitif, puis, par un
brusque retour d'équerre, reprend une direction parallèle à celle
qu'il avait d'abord, mais de sens contraire, coulant cette fois vers
Florence. Arrivé là, il se dirige vers la mer Tyrrhénienne, à peu près perpendiculairement à son cours primitif et à la ligne du rivage.
11 est évident qu'à l'époque antéhistorique, l'Arno devait suivre son cours naturel et se jeter, par la vallée de la Chiana, dans le Tibre. Plus tard il s'est détourné vers Florence, sans doute à la suite de quelque commotion géologique, et la coupe de terrain que nous avons signalée à Incisa paraît témoigner de ce fait. Peut-être
qu'alors une branche de l'Arno a continué de couler vers le Tibre, unissant ainsi deux fleuves d'embouchures et de sources différentes, comme Ton en voit un exemple curieux dans l'Orénoque et l'Amazone, unis par le Cassiquiare, ainsi que l'ont victorieusement démontré Bonpland et de Humboldt.
Quoi qu'il en soit, le mouvement incertain des eaux de la Chiana
entre la vallée du Tibre et celle de l'Arno, l'état stagnant de ces eaux, surtout aux environs de Chiusi et de Montepulciano où elles donnent naissance à deux lacs, a transformé pendant des siècles tout le pays environnant en une véritable maremme. J'ai dit quelles oppositions empêchèrent de lever d'abord la difficulté. Mais quand vinrent les Médicis et qu'avec eux se développa le génie des grandes entreprises, quand en même temps naquirent les sciences d'expérimentation avec Galilée et ses vaillants disciples Torricelli et Viviani, le problème du honifieaynento à\i Val-de Chiana fut énergiquement* attaqué. On y a travaillé depuis 1551, et ce n'est qu'à notre époque (1823) que la vraie solution a été trouvée par le savant hydraulicien le comte Fossombroui. C'est lui qui en inventant les colmate , ou apports de terres alluviales , au moyen de torrents successivement détournés et amenés sur un point voulu, a peu à peu exhaussé les diverses parties de ce sol marécageux, et donné à la Chiana une pente régulière vers TArno. En même temps il a canalisé et drainé ainsi tout le pays environnant. A la Chiusa de'Monaci. ou l'Écluse-des-Moines, la Chiana précipite ses eaux en cascade dans l'Arno d'une hauteur de plusieurs mètres.
On n'avait jamais osé toucher à ce mur naturel , à cause de l'éternelle crainte des Florentins qui croyaient qu'en abaissant le niveau de la Chiana et jetant toutes ses eaux dans l'Arno, on inonderait leurs campagnes, sans quoi la solution du problème eût été ainsi toute trouvée. Fossombroni respecta ce point, mais après lui le chevalier Manetti,à qui est échu Thonneur d'achever de noS jours r assèchement du Val-de-Chiana, a un peu entamé la Chiusa envers et contre tous. Florence n'a pas été submergée, etla vallée, qui
n'était naguère encore qu'un vaste marécage, est devenue un pays agricole des plus florissants, que Ton peut comparer aux plus fertiles campagnes d'Italie. C'est entre le lac de Chiusi et celui de Montepulciano que se trouve maintenant la ligne divisoire des eaux de l'Arno et du Tibre. Cette ligne, tout artificielle, est ce qu'on nomme la digue séparatrice : rargine di separazione. Les eaux du lac de
Chiusi s'écoulent dans la Chiana romaine qui se jette dans le fleuve
Argento. Celui-ci se réunit à la Paglia près d'Orvielo, et la Paglia
ne tarde pas à confluer avec le Tibre qui porte à Rome ses eaux jaunies, flavum Tiberim, comme l'appelait Horace. Quant aux eaux du lac de Montepulciano et à celles de la Chiana toscane, elles se
jettent dans l'Arno par la Chiana canalisée, le Canal maestro, et
l'Arno aux eaux boueuses, jaunies par les alluvions, mérite bien la
même épilhète que son confrère romain.
La vallée de la Chiana, que je n'avais pas tardé à rejoindre en quittant Arezzo, est parsemée de poderi ou métairies, reliées à des fattorie , vastes fermes centrales où se concentre la direction de tous les travaux agricoles. On cultive dans ces belles campagnes surtout les céréales, et j'ai ouï dire que le blé s'y conservait, comme en Afrique, dans des silos. Après le blé vient le maïs dont on fait grande consommation en Toscane, surtout pour la préparation de
la polenta y ce mets national du paysan italien. Le chanvre et quelques produits de jardinage, m'ont paru marcher de compagnie avec le blé et le maïs. Le mûrier est partout cultivé pour ses feuilles dont se nourrit le ver à soie. La vigne n'est pas non plus négligée, mais on la plante principalement sur les coteaux. Non loin de là poussent les crus fameux de Moniepulciano, que le poète Redi, un fin connaisseur, appelait le roi des vins : Montepulciano d'ogni vino il rè. Ces coteaux plantés de vignes sont adossés à des
collines plus hautes qui enserrent la vallée de la Chiana, et qui sont couvertes d'oliviers ou de bois taillis, surtout de chênes verts.
Çà et là la montagne va s'élevant, et alors elle projette sur l'horizon son chef dénudé, couronné d'un village bâti entre de vieux remparts. Le besoin d'échapper à la fièvre, et la nécessité où Ton était au moyen âge de se défendre des irruptions du voisin, sont ici les deux raisons qui ont amené cette élévation des lieux habités. Ces villages fortifiés, Civitella, Monte-San-Savino, Marciano, Fojano, Lucignano, font un effet très-pittoresque avec leurs
vieilles tours et leurs antiques murailles. Il y a pour chacun d'eux un bout d'histoire : Lucignano a été assiégé par Tévéque guerrier d'Arezzo, Guido Tarlatti, dont nous connaissons déjà les prouesses. Dans un des bas-reliefs qui ornent le tombeau du prélat, ce siège a été représenté. C'est une preuve que Lucignano s'est bien défendu, et a donné, comme on dit, inaille à retordre au belliqueux évéque. A Marciano, Cosme I" de Médicis, après avoir confisqué à son profit toutes les libertés florentines, défit les restes du parti républicain, commandés par le malheureux Strozzi.
C'est ainsi que, mêlant l'histoire à Tagriculture, j'arrivai sur la
voie ferrée de Sienne à Chiusi. Beppino m'avait quitté. Ayant trouvé
à moitié route une voiture qui menait des voyageurs du chemin de fer à Arezzo, tandis que nous allions d'Arezzo au chemin de fer, il
avait fait un signe au voiturin. Celui-ci avait compris et répondu
de la tête que oui. Alors Beppino m'avait demandé le plus naturellement du monde de passer dans la voiture de son confrère, tandis qu'il en prendrait les voyageurs. De la sorte il rentrerait à Arezzo, le confrère à Lucignano, et chacun, pour le prix convenu, n'aurait fait que moitié du trajet. J'admirai le sens profond d'une pareille combinaison, mais elle n'est d'usage qu'en Italie, où le voyageur est un peu la chose du voiturin. Je m'y soumis du reste assez volontiers, car je troquais contre un cheval et un cocher intacts
mon solipède boiteux et mon voiturin borgne; il est vrai que le nouveau était moins fort que l'ancien en histoire contemporaine. II était même un peu codino, c'est-à-dire conservateur, du parti de l'ancien grand duc. Ainsi se retrouve partout le système des compensations, d'après le philosophe Azaïs.
De la station de Lucignano à celle de Chiusi on suit la vallée de la Chiana, et on laisse à droite de nouveaux villages campés sur les hauteurs : Asinalunga, Torrita, Chianciano; puis on côtoie les
lacs de Montepulciano et de Chiusi, qui rappellent, à s'y méprendre,
aux voyageurs qui ont parcouru la Savoie, le panorama si gracieux
du lac du Bourget.
Je descendis à Chiusi à l'hôtel du Lion d'or, il Leone d'oro, dont l'enseigne parlante, agitée par le vent, grinçait sur son support de fer comme une girouette, et semblait appeler le passant. Le maître du logis, quelque peu antiquaire, avait une riche collection de bronzes et de vases peints de toute espèce, d'urnes sépulcrales de toutes dimensions; ceux-ci soigneusement enfermés dans un musée, celleslà alignées sur les marches de Tescalier et jusqu'aux portes des
chambres. On ne rentrait chez soi qu'entre deux haies de tombeaux : c'était comme un diminutif de la voie Appienne.
J'obtins de mon hôte l'entrée de son musée, qui n'avait rien de secret comme ceux de Naples et de Rome, mais qui abondait en objets d'art du plus haut prix, surtout en bijoux et en pierres gravées. Les bijoux, bagues ou pendants d'oreilles, du travail le plus exquis, sont ornés de ces granulations que les Étrusques excellaient à obtenir sur le métal même, et qui semblent comme un perpétuel défi jeté à nos plus habiles orfèvres. On peut en dire autant du filigrane des Étrusques. Quant aux formes, elles sont de
la plus remarquable élégance, et Ton sait du reste la révolution
que les bijoux du musée Campana ont produite dans Torfévrerie
parisienne. Quelle civilisation raffinée nous dévoilent ces restes
délicats !
Les pierres dures gravées en creux, les intailles, comme on les
nomme, pour les différencier des camées, sont également du plus beau travail, et le fini en surpasse tout ce que la Renaissance a fourni de plus parfait dans ce genre. Chiusi était renommée chez les Étrusques pour ses cornalines et ses agates gravées, surtout pour ses scarabées, car les Étrusques ont taillé les pierres dures à la façon des Égyptiens, avec lesquels ils ont d'ailleurs tant d'autres points de ressemblance. Il y a, aux environs de Chiusi, un champ oîi l'on trouve beaucoup de ces pierres, quand la pluie a remué et détrempé le sol. On le nomme il Campo degli Orefici, ou le Champ-
des-Orfévres, parce qu'on y a découvert, montées sur leur chaton,
la plupart des intailles trouvées jusqu'à ce jour. Trois des plus
belles pierres que j'ai rencontrées à Chuisi viennent de là. Ce sont un scarabée représentant un chien à trois têtes, sans doute Cerbère, gardien des enfers; une pierre de bague, oîiest gravé un Pégase ailé, et une autre où l'artiste a dessiné une femme debout, vêtue d'une tunique. Une tache dans la cornaline, formée par une série de lignes blanches, concentriqnes, qui vont se jouant autour de la tête et du buste, fait l'effet d'un voile transparent.
Mon hôte me montra ses trésors avec beaucoup de complaisance. Il les estimait fort haut, et c'était à des milliers de francs qu'il cotait son assortiment de bijoux, son finimento, comme il l'appelait, qui d'ailleurs était fort beau et du meilleur choix. « Qu'y faire? me dit-il, les trouvailles sont rares, et puis les étrangers ne passent plus : le chemin de fer a tout tué. Autrefois on s'arrêtait ici en allant à Rome ; à présent on continue par la voie ferrée. Il faut donc profiter de l'occasion quand il passe quelque acheteur. » Le brave homme, on le voit, n'était pas au courant du principe, si souvent cité par les économistes, de Voffre et de la demande. —
Et comme je lui conseillais d'abaisser ses prix : « Alors, achetez tout en bloc. Il passe souvent ici des antiquaires de Rome et de Naples, qui nous emportent des musées entiers, puis ils vont revendre cela en détail aux crédules Anglais, comme des objets trouvés dans la campagne romaine ou dans les fouilles de Pompéï. » — Et la fabrication des antiquités, comment marche-t-^Ue chez vous?
— Assez mal ; il y a cependant un forgeron qui vous proposera des bronzes qu'il a fondus d'après l'antique. Et il me souffla son
nom à l'oreille.
— A quel prix vend-il cela?
— Au prix de l'original ; mais les naïfs seuls s'y laissent
prendre : on voit la fraude rien qu'à la patine.
L'antiquaire avait raison, car la patine est magnifique sur tous les vieux bronzes de Chiusi. Bleue ou verte, elle a souvent attaqué très-profondément le métal, et l'a revêtu d'un véritable émail aussi éclatant qu'il es,t épais. C'est ainsi que les conditions climatologiques d une contrée viennent elles-mêmes donner à l'art
antique un concours précieux.
L'aubergiste archéologue qui raisonnait si volontiers de l'art étrusque, tenait de plus un café qu'il avait mis sous la protection de Dante. Et malgré tout il n'était pas content, il se plaignait que le métier n'aUait pas. Comme je lui en demandais la raison : « Du temps du grand duc nous étions ville de frontière, me ditil, il y avait toujours un peu de contrebande à faire; aujourd'hui tous ces profits sont perdus par suite de l'annexion des Romagnes. »