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LES HYPOGÉES DE CHIUSI

Deux guides se disputent à Chiusi le droit de promener les visiteurs, de les introduire dans les musées des particuliers, enfin de les initier à toutes les merveilles de l'antique capitale de Porsenna. L'un a nom Giambattista Zeppoloni, et il est cordonnier de son état; Vautre est Pietro Foscolo, scavatore, excavateur, comme il se

nomme, et il ne fait pas autre chose que de découvrir des antiquités et servir de cicérone aux touristes qui viennent visiter

Chiusi. Il a élevé toute sa famille dans ce métier : son frère

ou ses deux fils le remplacent s'il est absent. D'une habileté rare à fouiller le sol, il a souvent accompagné des antiquaires jusqu'en Sicile, et sur ce terrain nouveau pour lui, comme sur son terrain de Chiusi, il a vu ses recherches couronnées des plus heureux résultats. Tel est le guide que je fis venir. Un homme de petite taille, déjà vieux, mais vert et vigoureux, à peine grisonnant, parlant bien et avec mesure, se présenta bientôt à moi, prêt à m'accompa-

gner partout. Pour procéder avec ordre, je demandai à visiter d'abord les tombeaux souterrains, les hypogées ; car je savais que, sous ce rapport, Chiusi est, après Corneto (Tarquinies) , où sont les sépulcres des Tarquins, la plus curieuse des anciennes cités étrusques : on l'a nommée, avec juste raison, la ville des tombeaux. Les hypogées sont autour de Chiusi, sous les collines qui, comme d'énormes tumuli, environnent la ville, perchée elle-même sur une

montagne élevée. Nous partîmes de bon matin pour cette intéressante tournée. Foscolo me recommanda de ne point rester à jeun, afin de mieux faire la course : « La bocca porta le gambe, la bouche porte les jambes, » me dit-il sentencieusement, et je crois bien que, comme Sancho, il improvisa son proverbe sur-le-champ

et pour la circonstance.

Le premier hypogée que nous visitâmes est celui de Poggio-al- Moro, découvert en 1826. Entièrement creusé dans un tuf sablonneux très-fin et très-homogène, il est en forme de vaste chambre, dont le plafond va s'abaissant de part et d'autre de la ligne médiane. Ce plafond est orné; le pourtour de la chambre est décoré de peintures aujourd'hui en partie disparues, et représentant des jeux, des repas funéraires. Sur une banquette ménagée à hauteur d'appui, sont les urnes rectangulaires en albâtre, en terre cuite, en travertin, contenant les os des divers membres de la famille à

laquelle appartenait l'hypogée. Les noms des défunts sont inscrits en étrusque sur le devant de l'urne. Il n'est fait jamais mention que de la descendance maternelle. La même coutume ne se retrouve que chez les Lydiens, dont les Étrusques paraissent provenir. 11 est curieux qu'elle n'ait été nulle autre part observée, car si l'on est toujours fils de quelqu'un, comme disait Bridoison, c'est bien de la mère qui vous a fait.

De l'hypogée de Poggio-al-Moro, nous passâmes à celui de

Poggio-Gajella, dont la découverte, en 1840, émut tous les antiquaires de l'Europe, qui crurent y retrouver le tombeau de Porsenna, ce fameux lucumon de Chiusi. C'est sur une description de

Pline et de Varron que se fondaient les archéologues pour justifier leur opinion ; mais la description de Pline est de pure fantaisie, comme bien des descriptions de ce singulier naturaliste, qui accueillit avec une crédulité si naïve toutes les fables de son époque. « Pline nous en compte parfois de belles! » disait un vieil auteur français. D'ailleurs, pour couper court à la discussion, toutes les urnes trouvées dans les chambres sépulcrales de Poggio-Gajella portent un autre nom que celui de Porsenna, et si le gigantesque tumulus sous lequel ces chambres ont été creusées dans le tuf, rappelle la description de Pline, c'est seulement par ces labyrinthes, ces culs-de-sacs ouverts dans la roche, on ignore dans quel but. Dans les chambres d'où se détachent ces labyrinthes, étaient les urnes funéraires aujourd'hui transportées ailleurs. Les peintures

dont les parois des chambres étaient ornées, sont à peu près effacées. L'hypogée de Paggio-Gajella n'en est pas moins un des plus curieux de Chiusi et, dans tous les cas, le plus étendu; mais ce n'est pas celui de la famille Porsenna, qui reste toujours à découwr.

Pour retrouver presque intactes quelques-unes des peintures dont les Étrusques ornaient leurs demeures sépulcrales, il faut aller à l'hypogée de Colle dont la porte en travertin, roulant sur ses

gonds de pierre, ferme, depuis deux mille cinq cents ans peutêtre, l'entrée de l'hypogée. Les chambres, au nombre de trois, y sont petites et fort élégantes. Les peintures autour de la première sont les mieux conservées. Elles représentent des lutte», des jeux,

des danses, des courses de chars et un repas funéraire, partout des souvenirs de la vie étrusque.

Tous les hypogées que nous avons jusqu'ici visités sont ouverts dans le tuf, roche tendre, sableuse, sur laquelle on voit encore

les traces du pic, comme si l'ouvrage ne datait que d'hier, mais

assez résistante pour s'être écaillée à peine, depuis un temps vingt et trente fois séculaire. A l'hypogée du grand duc et à celui de Vigna-Grande, le style architectonique change, et nous trouvons la voûte en travertin. Les pierres, taillées avec le plus grand soin, sont unies entre elles sans ciment ; c'est à peine si une lame de couteau passerait entre les joints. Involontairement on se reporte à la eloaca maxima de Tarquin-l'Ancien, à Rome. Les Étrusques ont été les maîtres des Romains dans l'art de bâtir comme en tant

d'autres. A eux revient Thonneur d'avoir inventé la voûte, que n'avaient pas su trouver les Grecs. A Vigna-Grande, comme à l'hypogée du grand duc, on a laissé en place les urnes sépulcrales, après

avoir enlevé les objets précieux qu'elles contenaient. Les urnes sont en travertin, sculptées sur le devant; l'artiste revient volontiers à une figure de Sirène ou à une tête de Méduse, de Gorgone

tirant la langue, quelquefois à de simples ornements de fantaisie. Les noms qui se lisent sur les sarcophages , ceux de Péris à l'hypogée du grand duc, et de Therini à Vigna-Grande , n'ont pas laissé de traces dans l'histoire, mais on a trouvé, dans des hypogées aujourd'hui éboulés, le nom de Gœles Vibenna (en étrusque

Caule Vîpina), qui nous ramène au temps de Romulus, et celui de Porsenna (en étrusque PiirHua), qui nous fait involontairement sonfijer au fier ennemi de Rome, la terreur du Sénat. Seulement

comme je lai dit, le véritable caveau de la famille Porsenna, et encore moins la tombe du grand Porsenna lui-même, n'ont pas

encore été retrouvés.

On lit sur des urnes funéraires de Chiusi , quelques noms étrusques qui offrent une étrange ressemblance avec des noms latins connus : Plauti, Pumpu, Sintinati, Tili, Tulus, Vipi (Vibius), Cutlisna (Catilina). A Volterra, on trouve de même les Vlave (Flavius), les Cracna (Gracchus), les Geicna (Cœcina); à Pérouse, les Pe-

truni, les Gesi, etc.

Les hypogées étant disséminés autour de Chiusi, aux quatre vents de l'horizon, en les visitant on tourne autour de la ville sur un rayon de plusieurs kilomètres. Partout, dans la campagne, on retrouve d'antiques fondations rappelant la splendeur de la Camars étrusque ou de la Clusium des Romains, qui s'étendait alors bien au delà de l'enceinte moderne de Chiusi. En arrachant ces pierres des champs, les propriétaires ont bâti leurs villas et leurs

fermes, élevé sur le bord des chemins des murs de plusieurs centaines de mètres de longueur. Les pierres sont de grandes dimensions, rectangulaires, toutes taillées, ce qui avance singulièrement la besogne, et elles sont en beau travertin, calcaire poreux, faisant corps avec le mortier, durcissant à l'air. C'est de cette qualité de pierre, que l'on retrouve partout dans l'Étrurie et la Romagne, que furent bâties les maisons de l'ancienne Rome et une portion de ses monuments, tels queleColisée. C'est aussi avec ces solides matériaux que fut édifiée Camars, et si ses monuments sont

détruits, si le temps, si les invasions successives des Romains, des

Rarbares, des hordes du moyen âge, les ont dispersés peu à peu, le souvenir n'en est pas tout à fait perdu. « Voyez là-haut cette montagne, me disait Foscolo, comme nous rentrions à Chiusi, on l'appelle monte di Venere, ou, comme disent nos paysans, monte Vénéra S parce qu'il y avait là autrefois un temple de Vénus. »

Le paysage autour des hypogées, surtout quand on approche des lacs de Montepulciano et de Chiusi, est des plus pittoresques. La vallée de la Chiana s'y montre encore plus fertile et plus riante qu'ailleurs. Les bois d'oliviers, les riches vignobles alignés ici dans la plaine, les collines ondoyantes parées de leur manteau de

1. Comparant monte Venera avec mons Veneria, on voit le passage du latin à l'ita-

chênes verts, tout cela baigné d'air et de lumière, forme le plus gracieux tableau, ayant pour fond, d'une part la nappe bleue des

lacs, et sur le dernier plan, la ligne sombre et sinueuse des monts

de la Romagne.

Le lac de Chiusi marquait naguère la limite de la Toscane. Une vieille tour, qui en regarde une autre, servait de demeure à lu gent respectable des douaniers. Dans l'une étaient campés les serviteurs papalins, dans l'autre les grand-ducaux. Ils vivaient entre eux en bonne intelligence, et partageaient fraternellement avec les contrebandiers, s'il faut en croire la tradition locale. Au moyen âge, les deux tours furent élevées par deux seigneurs voisins et par conséquent ennemis; elles virent des jours moins pacifiques, et les coups d'arbalète et de mousquet s'échangèrent maintes fois de Tune à l'autre, car la tour toscane porte le nom singulier de Beccati questo, et la tour romagnole celui non moins étrange de Beccati quesValtro, comme qui dirait : Attrappe ceci, attrappe cela. Au temps où se passaient ces luttes intestines, le gonfalonnier de Chiusi avait coutume d'épouser tous les ans les eaux de son lac, sur une façon de Bucentaure. Gela dura jusqu'en 1500, puis la coutume se perdit ; elle n'a cessé à Venise qu'à la fin du

siècle dernier.

Les environs de Chiusi ne sont pas riches seulement en hypogées étrusques, il y a aussi des catacombes chrétiennes, et jamais ne s'est mieux vérifiée l'idée, admise aujourd'hui par la plupart des antiquaires, que les hypogées des Étrusques ont donné aux premiers chrétiens l'idée de leurs sépultures souterraines K

Les catacombes de Chiusi sont au nombre de deux : celles de Sainte-Mustiola, vers les bords du lac, et celles de Sainte-Catherine, plus près de la ville, sur la route qui mène au chemin de fer. Celles-ci sont les plus importantes, et paraissent contemporaines du temps des Antonins. On assigne aux autres une date bien plus ancienne. Les galeries sont taillées dans le tuf, comme dans les hypogées étrusques. Les inscriptions, tracées sur le marbre, ne révèlent rien de particulier, si ce n'est qu'elles sont de la plus grande simplicité, se bornant à rappeler les noms et l'âge du défunt. Parfois la douleur des parents et des amis est indiquée en

termes nobles et touchants. Les fautes d'orthographe sont assez

1. Foscolo, qui me conduisit dans lo6 catacouibcb de Chiusi, les nommait imperturbablement des catatombes.

communes, et cependant les lettres indiquent d'ordinaire une bonne époque. En tête de la pierre sépulcrale, le D. M. [Dis manî-

hiis) n'est jamais oublié; mais un prêtre de Chiusi me l'a ainsi

expliqué : Deo maximo. On voit qu'il est avec le ciel des accommodements.

Je n'ai vu la croix qu'une fois, et encore celle que les Italiens appellent gammata, c'est-à-dire dont les branches, toutes égales, sont terminées comme le gamma majuscule des Grecs, r^ LeB. M. P. [hene merentl posuenmt), qui marque la fin de beaucoup d'inscriptions, est une formule purement chrétienne, ce qui ne laisse plus aucun doute sur la destination de ce cimetière souterrain.

Les catacombes de Chiusi rappellent de tous points, sauf l'importance, celles de Rome, qui ont été depuis quelques années l'objet de

si intéressantes études. La montagne de tuf qui porte la ville a été aussi creusée par les Étrusques comme un véritable labyrinthe. C'est sans doute cette circonstance, jointe h la connaissance que devaient avoir des hypogées étrusques les premiers chrétiens de Chiusi, qui aura donné à ceux-ci l'idée de se creuser des tombeaux souterrains. Quant au but que poursuivaient les Étrusques, en

traçant ainsi un labyrinthe au-dessous de leur ville, on s'est

épuisé en conjectures pour le deviner. Était-ce là un immense drainage destiné à assécher la ville? La ville est bâtie sur une éminence, et de plus sur un terrain sec, sur le tuf poreux. Était-ce un lieu de refuge en cas de surprise par l'ennemi? On n'y aurait pas tenu longtemps. Était-ce une cachette pour des trésors? On n'y a jamais rien trouvé. Pour moi, j'ai toujours cru qu'il y avait là les restes d'une carrière où l'on a dû exploiter le tuf sablonneux et si homogène du pays, pour en obtenir ensuite, en le pulvérisant, un

sable pour les constructions. C'est ainsi qu'on exploitait la pouzzolane à Rome. Les habitants actuels de Chiusi, dont les caves ouvrent sur ces labyrinthes, savent les utiliser, sans s'inquiéter de leur destination primitive. Ils y tiennent le vin au frais, et pourraient même les transformer en glacières, si l'usage de la glace était répandu à Chiusi. Ils les montrent aux étrangers moyennant une Iwmie main, et jamais ils ne se sont creusé la tête pour savoir ce que les Étrusques pouvaient faire de ces longues et interminables galeries.

1 . C'est la mûme croix qu'en term-^ de blason on nomme croix potencée.

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