LES MUSÉES DE CHIUSI
îl est difficile de rêver une ville étrusque sans une enceinte de murs cyclopéens. Chiusi, moins bien partagée sous ce rapport que Populonia, Fiesole, Volterra, ou d'autres cités tyrrhéniennes dont les murailles sont presque entièrement conservées, a cependant quelques beaux pans de murs encore debout. Je ne parle pas de son enceinte romaine, réparée et diminuée au moyen âge, car la ville est toujours allée décroissant, mais de ses premières murailles, contemporaines de Porsenna. Elles sont en pierres de grandes dimensions , de forme quadrangulaire. Les assises n'en sont pas
moins irrégulières, c'est-à-dire qu'elles ne se suivent pas sur une même ligne de niveau ; enfin les murs ont été faits sans mortier, et la face des pierres est taillée et non rustique.
II y a à Chiusi deux ou trois de ces pans de murs encore en place, au moyen desquels on peut dessiner Fantique enceinte, en les reliant à des restes de fondations qu'on retrouve dans la campagne. La ville moderne danse au milieu de cet immense espace. Elle n'est plus qu'un petit village, comptant à peine deux mille habitants, alors qu'elle fut si peuplée et si riche autrefois ! Dante disait déjà de son temps ; « Est-il donc si extraordinaire de voir les hommes mourir, puisque les cités elles-mêmes finissent? Voyez comme s'en va Chiusi! » Est-ce bien là la cité fameuse qui fit trembler la ville de Romulus, qui épouvanta le Sénat? Jamais, au
dire de Tite-Live, le Sénat n'avait éprouvé pareille fra^^eur que
lorsque Porsenna vint mettre le siège devant Rome, tant Chiusi était alors puissante, tant était grand le nom de Porsenna ! Et aujourd'hui, que reste-t-il de tant de gloire? quelques pierres, quelques tombeaux.
Des ruines de murs cyclopéens, des hypogées, voilà, en effet, tout ce que nous retrouvons des anciens monuments des Étrusques à
Camars. Pour étudier l'histoire, les mœurs, la religion, la langue
de l'antique Étrurie, il faut se transporter dans les différents musées de Chiusi, appartenant tous à des particuliers, et libéralement ouverts aux visiteurs. Ce sont les dignes rivaux des musées étrusques de Rome et de Florence, et du musée Campana de Paris. C'est des hypogées que toutes les richesses qu'ils renferment ont été tirées , et la moisson a été beHe , même après la violation des tombes par les Romains d'abord, par les Barbares ensuite *. Il est vrai que beaucoup d'hypogées ont été retrouvés intacts. Le premier des musées de Chiusi est le musée Casuccini, où la
famine de ce nom s'est plu, depuis plusieurs générations, à accumuler tous les objets trouvés dans les nombreux terrains qu'elle possède aux environs de Chiusi. L'hypogée de Colle, celui de Poggio-Gajella, appartiennent aux Casuccini, et toutes les urnes funéraires, tous les vases, bronzes, bijoux, etc., rencontrés dans ces hypogées ou déterrés en d'autres points du sol, ont été apportés dans ce musée. Quelques-uns des objets sont de première valeur, et ont mérité d'être reproduits, illustrés, comme disent les Italiens, dans
les ouvrages restés classiques sur l'Étrurie, tels que ceux d'ïnghirami et de Micali. Il est fâcheux qu'une partie de ces trésors ait été naguère vendue, et que le propriétaire actuel cherche à vendre le reste en bloc. Quelques-uns des musées de Chiusi ont ainsi disparu pour prendre la route de l'étranger. L'Allemagne et l'Angleterre s'en sont disputé plusieurs. En attendant de trouver un acquéreur, M. Casuccini ouvre gracieusement à tous ceux qui lui en font la demande l'accès de sa riche collection. Il n'exige qu'une chose, c'est qu'on laisse sa canne à la porte et qu'on ne touche à rien ; les yeux seuls ont permission d'agir.
1. .< On peut enlever aux tombeaux les objets précieux qu'ils contiennent, écrivait Théodoric à Symmaque , car il est naturel (|un ce dont les morts n'ont que faire , profite au moins aux vivants. »
Qui posate ogni impiccio^ e sia per gli occhi Libero il giro^ ma la man non tocchi,
comme dit le distique qu'on lit affiché en entrant.
Le musée est riche en sarcophages et en urnes étrusques. Quelques-unes de celles-ci rappellent les canopes égyptiens. Le couvercle des vases est formé dans ce cas par une tète d'homme, et les
anses par les bras pendants. Une statue d'homme assis, en terre cuite, dont la tête peinte et les bras sont mobiles, est évidée à l'intérieur. Dans ce vide étaient les os incinérés.
Cette statue a pour pendant une statue de femme en travertin, creuse aussi. Les antiquaires regardent ces deux objets comme de la plus vieille époque. Il est clair que lorsqu'on les compare à
cette statue de femme couchée, de grandeur naturelle, ornée de
tous ses bijoux et drapée dans sa tunique, statue qui surmonte un grand sarcophage au fond de la salle d'entrée, on voit d'un côté l'enfance de l'art, et de l'autre son apogée dans une œuvre qu'auraient signée les Grecs ou les Romains.
Quelques-unes des urnes sépulcrales portent une inscription bilingue, c'est-à-dire en étrusque et en latin ; on y lit en étrusque, avant le nom et la filiation, les initiales lo. et ar. (lucumon, aruns ou aruspice). Toutes sont surmontées, suivant l'usage invariable, de la statue du défunt, couchée ou appuyée sur des coussins.
Les hommes tiennent à la main un livre, une patère, peut-être la coupe des sacrifices, et sont ornés du lourd collier ou torques; les femmes ont un miroir, un éventail d'une main, et de l'autre la grenade symbolique. Le type est rarement beau; les formes sont replètes, massives, la graisse abonde, et l'on songe malgré soi au pinguisTyrrhenus de Virgile, ou à Yohesus Etruscus de Catulle. Les bas-reliefs des tombeaux, représentant des chasses au sanglier, des sacrifices humains, des convois funéraires, des luttes de gladiateurs,
des scènes de la mythologie grecque, etc., nous initient aux usages et à la religion des Étrusques.
La plupart des urnes sont en albâtre de Volterra, ce qui indique entre cette dernière lucumonie * et celle de Chiusi des rela-
1. On sait que l'on appelait de ce nom chacune des douze capitales de la Confédération tyrrliénienne. Les principales étaient, au centre de la Péninsule : Chiusi, Arezzo Cortonc, Pérouse, Tarquinies, Vetnlonia, Volterra, Voies, Roselles, etc.
lions fort suivies. De même, les objets en bronze sont faits, sans nul doute, avec le cuivre que tirait Populonia de ses mines, et avec l'étain que les Étrusques allaient chercher chez les Phéniciens de Tyr ou de Carthage. Ceux-ci l'achetaient à leur tour dans
les ports de TArmorique gauloise ou de la Cornouaille britannique,
c'est-à-dire qu'Us franchissaient, pour l'acquérir , les colonnes d'Hercule et s'élevaient dans l'Atlantique, bravant les vents et Us marées. A celte époque, les relations de peuple à peuple, même au loin, étaient bien plus fréquentes qu'on ne le croit communément. Ainsi, une chose qui frappe dans les bas-reliefs étrusques, c'est de leur trouver souvent la plus grande ressemblance avec les bas-reliefs égyptiens ou assyriens. On y voit jusqu'à ces prêtres mitres, à la barbe et au type caractéristiques, aux formes raides et immobiles, que les antiquités de Ninive ou de Memphis qui ornent maintenant nos musées, ont rendu familiers à tous. Comment expliquer cette curieuse coïncidence sans des relations suivies entre tous ces peuples? Au reste, les Étrusques sont de race asiatique; pour peu qu'on les ait étudiés, on ne met plus aujourd'hui ce fait en doute. l'Asie les réclame, comme disait Sénèque : Tiiscos Asia sihi vindicat. L'art, la langue, la religion, les mœurs, tout vient en Étrurie de l'Asie-Mineure, de l'Egypte, de l'Orient. Les Étrusques sont même des Sémites. Pourquoi faut-il que nos historiens aient si longtemps oublié cela, et fait venir les Tyrrhéniens en Italie, par les Alpes, de je ne sais de quel coin imaginaire de la Rhélie?
Le musée Casuccini est aussi riche en bronzes et en vases qu'en
urnes et en sarcophages. M. Casuccini montre de plus, mais cette fois dans sa collection particulière, le fameux vase en terre noire (jue les antiquaires allemands ont nommé le vase d'Anuhis, à cause
de la ressemblance d'un des personnages qui y sont représentés avec le dieu égyptien de ce nom, à la tête de chien. Un vase peint, de la plus grande beauté, oii est dessiné le jugement de Paris,
est également la propriété des Casuccini. Ce dernier vase a été trouvé dans Ihypogée de Poggio-Gajella.
Au musée Paolozzi on voit, entre autres objets fort remarquables, un magnifique cippe funéraire avec un bas-relief représentant une scène de deuil, reproduite par Inghirami et iMicali, dans leurs grands ouvrages sur l'Étrurie. Au musée de l'évêque de Chiusi, aux musées Mazzetti et Giuglietti. sont également de beaux vases peints, quantité durnes sépulcrales et des bronzes d'un fini achevé, entre
autres des statuettes, des trépieds ou supports de lampes, et des miroirs mystiques avee dessins gravés à la pointe, ce que les Italiens nomment desgrafitti.
M. Giuglietti possède également une collection de superbes bijoux : colliers, bagues, pendants d'oreilles ; il a fait monter quelques pierres gravées, notamment une agate à deux couleurs Le monteur, un orfèvre de campagne, ayant boutique à Città-della- Pieve, une petite ville voisine de Chiusi, qui s'honore d'avoir vu naître le Pérugin, a imaginé pour le chaton de cette bague un modèle dune rare élégance, digne des Étrusques. On dirait
que la tradition de l'art s'est maintenue chez ces descendants des Tyrrhènes, et que, tandis que les procédés délicats des orfèvres étrusques restent cachés pour nous et font le désespoir de nos ouvriers , les bijoutiers du pays en ont comme conservé la tradition.
Je terminai ma visite aux musées de Chiusi par la collection de monnaies étrusques que possède le chanoine Mazzetti. Cet amateur a aussi une belle collection de médailles et de monnaies papales qu'il me montra avec une entière obligeance, et comme je le complimen-
tais : « Perraccoglîer monete si vogliono tre t : teînpo, testa etestone.
Il faut trois t, me dit-il, pour collectionner des monnaies : du temps, delà tête et des testons (écus de cinq francs), et je n'ai rien de tout cela, > ajouta-t-il avec un fin sourire.
Je m'attachai surtout à examiner les vieux sous étrusques tou» vert-de-grisés. Camars portait sur ses monnaies la roue à six rayons. Une seule lettre, le V étrusque, sonnant OU, indéchiffrable ici, 'se lit sur la face ou le revers. La roue est remplacée quelquefois par l'ancre. Des monnaies portent les nomsdeTodi ou d'Hatri, colonies
étrusques du centre de l'Italie ; d^autres, qui ont un éléphant pour emblème, m'ont paru des sous puniques laissés probablement par les soldats d'Annibal. Un des as présente les initiales FE T, sans doute Vetluna, la Vetulonia des Latins, dont on n'a jamais pu retrouver les ruines. Enfin, un sou sur lequel se lisent les initiales K A M, se rapporte évidemment à Camars, dont la moderne Chiusi occupe l'emplacement.
Le bon chanoine me guidait dans ce déchiffrement. Ses longues études, sa vieille expérience lui permettraient d'en remontrer aux plus habiles. Il me fit voir un débris de plaque de bronze portant d'un côté une insmption latiiir et de l'autre une inscription étrus-
que. Les caractères en sont fort beaux, et le bronze de la plus grande pureté. Micali, je crois, a reproduit cette pièce unique. Si on l'eût trouvée intacte, elle eût peut-être rencontré un autre Champollion, tandis que jusqu'ici la langue étrusque est restée rebelle aux recherches de tous les savants. On est à peine parvenu à la lire et à en comprendre quelques mots, et alors que les hiéroglyphes de l'Egypte, les caractères cunéiformes des Assyriens ne sont pour ainsi dire plus qu'un jeu pour nos archéologues et nos linguistes, l'étrusque est resté pour eux une langue absolument muette. Les Allemands eux-mêmes, malgré toutes leurs patientes recherches,
et quoi qu'ils aient pu dire, n'y ont jamais rien compris.
C'est à l'excavateur Foscolo, qui m'avait accompagné non-seulement dans les hypogées, mais encore dans tous les musées, que revient l'honneur d'une partie des découvertes qui ont été faites à Chiusi. Il le rappelle volontiers, et ne parle pas sans un certain orgueil de ses brillantes trouvailles. Au reste, il s'est dévoué tout entier à son art, ne fait pas autre chose, et cite quelquefois avec dédain son concurrent Zeppoloni, qui, lorsque le métier ne va pas, cumule les fonctions de cicérone avec celles de cordonnier. Lui,
Pietro Foscolo, est excavateur et guide des étrangers, pas autre
chose. Je l'interrogeai sur ses débuts, sur sa façon de procéder, car je n'ai jamais rencontré dans mes courses de chercheur plus intelligent. « J'étais bien jeune encore, me dit-il, quand l'idée me vint de fouiller le sol, pour voir si je n'y découvrirais rien, moi aussi. D'abord mes recherches furent vaines. Plus tard, je remarquai qu'après les pluies des débris d'argile cuite, de petits morceaux de bronze vert-de-grisés se montrent parfois à la surface du terrain. Je grattai le sol en un de ces endroits. Je déterrai un vase
et une idole (c'est ainsi que Foscolo appelle les statuettes de bronze).
Je proposai à un habitant de Chiusi qui collectionnait de m'acheter cela. Il m'en donna soixante francs. Je n'en croyais pas mes yeux, et voyant que le métier était bon, je continuai. D'abord les propriétaires des terrains me laissèrent faire sans rien dire ; mais quand ils virent que je réussissais, ils voulurent partager avec moi les bénéfices de mes recherches. Je trouvai des vases et des bijoux du plus grand prix. Enfin, fallai jusqu'à chercher des hypogées, et pour cela voici le raisonnement que je
fis. Lr. colline de tuf a iHé entamée d'abord à la surface pour arriver à creuser les chambres fépuirrales Le ohf'min qui mène
à la porte de l'hypogée a été ensuite comblé par le temps ou par toute autre cause, mais la terre qui le cache est restée meuble. Donc, quand on peut découvrir aux alentours d'une terre meuble la trace du sol vierge, j'entends sur les flancs d'une colline de tuf, on est presque certainement sur le chemin d'un hypogée. Je m'attache à fouiller de tels endroits ; je vais lentement, tâtant le terrain
par minces pelletées, et je trouve assez souvent ce que je cherche. Il faut aussi étudier la configuration des lieux : c'est aux
pentes des coteaux à dômes arrondis, en forme de tumuli, que les
Étrusques ouvraient leurs hypogées. Ces indices ne m'ont jamais trompé. C'est moi qui ai découvert les hypogées de Poggio-al- Moro, de Gajella, de Vigna-Grande, et celui de la Scimia, et d'autres aujourd'hui comblés. Dans les champs, j'ai fait aussi ample moisson de bronzes et de vases . Je suis maintenant associé avec un prêtre de Chiusi, qui me permet de fouiller dans ses propriétés. Je fournis les
outils et le travail, et si je trouve quelque chose nous partageons. Je
n'attends que la pluie pour recommencer mes recherches. Nous avons eu un été sans eau, la terre est sèche et fendillée, et le moment est mal choisi pour prendre le pic et la pelle. »
C'est ainsi que Foscolo me dévoilait tous ses secrets le plus innocemment du monde. Je prenais plaisir à entendre raisonner si savamment sur son art ce guide intelligent qui ne savait pas même lire, et je me demandais ce qu'aurait été cet homme, quels services il eût rendus à l'archéologie, s'il eût reçu la moindre éducation. Je le complimentais sur son nom de Foscolo, lui demandant s'il était parent de
l'illustre patriote et poète italien. « J'ai ouï dire que mes anciens
viennent de loin, me dit-il; les Foscolo sont d'origine vénitienne, et ma famille est seule de ce nom à Chiusi. Mais j'ai toujours été pauvre, je n'ai rien à démêler avec les riches, et ceux dont vous me
parlez l'étaient. »