CHAPITRE III
Hygiène industrielle et professionnelle. — Hygiène navale. — Hygiène militaire.
Il est évident qu'un chapitre comme celui-ci doit être incomplet; s'il devait tenir compte de toutes les modifications industrielles, de tous les procédés de fabrication qui ont eu quelqu'influence sur l'hygiène professionnelle, il faudrait absolument faire une histoire très détaillée de l'industrie française depuis quatre années. C'est la matière de plusieurs gros volumes.
Aussi convient-il ici d'indiquer seulement quelques faits qui se recommandaient à l'attention des auteurs de ce travail soit par leur importance, soit par la part qu'y a prise la Société de médecine publique (1). Nous devons également faire une mention spéciale du Tableau des principales relations étiologiques observées dans le groupe industriel, que notre collègue, M. le professeur Arnould (de Lille), a dressé dans ses Nouveaux éléments d'hygiène.
Hygiène industrielle. — Plomb et saturnisme. — C'est une des plus graves questions d'hygiène industrielle que celle du saturnisme. Les précautions à prendre par les ouvriers, les procédés de fabrication relativement inoffensifs, doivent attirer l'attention de l'hygiéniste, en attendant que le plomb ait pu être remplacé, dans la plupart des industries, par quelque substance non toxique. On devra notamment consulter à ce sujet le Tableau général des intoxications saturnines professionnelles, dressé par notre collègue, M. le professeur Layet (de Bordeaux), en 1880.
Notre collègue, M. le Dr A. Gautier a fait dans ces derniers temps, soit à l'Académie de médecine, soit au Conseil d'hygiène et de salubrité de la Seine, des communications et des rapports très importants sur le saturnisme. Et c'est l'un de ses
(1) Consulter la bibliographie. Voir notamment : L'hygiène du typographe, par nelre collègue, M. le Dr Choquet. — L'hygiène des ardoisiers, {'hygiène des fabricants de papiers peints, l hygiène des nacriers, etc., par nos collègues, MM. les Dis Duchesne et Michel. — Conditions de salubrité des ateliers dans les filatures de coton, par notre collègue, M. le professeur J. Arnould. — Manuel d'hygiène industrielle, par M. le Dr H. Napias. — Etiologie et traitement des spasmes professionnels, par notre collègue, M. le Dr Daily, etc., etc.
rapports qui fait l'objet de la circulaire suivante de M. le préfet de police, en date du 24 janvier 1882 :
Circulaire.
Les fabricants de céruse, massicot et minium ; les patrons d'ouvriers peintres en bâtiments, voitures et meubles coloriés ; les mas-liqueurs, ponceurs et brûleurs de peinture ; les fabricants de potée d'étain ; les potiers d'étain et de terre émaillée, les faïenciers, les fabricants d'émaux ; les fondeurs de plomb et de ses alliages ; les marchands et broyeurs de couleurs ; les fondeurs et polisseurs de caractères d'imprimerie ; les chefs d'ateliers de typographie ; les polisseurs de glaces et de camées ; les fabricanis et tailleurs de cristal ; les chaudronniers et mécaniciens ; les dessoudeurs de boîtes de fer-blanc; les cartouchiers ; les apprêteurs de poils, de cuirs et de dentelles à l'acétate de plomb et à la céruse ; les fabricants de toiles cirées, papiers glacés, papiers peints, mèches à briquet plombifcres, etc., et en général tous les chefs d'usines, d'ateliers, de chantiers où l'on manie le plomb et ses composés, doivent faire connaître à leurs ouvriers que ce métal et ses nombreuses préparations solubles et insolubles sont vénéneux.
Le plomb et ses préparations sont vénéneux, même par leur simple contact avec la peau, mais surtout lorsqu'on respire ou qu'on avale des poussières qui contiennent ce métal.
Les patrons sont tenus de veiller à la stricte application des prescriptions et précautions suivantes :
\ Ier. — Prescriptions et précautions relatives aux usines, ateliers et chantiers où Von se livre soit à la fabrication, soit à la manipulation du plomb et de ses composés.
A. — Usines à céruse, massicot et minium. — Les usines où l'on fabrique la céruse, le massicot et le minium doivent pouvoir être facilement ventilées, balayées, lavées à grande eau dans toutes leurs parties. Les opérations de Yécaillage, de Vépluchage et de l'écrasage de la céruse et du massicot, doivent être faites sous l'eau ou sur des matières sortant de l'eau et ruisselantes. Les broyages et blutages de la céruse, du massicot ou du minium, seront pratiqués dans des appareils clos à parois de tôle rivée. Les raclages, cassages, broyages, moutures, brossages de ces substances, seront opérés autant que possible mécaniquement. Les manipulations directes avec jet à la pelle, les transports en chariots ou brouettes ouvertes sont interdits pour les malières sèches.
Les fours à calcination peuvent être construits dans les ateliers, à la condition qu'on prenne les moyens nécessaires pour que toute poussière ou fumée plombiquc soit entraînée au dehors.
Toutes les semaines, les charpentes, murs et planchers des ateliers doivent être lavés à grande eau pour enlever avec soin toutes les parcelles toxiques. Un tuyau de conduite d'eau, muni d'un robinet au moins par trois hommes, se trouvera à la sortie des ateliers, pour que les ouvriers puissent, deux fois par jour, procéder aux soins de propreté indispensables à leur santé, soins dont il sera parlé au \ II.
Les patrons et chefs d'atelier veilleront à ce que les blouses ou autres vêtements de travail restent à la fabrique pendant que les ouvriers vont prendre leurs repas au dehors. Ces vêtements seront battus et brossés plusieurs fois par semaine hors des heures de travail et loin des ateliers.
L'emploi de l'huile diminue d'une façon très efficace les inconvénients constatés dans la fabrication de la céruse à sec ou à l'eau.
Un registre spécial mis à jour à chaque visite par le médecin, indiquera l'origine de l'ouvrier, ses précédents pathologiques, ses occupations
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antérieures dans la fabrique, la nature de son travail actuel, son état de santé au moment de la visite hebdomadaire.
B. — Ateliers et chantiers de peintres en bâtiments, broyeurs de couleurs, ponceurs, etc. — Les ateliers et chantiers doivent être bien aérés et largement ouverts partout où il peut se produire des poussières provenant du broyage, ponçage et brûlage des couleurs et peintures plombifères. Les ouvertures doivent être laissées béantes toutes les fois que des peintures à la céruse seront apposées sur les murs, les meubles, etc., tant que celles-ci ne seront pas desséchées. Les blutages ou tamisages, transvasements, mélanges de couleurs, ne doivent pas être faits dans le local où séjournent habituellement les ouvriers. Toutes les parlies de l'atelier doivent être lavées à grande eau chaque fois que des poussières toxiques se seront produites et déposées sur les murs, les charpentes, le mobilier, etc.
Le patron, ou en son absence le chef d'atelier, est tenu de surveiller sévèrement la mise en pratique de ces précautions, et de s'assurer que ses ouvriers, avant d aller prendre leur repas, quittent leur blouse de travail et procèdent aux soins de toilette nécessaires.
On ne peut que désapprouver entièrement le broyage de la céruse sèche à la main, et son mélange à l'huile au moyen de la molette. Cette pratique est la cause d'un grand nombre d'accidents. Il est de beaucoup préférable, pour broyer la céruse avec les diverses couleurs, de prendre celle qui a été préalablement mélangée à l'huile dans les fabriques.
C. — Autres ateliers oh Von manie le plomb et ses diverses préparations. — Partout où l'on manie le plomb, ses alliages et ses autres préparations, les chefs d'atelier doivent éviter tout ce qui pourrait mettre inutilement l'ouvrier en contact direct avec le plomb en nature et ses divers composés. Ils doivent veiller à la propreté minutieuse des ateliers et en exclure, par des lavages répétés, toutes les poussières plombiques. Ils doivent autant que possible éviter tous battages, pelletages, trépidations, etc., qui pourraient se produire dans les pièces closes où travaillent les hommes ; ces opérations occasionnent et soulèvent des poussières plombiques dangereuses.
Dans aucun cas, l'ouvrier ne sera astreint à broyer ou bluter des préparations plombiques telles que : émail en poudre, cristal, potée d'étain, fards, cendres plombiques, couleurs en poudre à la céruse, etc., autrement qu'en vases clos. On ne doit pas laisser les ouvriers séjourner, et moins encore prendre leurs repas, dans des enceintes où se dégageraient notoirement des poussières contenant du plomb.
§ II. — Prescriptions et conseils relatifs aux ouvriers. — Les ouvriers qui manient le plomb sous toutes ses formes : méta4, alliages, préparations solubles ou insolubles, doivent considérer comme certain que l'absorption du toxique peut se faire par le simple contact avec la peau, mais qu'elle a surtout lieu par la bouche, les narines et le jeu de la respiration. Ils sont, par conséquent, tenus, dans l'intérêt commun, de prévenir tout dégagement de composés plombiques à l'état de poussières et d'éviter tout contact direct inutile avec le plomb et ses préparations. La propreté de leur personne, de leurs vêtements, de leurs outils, et en particulier de leurs mains, de leur figure et plus particulièrement de leur bouche au moment de leurs repas, est une condition indispensable de leur santé. Ces précautions, jointes à une bonne alimentation, surtout si l'on évite tout excès, et en particulier l'abus des boissons, suffisent pour rendre leur travail à peu près inoffensif.
Tout ouvrier sortant d'une céruserie, plomberie, chantier de peinture en bâtiments, cristallerie, émaillerie, etc., doit, par conséquent, se laver les mains, la face, les narines, et se rincer la bouche avec le plus grand soin. Pour cela, après s'être vivement frotté les mains, les avant-bras et les sillons des ongles avec du sable ou de I'argde mis à sa disposition par le patron, il se rincera dans l'eau courante. Il devra procéder alors
au lavage des narines, de la bouche, de la figure, épousseter ses vêtements do ville, éponger ses chaussures, etc.
Tout ouvrier qui sort d'un atelier ou d'une fabrique ayant sur ses mains, ses bras, ses vêtements, des poussières ou des maculatures plornbiques, s'expose à absorber le toxique, soit par les poumons, soit par la bouche durant les repas. Aucun aliment ne doit être déposé ni consommé dans la fabrique ou l'atelier. Les cérusiers, peintres, émailleurs, auront soin plus qu'aucun autre ouvrier d'éviter toute cause débilitante. La plus dangereuse est l'abus des boissons alcooliques.
Il est vivement conseillé au médecin de la fabrique de mettre momentanément au repos les ouvriers qui présenteraient le moindre liséré bleu des gencives, l'acidité fétide de l'haleine, l'insomnie, la colique sèche, la paralysie ou l'analgésie saturnine, et de ne les recevoir de nouveau que lorsque tous ces symptômes se seront parfaitement dissipés. Si une nouvelle attaque de saturnisme reparaissait, le médecin devrait prescrire, ainsi qu'on le pratique dans les usines les mieux tenues, le renvoi définitif de l'ouvrier reconnu incapable de reprendre ce dangereux travail.
Les ouvriers qui manient le plomb et ses composés doivent recourir à une alimentation suffisante et aussi substantielle que possible, user largement de lait légèrement miellé, manger salé, et éviter les aliments acidulés.
Les bains sulfureux ou savonneux pris toutes les semaines sont fort utiles. Dés le début des accidents, l'ouvrier prendra conseil du médecin. Celui-ci jugera des précautions à prendre et de l'opportunité de l'usage interne de l'iodure de potassium qui, prescrit avec prudence, produit les meilleurs résultats. Ce médicament, qui est employé comme moyen préventif dans plusieurs fabriques françaises du Nord et de la Belgique, ne doit être pris que sur l'ordonnance et sous la surveillance du médecin. L'usage des boissons et limonades sulfuriques ne saurait être recommandé.
Les membres de la commission,
Br Hillairiet, Dr Ollivier, Cloez, Dr Villeneuve, Desain, et Dr Arm. Gautier, rapporteur.
Le Conseil d'hygiène a approuvé l'instruction qui précède, dans sa séance du 23 décembre 1881.
Le vice-président, Le secrétaire,