MORGUE DE PARIS
soulevée par notre collègue le Dr Lacassagne dans un mémoire adressé au Conseil municipal (1).
Morgue (2). — La Morgue de Paris est destinée à recevoir les cadavres des personnes dont l'identité n'a pu être établie, et des victimes d'un accident ou d'un meurtre quand une confrontation ou une autopsie médico-légale sont nécessaires. On comprend que dans une ville de 2,000,000 d'habitants, le nombre des corps amenés dans cet établissement soit très considérable; il s'est élevé pendant l'année 1881 au chiffre de 920, soit une moyenne de 2 et de 3 par jour.
Si l'on considère que parmi ces cadavres, beaucoup ne sont reconnus qu'au bout de plusieurs jours, ou ne le sont pas du tout, ce qui exige une exposition prolongée, que d'autres ne sont soumis à l'autopsie médico-légale que plusieurs jours après leur arrivée, on ne sera pas étonné qu'il y ait en permanence à la Morgue (sans parler des jours qui suivent les catastrophes publiques, incendies, accidents de chemins de fer, etc.), environ 10 cadavres dont quelques-uns y séjournent depuis 8 ou 10 jours ; plusieurs de ces corps, ceux des noyés, de beaucoup de suicidés, etc., sont déjà au moment de leur entrée, dans un état de putréfaction très avancé. Il en résulte que la salle qui contient ces cadavres (distincte de la salle d'exposition publique où sont déposés seulement les inconnus dont la décomposition est à peine commencée) présente le spectacle le plus abject qu'on puisse imaginer. Les corps sont placés côte à côte sur des dalles recouvertes d'un couvercle qui n'oppose aucun obstacle à la diffusion d'odeurs plus infectes que celles de n'importe quel charnier; presque tous sont méconnaissables, les traits de la face sont hideusemeut tuméfiés, l'épidémie, les poils de la barbe et des cheveux ont presque complètement disparu, la peau présente toutes les gammes du vert au rouge livide; pendant l'été beaucoup de ces corps sont dévorés par les vers. C'est dans cette salle qu'on conduit les malheureux parents à la recherche de leur fils, de leur mère ou de leur femme disparus; et l'on conçoit combien Fhorreur d'un tel spectacle ajoute encore à leur douleur. — La reconnaissance des corps ainsi putréfiés est souvent impossible ; quand il s'agit d'un meurtre et que le coupable n'est retrouvé qu'au bout de quelques jours, la confrontation avec la victime ne
(1) De la nécessité de construire à Lyon une Morgue et de créer un établissement public servant d'obitoire ou maison mortuaire, par le Dr A. Lacassagne, professeur de médecine légale à la Faculté de médecine de Lyon .
(2) Nous devons la communication de cette note à notre collègue, le Dr Vibert, médecin expert et qui est, avec notre autre collègue, IeDrDescoust, le zélé collaborateur du professeur Brouardel.
peut avoir lieu ; quant à l'autopsie, les médecins savent quelles difficultés énormes apporte la putréfaction dans la recherche des lésions ; c'est là certainement une des causes qui est le plus préjudiciable à l'efficacité des résultats des expertises; il est juste de mentionner aussi le dégoût et les malaises (diarrhée, etc.), que cause une autopsie pratiquée dans ces conditions, aux médecins légistes, aux élèves qui assistent au cours; et le désagrément d'emporter avec soi et jusqu'auprès des malades uue odeur extrêmement tenace dont aucune précaution ne met à l'abri. Enfin, il faut ajouter que le foyer de puanteur créé à la Morgue n'y reste pas confiné ; il se répand au dehors et donne lieu fréquemment aux plaintes légitimes des habitants du voisinage.
Pour remédier à un tel état de choses, pour arrêter, ou tout au moins retarder notablement le progrès de la putréfaction, il ne fallait pas songer à l'emploi de procédés chimiques ; outre que ces procédés ne sont pas d'une application très pratique dans un établissement où il entre un très grand nombre de cadavres dont on ne peut jamais prévoir la durée du séjour, qu'ils risquent de ne pas être suffisamment efficaces quand la putréfaction est déjà commencée, l'emploi d'un composé chimique aurait été de nature à jeter des doutes sur la valeur des expertises toxicologïques dont les corps sont quelquefois l'objet. M. le professeur Rrouardel a proposé en conséquence d'avoir recours au froid, l'expérience ayant montré depuis longtemps que le froid arrêtait complètement la putréfaction, sans qu'il en résulte ultérieurement d'inconvénients notables pour l'autopsie médico-légale. Cette proposition a été adoptée par le Conseil général de la Seine et plusieurs appareils frigorifiques ont été présentés par divers constructeurs .
Parmi ces appareils, les uns reposaient sur le principe de la compression et de la détente successives de l'air avec production de froid pendant la détente de l'air ramené préalablement à la température ambiante (Giffard et Berger) ; d'autres étaient basés sur l'évaporation de certains liquides, ou gaz liquéfiés : oxyde de méthyle (Tellier), acide sulfureux (Raoul Pietet), eau dans le vide (Galland, de Dresde) ; un dernier enfin est l'appareil Carré construit par Mignon et Rouart.
Le service frigorifique à installer à la Morgue devait répondre à certaines conditions particulières : il fallait qu'on pût disposer d'un froid très énergique, — 15 ou — 20, pour congeler rapidement les corps arrivant déjà putréfiés, car l'on sait que le corps humain est mauvais conducteur de la chaleur ; il fallait disposer en outre d'un espace refroidi moins énergiquement ( — 4 à — 4) pour conserver les cadavres déjà congelés ou qui arrivent très peu de temps après la mort; il était nécessaire aussi de ne pas avoir recours à des courants d'air froid,