‹ L'étude expérimentale de l'intelligenceChapitre 30 sur 55 · CORRECTION D'ÉPREUVES · texte numérisé non relu

CORRECTION D'ÉPREUVES

L'épreuve consiste à rayer certaines lettres, toujours les mêmes, dans un texte imprimé; il faut aller le plus vite possible, commettre le moins d'erreurs possible et ne jamais revenir en arrière. C’est un travail intellectuel qui, à plusieurs points de vue, est mesurable, et c’est là ce qui fait

son intérêt pour la psychologie individuelle; on peut me-

surer la vitesse moyenne du travail, son exactitude, ses progrès, la durée et les caractères de la période d’adaptation. Dans une étude que j'ai publiée précédemment (1), j'ai montré que cette expérience est un des meilleurs tests pour l'étude de l'aptitude à l’adaptation; si on prend dans une classe suffisamment nombreuse les 5 élèves les plus intelligents d’après leurs succès scolaires, et les 5 élèves les moins intelligents, et qu'on leur donne à

faire cette expérience, on trouvera qu'en moyenne le

groupe intelligent est bien supérieur au second groupe pour la vitesse du travail et son exactitude. C'est que ce travail, s’il finit par devenir automatique et facile, présente au début une certaine difficulté intellectuelle: ïl ne s’agit pas, sans doute, d’une difficulté de compréhension, mais d'exécution, il faut avoir présente à l'esprit une certaine direction, il faut reconnaître les lettres à barrer, aller vite et sans se tromper; il n’est pas étonnant que les enfants les plus intelligents montrent plus d’habileté à s’adapter.

Voici exactement comment j'ai fait les expériences avec les deux fillettes : quoique l'épreuve soit de celles, qu’on peut à la rigueur faire collectivement, ‘j’ai pris chaque

(1) Attention et Adaptation. Année psychologique, NI, p. 248.

Éoe n d ji,

fillette isolément dans mon cabinet; elle devait rayer des lettres dans une page imprimée dont les lignes ont 9 cm. 5 de long, et dont les lettres sans jambages ont 1 m/m 5 de hauteur; il y a trois lignes dans 1 centim. de hauteur; cet espacement permet de barrer les lettres sans peine; et il est nécessaire de ne pas employer des caractères plus petits pour ne pas créer une difficulté purement graphique et qui embarrasserait dans la numération des erreurs. Le texte est français, il appartient à un article de pédagogie, Les lettres à barrer sont a e dr s; je les ai rendues aussi nombreusés pour augmenter la difficulté intellectuelle de l'épreuve: elles ont été écrites à la main dans le blanc de la page pour que le sujet les eût constamment sous les yeux. Le travail dure 10 minutes, et à chaque minute, je donne un, signal et le sujet fait une marque à l'endroit où le signal le surprend. On ne fait qu’une expérience par jour. Marguerite a exécuté beaucoup mieux qu'Armande le

. travail, comme le:montrent les chiffres suivants; le nom-

bre moyen de lettres barrées par minute est supérieur chez Marguerite, et le pourcentage d'erreurs commises est à peu près le même pour les deux sœurs.

Expériences consistant à barrer des lettres.

Moyenne des lettres barrées par minute Pourcentage des lettres cubliéeg. £ ARMANDE MARGUERITE ARMANDE MARGUERITE 4re Expérience...... 234 53,4 9,5 6,7 M2" NExpÉrIeNCe .…. /... 31,2 65 À 1,07 3° Expérience ...... 31,2 10,3 0 0,56 4° Expérience ...... 65,6 90 0 1,10

Pour les 3 premières expériences, ces chiffres représentent des moyennes calculées sur 10 minutes; pour la quatrième expérience, la moyenne n'a été calculée que sur 8 minutes. Le pourcentage des lettres oubliées a été cal-

“culé sur le nombre de lettres barrées. Ainsi, Marguerite,

dans un inême temps, barre un plus grand nombre de let-

- tres, en faisant un pourcentage équivalent d’oublis. La

supériorité sur sa sœur est manifeste. Toutes deux gagnent.

en vitesse, à mesure que l'expérience se répète; elles se conforment du reste à une règle que j'ai toujours rencon-

trée dans mes expériences (1), seulement cette courbe de

progrès est loin d’avoir la même régularité chez les deux sœurs. FU

Marguerite augmente régulièrement, d’une expérience à l’autre, ce qui nous prouve qu'elle apporte chaque fois la raême application. Armande, au contraire, quoique placée dans les mêmes conditions matérielles et morales, ne progresse pas régulièrement, mais par à-coup : grands progrès entre la 1° et la 2° expérience, rien entre la 2° et

la 3°, grand progrès brusque entre la 3° et la 4°. Evidem-

ment, elle ne s'applique pas avec la méme régularité d’attention que sa sœur. Enfin, dernier trait assez inattendu ; il se produit chez Marguerite pendant le travail rapide des signes manifestes d’énervement ; ce sont des soupirs bruyants, des plaintes continuelles sur les erreurs qu'elles commet et ne peut pas éviter. Elle est toujours mécontente de ce qu’elle a fait; Armande, au contraire, travaille dans un silence parfait et, à la fin de son travail, s’en déclare satisfaite. J’extrais de mes notes quelques observations prises sur Marguerite.

« Entre la 2° et la 8° ligne, Marguerite soupire, s’aperçoit qu'elle en a oublié, regrette de ne pas revenir en arrière, paraît énervée; elle tressaute, quand je Gonne le signal des minutes. Elle dit souvent après la 4 minute : « Je ne peux plus! »; au 5° signal, elle se lamente : « Oh! la la » (soupirs). « Je ne peux plus! Oh! non! la! la! » 6° signal. « Oh! » : elle paraît un peu plus calme. 7° signal : « Oh! je ne me dépêche pas assez; » elle va un peu moins vite : soupirs. 8° signal, elie ne dit rien : plus calme. ® signal, plus calme, ne dit plus rien. Si ce n'est une fois : « Oh! non, je me suis trompée! »

(1) Attention et Adaptation, Année psychologique, NI, p. 363. à.

Le travail fini, elle avoue qu'elle a été énervée. Dans la suite, le travail est devenu plus machinal, mais jamais aussi silencieux que celui de sa sœur; Marguerite restait plus loquace. Cela est curieux, cet énervement qui accompagne une grande et régulière continuité de l'effort intellectuel. On se serait plutôt attendu à ce qu'il se produisit chez Armande, qui a l'esprit plus capricieux, l'humeur plus changeante.

L'impatience nerveuse de Marguerite ne se manifeste pas seulement par son attitude et ses paroles involontaires; elle se marque curieusement dans de très petits détails; ainsi, Marguerite s’est souvent trompée en barrant les lettres; elle en barraïit certaines qui ne lui avaient pas été signalées; puis, s’apercevant de suite de son erreur, elle la corrigeait; elle a fait 13 de ces ratures. Armande, plus calme a commis seulement 6 erreurs dans la totalité des quatre épreuves, et ne les a point corrigées, soit qu’elle ne ies ait pas apercues, soit qu’elle ait jugé inutile de revenir là-dessus. La forme des traits est aussi assez différente; ceux … d’Armande sont courts, réguliers, frappant la lettre en plein, et légèrement inclinés de haut à droite (en sens inverse de linclinaison de l'écriture); la longueur moyenne des 20 dérniers traits qu’elle a tracés est de 2 m/m 4; elle oscille entre 2 et 3 m/m. Marguerite marque des traits plus longs, plus irréguliers, plus inclinés de haut à droite, frappant la lettre avec moins de précision; leur longueur moyenne, pour les 20 derniers traits de la 4° séance, est de 3 m/m. 06, et oscille entre 2 et 6 m/m. Ces différences de régularité et de précision proviennent en partie de ce que Marguerite se hâte davantage: elles doivent aussi provenir de ce qu’elle est plus énervée, car j'ai remarqué dans des expériences analogues sur des enfants d'école que lorsque ce travail les énerve, ils allongent beaucoup le trait. J'ai fait la même constatation sur mes deux fillettes, en les obligeant, à la fin de la 4° séance à barrer d’autres

» re

lettres que celles qui leur étaient devenues habituelles; ce changement d'habitude est la chose du monde la plus énervante, quant on veut conserver la vitesse de travail. Mes fillettes ont alors allongé le trait; celui de Marguerite est devenu de 4 m/m et celui &'Armande de 3 m/m 3. Je m’excuse d'entrer dans ces petits détails, en faisant remarquer que des expériences analogues, faites sur l'exécution de traits dans des conditions mentales bien définies, seraient du plus haut intérêt pour les progrès de la graphologie.

En résumé, Marguerite a eu l'avantage sur sa sœur;

elle montre plus de vitesse, plus de régularité dans les

progrès par l'exercice; la qualité du travail est à peu près la même, seulement Marguerite s'énerve beaucoup plus facilement. Ù

HF

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