SEPTIÈME LEÇON
(mon professée) — 27 janvier 1848. —
La Révolution a donné à la France une légende commune, moyen de rapprochement pour les classes diverses. — La France n'avait rien de tel, en 89. — Elle avait peu conservé sa tradition. — Divorce des langues, depuis le douzième siècle. Deux courants de langues et de littératures : 1° de Rabelais à Voltaire ; 2° de Calvin à Rousseau. — La langue de Rousseau n'arrive pas au peuple. Le peuple n'aime point la langue raisonneuse et romanesque, mais l'histoire et la poésie. — Napoléon et Byron partageaient en ceci le sentiment du peuple. — La légende locale périt au profit d'une poésie plus haute. — Ne pas mêler le roman, ni le mélodrame, à la légende ; exemple tiré d'une ébauche de Gros. — L'originalité spécifique fait la force du récit populaire. — Le" dernier mot du soldat à l'Empereur dans la retraite de Moscou.
Amis, ennemis de la Révolution, tous, qu'ils le veuillent ou non, doivent reconnaître qu'elle
lut) I/ETUDIÀNT.
seule a constitué à la France ce qui fait une nation, autant que l'unité des lois : une légende commune à tous, commune à toute, province, à . toute classe sociale ; une légende plus propre à chaque localité que sa légende locale; que dis-je? propre à chaque famille, enracinée au foyer de chaque maison par la gloire ou par le deuil.
Oui , la Révolution a mis là, autant et plus que dans les lois, l'unité de la patrie. Les lois ne sont pas sues de tous; tous savent les événements, les grands faits nationaux, qui sont aussi les grands faits pour toute existence privée, par la trace profonde et terrible qu'a marquée dans chaque cœur d'homme la Fortune de la France.
Puissant historien, vraiment, qui n'a pas gravé ses annales sur le marbre ou dans le bronze, que le temps use après tout, — mais sur des tables vivantes qui vont se renouvelant dans le cœur et le souvenir.
«Mon grand père mourut en Egypte», dit tel jeune ouvrier des villes, qui, faisant son tour de France, est entré chez un paysan. « Et moi, dit le vieil homme de campagne, mon fils est resté à
Moscou...' La place où vous buvez ici, c'est la sienne; elle est restée vide depuis trente et tant d'années. *
Nulle famille, ni riche, ni pauvre, où ne se trouve une telle place, et c'est la place d'honneur. Toutes les classes, qu'elles soient ou non divisées dans le présentée pensées ou d'intérêts, elles ont une alliance dans cet immortel passé.
Une légende nationale, qui est ainsi pour chacun son meilleur titre de famille, peut pâlir dans les moments où la France pâlit elle-même; mais elle est indestructible. Elle se ravive toujours, et elle ne peut le faire sans rappeler cette communauté glorieuse où tousse trouvèrent alors. Elle est ainsi, pour l'avenir, un monument d'alliance, un gage immuable de rapprochement et de pacification, une source éternelle de rénovation pour notre unité. En la fondant, cette unité, dans les institutions malheureusement variables et trop facilement éludées, la Révolution a mis à côté celte force curative et réparatrice, l'impérissable légende. Ainsi, le système céleste n'a pas seulement ses lois de mouvement, ses forces actives, auxquelles obéissent les astres; il a, à côté, ses forces
réparatives qui en assurent la durée ; il porte son salut en lui.
Cher patrimoine de la France, trésor intérieur de paix, qu'elle garde dans ses entrailles, vous serez dans l'avenir le remède à bien des maux!... Vous vous révélerez, dans votre puissance morale, parmi nos querelles civiles, dans les grands ébranlements où l'Europe espère nous voir abîmés... Quand les déchirements viendront, quand le sol béant montrera l'abîme, nous y verrons la base profonde où la Révolution a assis la France, l'immuable pierre d'alliance et l'indestructible amitié.
11 ne faut pas dire la Révolution, il faut dire la Fondation. Quoi de plus flottant, de plus mal assis que ce peuple en 89? Une cohésion grossière unissait à peine les parties du corps social, foncièrement divisées. Je ne parle pas de l'isole ment mutuel des provinces, mais surtout, mais bien plus* de la séparation des classes, de l'absence d'un commun esprit, d'une tradition commune.
Pauvre nation alors, profondément pauvre, en esprit, en souvenirs. Le déficit, la banqueroute, la ruine des caisses publiques, étaient
une trop faible image d'un autre appauvrissement : l'extinction de toute mémoire nationale ; les années poussant les années, les malheurs suivant les malheurs , sans laisser nulle expérience, nul moyen de réparation, nulle communauté de douleurs , nulle fraternité de misère; non, un perpétuel oubli, de soi et des autres, une insouciante ignorance de sa propre identité. Un tel état est-ce la vie, ou une mort successive ?
Parcourez en esprit cette France d'avant 89; informez-vous, demandez-lui ce qu'elle savait d'elle-même.... Vous serez épouvanté d'une telle profondeur d'oubli. Sur chaque point, vous trouverez bien quelque petit conte local, le souvenir de tel malheur particulier, dont fut frappée la contrée, telle superstition déjà affaiblie, que sais je? mais ce petit patrimoine de tradition personnelle que gardait chaque pays, loin de le lie* à l'ensemble, l'en isolait au contraire, opposait même souvent les localités entre elles, ville à ville, village à village. Nul souvenir, nul souci de la fortune commune. Faut-il l'avouer? trois ou
quatre chansons composaient, pour le peuple, toute l'histoire nationale.
Nulle conversation possible alors sur le passé. Après les plaintes ordinaires, malheureusement éternelles, sur la misèi*e, la disette, la pesanteur de l'impôt, telle aggravation de taxe, vous auriez essayé de remonter dans leur mémoire, à peine auriez-vous atteint Fontenoy, — bien effacé par Rosbach. Dans le midi seulement, vous auriez retrouvé les traces de la guerre des Cévennes. Dans l'ouest, et un peu partout, la Révocation de Fédit de Nantes, cette épouvantable Terreur de Louis XIV, l'émigration de tout un peuple, avait laissé généralement un. très-pâle souvenir. Le Système, la banqueroute des trois milliards avait passé par-dessus.
Des vieilles guerres des Anglais, rien ; tout au plus (et non partout) le nom seul de la Pucelle. Des guerres espagnoles du seizième siècle, rien qu'un nom propre, Henri IV; et encore, en bonne partie, grâce à la restauration que la haute société lui fit au dix-huitième siècle.
Les guerres de Louis XIV, si destructives, si récentes, la terrible année 1 709, celle peut-être où la France approcha le plus près de la mort, qu'en restait-il? rien, peu ou rien dans la mémoire. Ces armées de 500,000 hommes, plusieurs fois exter
LA LÉGENDE DE LA RÉVOLUTION. i 71
minées, plusieurs fois renouvelées, s'étaient humblement éteintes, sans même que les familles puisassent dans lant de morts un peu d'orgueil. Non, silence, profond silence; personne ne réclamait la gloire. Une voix muette de ces guerres, voix monumentale et de pierre, subsiste pour rappeler ces peuples anéantis, le noble bâtiment des Invalides, construit dans les années les plus meurtrières de Louis XIV ; asile étroit, insuffisant pour tant d'hommes mutilés, c'est plutôt le cénotaphe de ces millions de morts, le monument mélancolique des guerres royales, sans idée, sans but populaire, qui n'ont pas eu, comme les nôtres, les consolations de la foi.
Le profond malheur de la France, c'était d'oublier ses malheurs, de vivre et de souffrir en vain. Chacun, enterré sous ses maux, ne s'informait guère du passé, — du voisin à peine, parfois pour en rire. Les haines locales s'aigrissaient dans les misères. Tel village riait des maux de tel autre village.
La Révolution arrive, tout change. J'ai sous les yeux une adresse de 1790, où un village de Champagne écrit à l'Assemblée qu'il apprend les malheurs de Nîmes avec un intolérable sentiment de
douleur. Qu'on dise un mot, les Champenois s'en vont tous, en corps de peuple, au secours du Languedoc.
L'absence d'unité morale, de sentiment commun, de tradition commune, était le plus terrible obstacle à l'unité de langage. Pourquoi communiquer de parole, s'il y manque l'unité d'âme? La langue française a fait plus de progrès vers l'unité dans les derniers cinquante ans que pendant les cinq cents ans qui ont précédé:
Cinq siècles de profond divorce ! c'est le crime de l'église et de l'aristocratie.
Jusqu'au douzième siècle, même langue, mômes légendes pour tous. Le peuple comprend les prières de l'église et les chants héroïques ; grande consolation de l'inégalité sociale, il y a communauté d'esprit, de foi, d'âme.
Vers le douzième, commence le divorce. L'Église garde la langue antique; les seigneurs, les nobles vont créant une langue moderne. Entre le latin qu'il ne comprend plus, le français qu'il n'entend pas encore, le peuple reste isolé, comme sourd et muet, ne peut ni parler, ni entendre. Le monde d'en haut lui est fermé. « Les grandes
choses du ciel ou de la terre, lui dit-on, sont trop au-dessus de toi; parle ton patois à tes bêtes. — Mais, du moins, les choses de Dieu, les choses du salut éternel? — Non, vilain, lu prieras des lèvres, obéis, répète : Dieu n'a que faire d'être compris de ton âme de vilain. »
Repoussé de Dieu, le bonhomme ne le sera pas du diable. Tout en marmottant ses prières dans ce terrible latin, s'il n'enlend, il voit, regarde. Il voit très-bien que le prêtre parle une langue tout haut à l'autel, une autre au confessional tout bas, surtoutà la femme. Il en fait de joyeux noëls, de spirituels fabliaux ; il a de l'esprit, ce muet, cet idiot; le diable est en lui. Il est moqueur, il est conleur : ces deux choses se touchent fort, dans un monde tout absurde, qu'on ne peut raconter sans rire. Ces récits des patois du nord envahissent la noble langue, la noble littérature, la modifient profondément. Le tout, noëls et fabliaux, contes, histoires, satires diverses, toute langue et tout patois, enfin tout le grand courant de l'esprit national, va s'étendant à plaisir dans cet océan de folle sagesse qu'on appelle Gargantua.
D'où le fleuve ressort, rétréci, par un courant fort
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et terrible; c'est Molière, pour noyer Tartuffe. Alors il s'étend de nouveau, il veut embrasser le monde, il prend son dernier degré de fluidité dans i Volfèire, qui, par mille formes et mille canaux, sait porteV partout cet esprit. Les deux caractères primitifs de notre vieux génie gaulois, la grâce narrative, la sensibilité moqueuse, se retrouvent éminemment dans cet homme, moderne entre tous. Joignez-y un glorieux signe, propre au dixhuitième siècle, une ardeur d'humanité inconnue à nos aïeux.
Voilà, je le répète, le grand courant national. Est-ce tout? Non, un autre fut nécessaire ; le premier était celui du bon sens spirituel, il y manquait la langue raisonneuse, fortement logique, le second courant, qui, de Calvin, court à Port-Royal, aux Nicole et aux Arnauld. Ce n'est pas du protantisme immédiatement que Rousseau dérive, mais plutôt, mais bien plus encore de la profonde étude qu'il dit lui-même avoir faite des écrivains de Port-Royal. II eut leur force, leur vigueur de raisonnement, — et cela, chose merveilleuse, dans un cœur de femme, une âme charmante, une touchante mélodie; — ravissant contraste auquel le monde n'a pas résisté; le charme et
l'austérité; la mélodie et la logique; Pergolèse dans Calvin.
Le succès fut immédiat, immense. La bourgeoisie tout entière fut réchauffée, élevée, ennoblie, de cette langue nouvelle qu'elle prit avec passion. Les artistes, les ouvriers qui lisaient, lurentRousseau,et l'adoptèrent. Tous ceux, de Tune ou l'autre classe, qui allaient agir tout à l'heure, donnèrent leur cœur à Rousseau, lui prirent ses idées et sa langue. La charmante fille d'un .graveur, qui fut madame Roland, rêveuse à sa croisée du quai de l'Horloge, fut l'élève de Rousseau, une Julie politique. Et le même Rousseau, dans les sombres cours du collège Louis-le-Grand, nourrit du Contrat social l'orphelin qui fut Robespierre.
Toute la Révolution, Constituante, Gironde et Montagne (deux hommes exceptés peut-être, Danton et Desmoulins), suivit la langue de Rousseau. Elle fut imposée à la France, écrite en fois, en journaux.
Tous les résultats logiques de plusieurs siècles , toute la philosophie politique , formulée dans cette langue abstraite, arrivent un matin dans chaque village. Nulle explication préalable ;
« Écoulez, comprenez, croyez, nulle réplique; Au nom de la loi!... »
Cette langue, admirable comme instrument de combat, avait précisément les qualités qui devaient la rendre antipathique à la grande masse du peuple, spécialement des campagnes. Elle agit puissamment sur le bourgeois et l'ouvrier, mais n'eut point d'action au-delà. Elle monta jusqu'aux mansardes, ne descendit point aux chaumières.
Les origines historiques de la langue de Rousseau expliquent tout à fait ceci. S'il y a faute, ce n'est à lui, mais bien à ses précédents. Le protestantisme, populaire et nobiliaire un moment, devient très-vite bourgeois, et l'est aujourd'hui. Le jansénisme, Port-royal (moins un seul homme, Pascal), est une secte bourgeoise, de mœurs et de langue. Rousseau y ajouta un élément tout nouveau, qui fit une bonne partie de son immense succès, un élément romanesque, qui ravit la bourgeoisie. Mais justement le roman, ce qu'on ne sait pas assez, est indifférent au peuple (moins certains ouvriers des villes).
Le roman, le récit d'une passion, d'une destinée individuelle, touche médiocrement le peuple ;
il s'y reconnaît rarement. Il veut des choses grandes et vraies. «Est-ce bien vrai?» dit-il toujours, quand vous lui contez une histoire. — Plus endurci que nous au mal, il ne se doute pas non plus qu'un individu, une personne, une famille, puisse occuper le monde de soi, comme il arrive dans les romans. — Le roman est trop spécial pour le peuple, trop égoïste en un sens. Et le sermon, presque toujours, l'éloquence et la rhétorique, sont pour lui trop générales ; il n'y fait pas attention. Il méprise le roman comme trop individuel, s'ennuie du sermon, humanitaire ou chrétien, comme d'une généralité vague. Il lui faut l'histoire; il faut au peuple l'histoire d'un peuple; — ou bien encore l'histoire symbolisée en naïve légende, en sublime poésie ; nous appelons cela fiction , mais une telle poésie renferme des mondes d'histoires, des trésors de vérités. Le petit chant (en grec moderne), où disputent l'Olympe et je ne sais quelle autre montagne, contient plus d'histoire nationale qu'une chronique, plus d'histoire de mœurs qu'un roman.
La langue du roman et la langue du raisonnement, môme passionnées, éloquentes, comme elles l'ont été dans Rousseau, sont des langues moyen-
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lies, qui se tiennent dans une région intermédiaire où les masses ne vont pas. Celle de Rousseau accomplissait alors une œuvre limitée, mais éminemment nécessaire : réchauffer la bourgeoisie, la lirer de son égoïsme, lui ouvrir le monde du cœur, Tàrne individuelle, intéresser l'individu à lui-même : c'était la force du roman ; et en même temps, par la force du raisonnement abstrait, il fondait le droit individuel.
L'abstraction et h romanesque, deux barrières infranchissables entre Rousseau et le peuple.
Le peuple veut ou rire ou pleurer. Rousseau
n'a sur lui ni l'une ni l'autre action.
* La langue de Voltaire, à la fois très-ancienne
"et très-moderne, très-amusante et très-française,
^ comme celle des anciens fabliaux, aurait été
mieux au peuple. 11 eût compris, à coup sûr,
Y Homme aux quarante écus mieux que la Nouvelle
Héloïse. Mais il y eut un autre obstacle. Voltaire,
qui, de si bonne heure, sous Louis XIV même,
commence sa longue et dangereuse . lutte contre
le clergé, fut bien obligé de chercher une force,
un point d'appui dans la noblesse, dans les rois :
si sa langue fut plus populaire, sa vie fut plus
aristocratique, celle d'un quasi grand seigneur.
Rousseau, qui vint plus tard, trouva bien avancée l'œuvre de l'affranchissement, il trouva un peuple réveillé, il en fut l'organe politique ; il resta peuple lui-même ; si sa langue fut moins populaire, sa personne et sa doctrine le furent davantage.
Napoléon et Byron estimaient peu, trop peu la langue et les écrits de Rousseau. Ils ne reconnaissaient point tout ce qu'il y eut de grand dans la mission de cet immortel apôtre du droit. Ils ne sentaient pas assez l'émotion sincère, la vibration puissante de ce style toujours palpitant. Ce n'était pas l'homme en particulier qu'ils rejetaient, mais le genre même : le raisonnement passionné, la rhétorique et l'éloquence. Ils s'ennuyaient dans cette sphère moyenne, voulant ou le haut ou le bas, ou la simplicité la plus simple, ou bien le sublime.
Sans doute Napoléon avait droit de l'exiger ; il sentaità merveille le sublime des masses héroïques, instrument de son génie. Byron rêva toujours la sublimité solitaire, l'atteignit parfois ; il eut l'ambition d'un Titan; il assure qu'il n'eut jamais d'autre inspiration que celle du Prométhéc d'Eschyle.
Quoi qu'il en soit, le jugement de ces deux sévères critiques est justement celui du peuple.
J'excepte, bien entendu, la portion du peuple qui vit près des bourgeois, partage leurs lectures, leurs idées, les jalouse et les imite.
Le peuple ne suit pas volontiers la dialectique, les longues démonstrations logiques. 11 raisonne* avec beaucoup de force et de finesse, mais sans mettre en dehors l'artifice du raisonnement. Ses formes de prédilection sont concentrées, elliptiques, rapides, pleines de sous-entendus. Remploie moins le syllogisme que l'induction sommaire, l'exemple ou la parabole. Il donne volontiers aux idées des formes narratives, historiques. Aux formules, il substitue des faits. Sa devise est celle de Hoche : « Des choses, et non des mots. »
Or, les choses, les faits, c'est l'histoire. — Ou bien l'histoire résumée, concentrée en images simples et sublimes, dans la poésie populaire.
Mais quoi ! dira-t-on, celle-ci ne disparaît-elle &/ -.,. pas ? Ne voyez-vous pas que partout la légende va
*?v'=" s'effaçant, les chants populaires s'oublient, la
^' poésie périt tout à l'heure... — Oui, au profit
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d'une poésie plus haute. La légende réelle et certaine qu'a créée la Révolution écrase la vieille légende. Celle-ci, tant vieille soit-elle, n'intéresse guère plus le paysan que le roman moderne qui peut lui tomber dans les mains ; elle est de même individuelle, elle lui semble le roman d'un sain!. Elle est vieille; mais l'histoire de la Révolution ai de l'Empire est bien mieux, elle est antique. Napoléon, pour le peuple, est plus antique que Dagpbert, et tout autant que César.
Ces grandes choses doivent être un jour reprises religieusement par l'histoire, par le drame national, au profond trésor où elles dorment, dans l'imagination du peuple, flottantes, à l'état de vagues complaintes, de noëls héroïques, non exprimés, non formulés encore. L'éctfeil que doivent craindre ceux qui voudront toucher à cette grande poésie, c'est d'y mêler le roman.
Rien du roman, je vous prie, ni de forme, ni de fond, ni dans les faits, ni dans le style. ,
Je voudrais donner des exemples de ce qu'il faut éviter, et je ne veux les tirer d'aucun écrivainxlu temps. Les arts s'interprètent l'un l'autre. Je tirerai mon exemple d'un autre art, et il ne sera pas
moins clair. Si l'on veut savoir combien le roma-
nesque est mortel à la poésie, qu'on aille au Louvre, au Musée des dessins, et qu'à la quatrième ou cinquième salle on regarde un dessin de Gros, qui représente l'empereur sortant de Moscou en flammes.
L'artiste s'est préoccupé d'une circonstance
touchante, Ta fait dominer, mais si maladroite-
ment, que le pathétique en a disparu ; ce n'est plus que sensiblerie. 11 s'agit des mères qui, dans l'incendie, ont perdu ou retrouvent leurs enfants; Les Français, qu'on accuse à tort, ont sauvé ces nourrissons et les rendent à leurs mères. La don-
* v * ' r née est intéressante; l'effet n'en est pas moins ce-
lui d'un mélodrame ridicule 1 .
1 Ce mauvais dessin ne peut diminuer en rien la tendre admiration que nous avons vouée à ce grand peintre, à ce grand cœur, qui, dans Y Hôpital de Jaffa et le Champ de bataille d'Eylau, a consacré pour l'avenir l'humanité du plus guerrier des peuples, la charité de la France. Le cœur où il puisa ces choses sublimes était à la fois courageux et tendre, tendre, dit-on, jusqu'à la faiblesse. De là les défauts de sa peinture, molle parfois, mais peut- être aussi son génie. — On m'a conté de lui une touchante anecdote. Un de ses élèves arrive un jour à l'atelier avec un beau papillon, vivant encore, qu il venait de piquer à son chapeau. Gros entra dans une véritable fureur : a Quoi! malheureux 1 dit-il, vous trouvez un être charmant, et tout ce que vous savez faire, c'est de le torturer, de le détruire !.... Sortez, et ne rentrez jamais! vous êtes indigne d'être artiste ! x> Il était bien digne lui-même de ce nom, celui qui étendait sur toute la création la sympathie, le respect de la vie, l'admiration de la beauté I
« C'est une ébauche, dira-t-tm...» N'importe, elle aurait été poétique, populaire, si elle eût été traitée avec force, avec originalité. Tout y est mol, vague et faible, comme dans tel roman historique. Rien n'est caractérisé d'un trait spécifique. Le Kremlin n'est pas un Kremlin ; on le cherche, on voudrait revoir, en ce jour de fatalité, la sublimité fantasque et terrible de ses minarets barbares, de ses kiosques de pierre, celte Asie pétrifiée, qui nous a fait frissonner tous au panorama de Moscou. L'empereur n'est pas l'empereur ; c'est un maigre Bonaparte, et non l'homme déjà fatigué, gras, blanc, d'une pâleur mate, qu'il était en 1812, etc, etc.
Ce qui manque ici, en tout, je le répète, c'est la spécification, tel trait précis, vif et fort, où l'objet sort du tableau, va prendre le spectateur, s'en empare, saisit son imagination et sa mémoire pour toujours.
C'est là ce qui est essentiellement populaire. Examinez tout récit de ce genre qui sort de la bouche des hommes du peuple ; c'est un tel trait original et spécifique qui a rendu en eux le souvenir ineffaçable. Ils n'ont pas toujours là connaissance générale du fait, mais il est entré, ce
fait, dans leur esprit, dans leur mémoire et dans leur cœur, par un trait de vie qui a pénétré comme une flèche de feu.
Ces détails vivants, méprisés souvent d'un public trop gâté par le roman pour sentir la poésie, sont en revanche conservés précieusement dans les masses; ils font la vie poétique des populations que vous jugez les plus prosaïques du monde. Vous croyez le Breton ou l'homme des Pyrénées plus poète que celui du centre ; et souvent vous vous trompez.
Voyez sur la grande route, ennuyeuse, triste, blafarde, de Champagne, ce maréchal-f errant, qui, le dimanche, fume, rêve, les bras croisés, pendant que sa femme est à vêpres. « Voilà, ce semble, un homme bien prosaïque... Que ne voyagé-je en Bretagne, aux Pyrénées, en Italie?... » Vous ne diriez pas ceci, si vous saviez qu'en ce moment, il roule dans sa tête un noël héroïque, une épopée populaire. Toutes vos légendes de campagne et tous vos romans de ville seraient Tbien pauvres à côté.
Je vais vous en dire un mot (mot d'un témoin oculaire, qui, je pense, d'ailleurs, n'est encore imprimé nulle part).
« Lorsque l'empereur faisait cette terrible retraite, à travers les glaces entassées, à travers la France expirante qu'il laissait sur les chemins de la Russie, il allait, rapide et blême, enveloppé de fourrures; à droite, à gauche, sur la neige, des hommes presque ensevelis, d'autres à demi couverts déjà, mourant de froid et de faim. Ces héroïques soldats, résignés dès longtemps à la mort, nç murmuraient aucunement; ils jetaient un dernier regard sur l'empereur qui passait. Quelquesuns des vieux grenadiers, se levant un peu sur le coude, lui adressèrent encore un mot, souriant avec douceur, usant cette fois encore de la familiarité militaire que Napoléon permettait, et ce mot, ils le dirent en russe : « Papa, kleba! » (Papa, du pain /) L'empereur, à ce touchant appel, répondait : « Niet kleba » (Il n'y a pas de pain). Et il passait, sur la neige, plus sombre, et plus rapide encore. De moment en moment, il faisait un retour amer sur lui-même, sur sa gloire, répétant sans cesse ce mot : « Du sublime au ridicule, n'y a qu'un pas. »
« Chose non moins remarquable que l'appel filial de la Grande armée expirante, les Russes, de leur côté, par un sentiment non moins filial, se
refusèrent toujours à croire que leur empereur, leur père, eût eu le cœur de brûler Moscou. Les témoignages les plus forts, l'évidence, ne put les convaincre. Ils perdaient, à cette découverte, bien plus que Moscou elle-même, leur chère superstition, la croyance que le souverain était ici-bas une providence bienveillante, un père ou un dieu. »
Voilà les grands souvenirs qui remplissent en ce moment l'imagination du forgeron champenois que nous avions observé, telle est sa poésie intérieure sous ce prosaïque aspect. Comment voulezvous maintenant qu'il retourne aux légendes de sa femme, ou qu'il s'amuse au roman qu'apporte le colporteur? Non, il songe. Il se fait sa philosophie à part. Il songe qu'après Napoléon, le monde aura peine à se faire des dieux. Il songe que, trompé tant de fois par ses tuteurs, le monde pourra bien un jour, enfin, se gouverner lui-même... Mais, le songe est interrompu. Car, voici un voyageur qui vient réclamer le secours de sa forge et de son marteau. A l'œuvre donc ; le feu se rallume, du fer partent des torrents d'étincelles, et notre homme, mêlant au travail de l'ouvrier les souvenirs du soldat, bat
héroïquement l'enclume, du bras de 1; armée 1 .
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Ire les milanget romanesque» qu'on fait subir à la i tionale, contre la langue et Cesyrit romanesques, ptui tre le roman. J'en ai moins que jamais la pentée, au j'en lit deux, admirables : La Mare au Diable, et Le (