HUITIÈME LEÇON
- S lévrier 184S. -
Le XVIII* siècle a commencé la fondation d'un Droit lequel nulle alliance possible entre les classes Vico, Voltaire, Rousseau. — Sagesse inslinclive d Cité est une initiation, une éducation mutuelle tous. — Qu'est-ce que la Loi? — La Loi doit pensée des masses, leur traduire leurs propres Des malentendus sociaui. — La Vendre ignora qc lion était une religion. — La Révolution méconnui républicains de la Vendée. — Il eût fallu révéler elle-même.
Notre légende nationale est le champ le rendez -vous naturel, où les esprits < classes qu'on croit opposées, se rapprocl ment ; véritable Champ de Mars où toi
tôt ou tard renouveler leur Fédération. — Qu'il revienne donc ce grand jour, et qu'il ne finisse plus!
Mais pour cela, il nous faut, avant tout, relever, et mieux construire, non pas cette fois en bois et en planches, l'autel immuable du droit.
« Nulle fraternité hors du droit, nul amour dans l'iniquité , nulle alliance hors du cercle que doit tracer la justice. » C'est la grandeur de nos pères, celle du XVIII e siècle, d'avoir répondu ceci à la piété impie du moyen âge, qui dispensait de justice Dieu et les rois, ses images ; qui, pour la dernière fois , par la voix hautainç de Bossuet, enseignait que l'autorité est sa raison à elle-même, et, du prêtre au roi, du roi à la terre, faisait tomber la loi d'aplomb sur la tête du peuple.
« Non, répond héroïquement ce grand XVIir siècle, la loi monte du peuple même, elle fleurit du cœur de l'homme, et n'en est que plus divine ! » Belle parole, douce parole, voix chérie du genre humain, nous t'entendons enfin, après tant de siècles ! Plus douce à notre oreille que la langue maternelle ne fut à Philoctète abandonné dans Lemnos I
Un admirable chœur commence alors de la France et de l'Italie.
L'humanité, dit Vico, eut son œuvre à ellemême. — La sagesse instinctive des nations va se créant, se faisant des lois, des chants et dm dieux, s'humanisant elle-même, daiysles voie? de la Providence, devenant civilisation et sagesse réfléchie.
Uhumanité, dit Voltaire, est son ont à ellemême. Laissez là vos vaines querelles, souffrezvous les uns les autres, pauvres insensés ! Tolérance et bienfaisance, c'est la voie du genre humain.
Uhumanité, dit Rousseau, est son droit à ellemême. Le peuple a droit et devoir d'assurer le salut du peuple. La raison de tous, c'est identiquement la Raison.
Voilà le grand chœur : le fait dans Vico, le sentiment dans Voltaire , dans Ro.tsseau le droit.
Ici se tait le XVIII e siècle, et il attend Je XIX e - A nous de continuer.
Rousseau a dit le droit du peuple, il Ta proclamé, ne Tapas fondé (V. monHist. de la Révol., II, 564).
Donnant pour base à ce droit l'intérêt, le salut public, il laisse la porte ouverte à l'antique objection : « Si le salut o$t la base du droit, le but de la cité , la science et la sagesse assureront mieux !e salut qu'une multitude ignorante ; laissez gouverner les sages, p C'est le principe du prétendu droit des. minorités, celui par lequçl l'autorité a cru % se légitimer, quand elle daignait raisonner avec ceux qu'elle écrasait.
À quoi nous répondons par un témoignage supérieur à toute logique, par celui que nous trouvons en nous, par le sentiment et le cri du cœur: « Le droit est le droit, rien de plus; il est sa base à lui-même; il est son but. L'intérêt, le salut, ne sont qu'un but secondaire, que l'on atteint d'autant )nieux que l'on a visé plus haut. »
Et si l'on veut absolument que le but soit le salut, nous prétendons que la science, la sagesse philosophique, ne l'assurera jamais seule ; il y faut le bon sens du peuple.
La science n'a pas, croyez-le bien, le monopole de la sagesse. Il y a la sagesse instinctive, la rectitude de l'instinct naturel, dont il faut aussi tenir compte ; il y a l'inspiration populaire, il y a l'cxpirience pratique de ceux qui font et qui souf-
frent, qui portent le plus lourd poids de la vie.
Consultez l'histoire. Elle vous montre des sociétés qui existent pendant des milliers d'années où la spéculation est inconnue encore. — L'humanité eût péri cent fois, s'il lui eût fallu attendre que les théories fussent nées, pour créer l'ordre social qui assurait son salut. Religions, institutions, poésies, tout cela a fleuri spontanément du génie populaire. Puis quelques-uns ont écrit, rédigé, résumé, imposé de haut aux autres ce qui fut l'œuvre de tous.
La matrice du genre humain, c'est la sagesse instinctive, celle des masses populaires. C'est elle qui commence tout, qui commence surtout sa rivale, la sagesse philosophique ; elle la suit modestement, mais, finalement encore, c'est elle qui contrôle tout.
En elle est le droit du peuple.
La nature que Rousseau atteste, est un mot trop vague, employé dans des sens trop différents, pour en faire la base du droit. Lui-même, dans ses premiers discours, il semble y voir l'excellence de l'état sauvage, la condamnation des sciences et des arts. Dans l'Emile, il y voit l'instinct naturel, bon, mais qu'il faut diriger. Dans le Contrat social,
il ne parle plus d'instinct, il semble ne plus connaître que la pensée réfléchie, organiser une cité de sages et de philosophes. Mais la sagesse réfléchie, philosophique, est celle du petit nombre ; comment en tirer le droit du gouvernement de tous ?
Rousseau ne fonde point le droit du peuple ; la Révolution non plus, elle ajoute peu à ses théories. Aussi, après eux, revient plus insolent que jamais le gouvernement des minorités. La question, laissée obscure, s'embrouille de plus en plus, avec les écoles bâtardes, éclectiques de la Restauration. Les doctrinaires arrivent, lesquels, au nom de la philosophie qu'ils n'ont pas, nient l'aptitude des masses : « Arrière le peuple ! Un jour peutêtre, éclairé, formé par nous, il deviendra digne. Aujourd'hui gouvernons seuls. Nous seuls avons la sagesse. Pour le salut du peuple, le peuple ne doit pas se mêler de ses affaires. »
Voilà comme naïvement les sages de la Restau ralion ont restauré le droit des petites minorités le droit que l'on suit encore.
A ces vaines théories, trois voix à la fois répondent :
La voix du présent, qui nous montre l'impuis-
sance, la stérilité actuelle des classes cultivées qui croyaient pouvoir se passer du concours moral du peuple.
La voix du passé ; elle montre que le peuple des temps barbares et poétiques a pu, sans culture, dans la rectitude de son instinct naturel, se créer un ordre civil ; la philosophie est née des milliers d'années après.
Enfin la voix éternelle de l'âme humaine nous montre, dans l'individu, que rien de puissant, de fécond, ne se fait en lui que par le concours des deux forces, inspiration, réflexion. L'inspiration, ou l'instinct, va s'éclairant, se changeant en lumière réfléchie, et, devenue telle, elle revient se revivifiera sa source, l'inspiration.
Tel est le roulement de l'âme humaine. Et tel doit être celui de la Cité; son idéal est une âme. Dans la Cité, les hommes instinctifs et inspirés doivent incessamment se transformer en hommes cultivés, et, devenus tels, ayant gagné en lumière, revenir prendre la chaleur au sein des classes instinctives.
La Cité n'est nullement une loi fixe et morte de bronze, c'est une initiation, — c'est l'éducation mutuelle de l'ignorant par le savant, et du savant
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196 I/ÉTUDIÀNT.
par l'ignorant. Ce que vous appelez ignorance dans les masses, c'est l'instinct, la force instinctive, par moments l'inspiration, toujours la chaleur et la vie.
Voilà ce que j'ai dit, trop faiblement, il est vrai, dans mon livre du Peuple, reprenant le fil où Bousseau l'avait laissé, et fondant le droit du peuple sur la sagesse instinctive.
Ce dernier mot, ce mot profond, Vico l'avait posé, historiquement, comme un fait, sans en tirer aucun usage politique. Il l'avait fondé dans l'histoire, plus ou moins certaine, de l'obscure antiquité, dans la fable même. Je lui cherchai une base solide dans une histoire plus sérieuse, — mais, surtout, je la fondai hors du temps, hors de la critique, la retrouvant cette formule dans l'âme individuelle, telle que chacun la porte en soi. — De la sagesse instinctive à la sagesse infléchie, l'incessante initiation de Vâme me parut la profonde image du mouvement de la Cité, dont la vie doit être l'initiation mutuelle des classes instinctives et cultivées.
Les âmes candides et fécondes, celles des hommes de génie, qui rendent visibles leurs mouvements intérieurs par des œuvres immortelles, nous
donnent en pleine lumière la démonstration de ceci. Nous voyons en chacun d'eux une Cité trèscomplète, où les éléments obscurs, encore instinctifs, passent incessamment dans la réflexion lumineuse; mais celle-ci ne produirait pas, si elle ne revenait prendre la vie, la chaleur, aux sources naïves de l'inspiration.
Ceci est le premier mot d'une politique nouvelle. Rfais pour en trouver les développements, les applications, pour la pratiquer, il faut une chose difficile, il faut prendre un autre cœur. Le génie le plus inventif ne servirait de rien ici, sans cette transformation morale. Il faut que les uns et les autres, les lettrés, les illettrés, se regardent d'un œil sympathique, et sentent bien qu'isolés ils sont également impuissants. Que peut le savant sans le peuple, ou le peuple sans le savant? Rien. Il faut que tous deux coopèrent à l'action sociale; bien plus, il faut qu'ils alternent et qu'ils échangent leurs rôles, que le peuple monte à la science, que l'homme de science se fasse peuple, se refasse et se ranime aux sources de l'instinct et de la vie. La double circulation du sang, sang des veines et sang des artères, leur métamorphose alternative est l'image fidèle d'une Cité véritable, de
celle qu'on pourra dire humaine et civilisée. La politique jusqu'ici est encore à l'élat barbare.
Pour qu'elle en Sorte, encore un coup, la première chose, c'est que le «Cœur change, que les classes opposées comprennent mieux le lien qui les unit. Voyons ce qu'elles doivent dire et penser en présence l'une de l'autre.
Que doit dire l'homme du • peuple en présence du savant? « Voici un homme qui, par une éducation spéciale, par la concentration des connaissances que donnent la lecture et l'étude, représente cinquante vies d'hommes ; une partie considérable de l'expérience humaine se trouve accumulée en lui. Un mot de lui peut m'apprendre que telle recherche, où j'userais mon activité solitaire, est faite depuis longtemps peut-être... Cet homme m'est nécessaire. »
Et que doit dire le savant en présence de l'homme du peuple, de l'homme d'action et de travail? « Élevé dans l'abstraction, dans une culture spéciale, dans un monde de papier, j'ai trop oublié le monde ; je n'aurais plus été qu'un livre. . . Heureusement voici un homme. Soldat? marin?
voyageur ? L'expérience a dû développer en lui ce que les savants ont le moins, le bon sens, le sens
pratique. . . Paysan? il est resté au milieu de la nature, il a gardé, quoi qu'il fasse, quelque chose des instincts naturels... Ouvrier? supposons-le même de cette classe d'ouvriers où le métier n'est qu'obstacle pour l'esprit... Eh ! bien, c'est encore un homme. Il a vécu et souffert; le sentiment journalier d'une réalité pénible l'oblige à regarder les choses autrement qu'on ne les voit à travers les livres ; cet homme est bien autrement intéressé, engagé en ce monde; moi j'y suis pour mes systèmes, lui pour la vie ou la mort de sa femme et de ses enfants... Rapprochons-nous. Le spectacle seul de sa vie plus positive m'aidera à sortir de l'artificiel, de l'abstrait, de la scolastique... Cet homme m'est nécessaire. »
Voilà le point de départ de toute politique sérieuse : que les deux classes comprennent le besoin qu'elles ont lune de l'autre, qu'elles sachent que chacune d'elles a dans l'autre son éducation, qu'à ce titre elles se rapprochent, s'estiment, se respectent, qu'aucune des deux n'imagine qu'elle seule a la sagesse et doit l'imposer à l'autre. Non, la science, la haute culture des premiers n'est pas la sagesse, et n'a pas droit de régner. Non, l'instinct, l'énergie des autres, lors môme qu'on y re-
connaît l'heureuse inspiration naturelle, n'est pas non plus la sagesse, et n'a pas droit de régner. La sagesse résulte de l'union des deux forces ; alors qu'ejle soit la reine, alors*qu'elle soit la Loi.
La Loi résulte de l'union, du mariage de la Cité. Elle impose aux uns et aux autres ce qu'ils ont voulu ensemble. C'est la voix de l'alliance. Chacun y reconnaît ce qu'il est, dans l'instinct, dans la pensée.
11 ne s'agit plus ici du vieil et barbare idéal d'une loi, étrangère aux hommes, qui du ciel apporte des tables de pierre et les en écrase. — Il ne s'agit plus d'un législateur oracle, qui proclame ses énigmes, et, comme le sphinx, dévore celui qui n'a pas compris.
Non, la Loi est la fille spontanée de l'âme humaine. — Son secret est tout analogue à celui de l'Éducation. Celle-ci enseigne à l'homme ce qu'il a en lui, elle lui traduit, lui éclaircit, lui montre en pleine lumière ce qu'il eut en germes obscurs. — Eh bien ! de même, la Loi commande à l'homme ce qui fut en lui, ce qu'il a voulu, d'accord avec tous, dans ses moments vraiment humains, au jour où il fut vraiment lui. — Il l'a voulu peutêtre d'une volonté faible et passagère, qu'eût
changée la passion. Il s'interdit ce changement ; et sa volonté meilleure, il la pose en Loi, et lui dit: « Préserve-moi de moi-même, fais que je me sois fidèle, sois ma règle, ô mon meilleur jour ! »
Cette noble initiative est le patrimoine de tous, l'apanage légitime de l'humanité. La Loi doit sortir ainsi d'un noble mouvement de tous, du sacrifice de tous ; tous, en se posant la Loi, immolent en esprit la passion, l'intérêt, renoncent solennellement d'avance à ce qu'ils pourraient leur dicter.
Qui a droit d'interdire au moindre des hommes la participation à ce sacrifice sublime? Tous doivent y contribuer selon leur mesure, leur état d'esprit et de volonté ; les instinctifs de leurs instincts, les réfléchis, les abstraits de leur réflexion abstraite. La Loi doit les exprimer tous, leur ordonner généralement ce que déjà ils faisaient, ce qui était dans leurs mœurs, mais aussi ce qui était dans leurs tendances, ce qu'ils voulaient faire, parfois ce qu'ils voulaient vouloir. — Tout en formulant la pensée certaine, elle doit pressentir la pensée obscure, consulter l'instinct môme qui ne sait pas s'exprimer, y puiser l'inspiration du progrès.
Là se place le droit des faibles, des muets, de ceux qui, même consultés, ne peuvent répondre encore, le droit des majorités inertes qui souvent ignorent leur droit, le droit des minorités qui parfois s'ignorent et se trompent sur les causes de leur opposition au mouvement général. Cellesci, il ne s'agit pas de les briser cruellement, mais par les moyens de l'éducation, de la civilisation, d'une habile propagande, orale ou écrite, de les assimiler au tout, de les fondre, de leur faire comprendre comment (souvent à leur insu) elles rentrent dans la majorité dont elles méconnaissaient l'esprit.
Non, la Loi n'est pas un maître, un tyran, un bourreau. Elle est l'interprète des peuples, l'intelligent et bienveillant organe de tous ; elle traduit leur pensée. Son action indirecte, plus importante encore que son commandement direct, conduit les hommes à laisser les diversités de formes par lesquelles ils se croyaient opposés les uns aux autres, leur révèle leur union dont ils n'avaient pas conscience, les oblige d'avouer que, sous des mots différents, ils voulaient les mêmes choses.
Pour bien entendre ceci» prenons un exemple, bien près de nous, en nous-mêmes (il saigne en-
core dans nos entrailles), le plus terrible exemple, je crois, dont l'histoire offre le souvenir : le cruel malentendu qui mit aux prises la République et la Vendée .
La Vendée ne vit point que l'impiété révolutionnaire était une religion, la religion nouvelle, qu'elle avait sa foi, ses martyrs. La Révolution ignora les instincts profondément républicains du paysan de Vendée.
L'homme de l'Ouest, en général, se caractérise par un vif amour de l'indépendance. Le seul accent des Vendéens révélerait ce caractère, qui en eux est le fonds du fonds. Il faut ici laisser les romans qu'on nous a donnés pour histoires. En Vendée, comme partout, l'ancien patronage des seigneurs ne subsistait plus ; les nobles endettés livraient leurs fermiers aux hommes d'affaires auxquels ils engageaient leurs biens. Il y parut en 89, où les gens de Maulevrier prirent les armes contre ces corbeaux qui venaient les dévorer. La rancune du paysan contre le procureur remontait aux seigneurs, aux nobles en général; des quatre bœufs qu'il attelait à la charrue, le plus mauvais, celui sur qui il frappait le plus, il l'appelait nobliety autrement dit, fainéant.
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Il tenait bien plus au prêtre, pour une double raison. Le prêtre d'abord, c'était le paysan même, son fils, son frère, son cousin ; le bas clergé tout entier sortait des campagnes. Ce prêtre ensuite avait influence par la chose même qui faisait la passion du paysan, il le tenait par la terre, je veux dire par la puissance que le prêtre et le sorcier ont de bénir ou maudire, de jeter un bon ou un mauvais sort sur la terre et les bestiaux.
La Vendée et le Finistère présentèrent un spectacle absolument différent.
Au Finistère, la loi nouvelle trancha en faveur du paysan une question litigieuse, celle de savoir si le fermier qui, pour un maître ou seigneur, cultivait la terre de temps immémorial, comme congéable, n'était pas cependant en réalité le légitime propriétaire. Le paysan du Finistère, attaché ainsi à la Révolution, ôta aux résistances bretonnes l'unité formidable qu'elles auraient pu avoir. Les Bretons du Morbihan ne purent agir sans avoir des Bretons à dos.
En Vendée, tout au contraire, le paysan, éleveur de bestiaux, et réalisant ses ventes en argent, qu'il confiait souvent aux nobles, voyait somuv gent partir, émigrer avec les nobles. — Et on lu*
ôtait, avec son prêtre, la bénédiction de la terre. — Son épargne disparaissait, et sa terre n'allait plus produire ; plus d'argent, plus de moissons.
Pour comble, la Réquisition vint le prendre à son foyer. La milice en aucun temps n'avait bien pu se lever chez ce peuple peu docile ; l'épais Bocage vendéen, sous nos rois, cachait force réfractaires. Cette fois, le peuple entier le fut. — Dans la Vendée, le général en chef fut un colporteur, le commandant de la cavalerie fut un cordonnier. Dans la Mayenne, le chef fut un sabotier, Jean Chouan.
Une république vendéenne se fit contre la République.
Quelque peine que les écrivains royalistes se soient donnée pour défigurer cette histoire, ils n'ont pas caché pourtant que partout le mouvement fut celui des paysans et artisans de village. Ils allèrent trouver les nobles, les prièrent, les pressèrent, leur mirent l'épée à la main.
Nous décrirons un jour ce grand mouvement
populaire, en marquant bien toutefois ce qui s'y
mêla d'artificiel, ce qui fut de l'instinct spontané
Gtipeuple, et ce qui fut des ruses* de l'intrigue du
clergé. Pendant que la Révolution adressait à ce
pays des lois qu'il n'entendait point, dont personne ne lui faisait sentir la portée salutaire dans l'avenir, le clergé, bien plus adroit, agissait par des moyens tout appropriés à ce peuple simple, des sermons pleins de menaces et de calomnies, des apparitions, des vierges miraculeuses, de fanatiques pèlerinages. Parmi les dévots colporteurs qui agissaient pour le clergé, répandaient les brochures, sermons et fausses légendes, se trouvait un homme fort, simple d'extérieur, plein de courage et de sens, le célèbre Cathelincau. Maçon d'abord, mais fort chargé de famille, il avait été obligé de prendre un métier plus lucratif, où l'on devait gagner gros au service du clergé, le métier de colporteur. — Ce fut lui qui, plus que personne, prépara le soulèvement, par un petit conseil très-simple, qui montre pourtant le vrai génie populaire qui était en lui ; il conseilla aux paroisses qui avaient des prêtres assermentés de voiler aux processions le crucifix d'un crêpe noir, de montrer le Christ en deuil. Rien ne frappa davantage les imaginations, n'éveilla mieux le fanatisme, jusque-là très-endormi.
L'explosion fut, comme on sait, décidée par la . Réquisition. Cathelineau qui, dans ce moment dé-
cisif, faisait tranquillement son pain, et avait les bras dans la pâte, apprenant qu'enfin l'affaire éclatait, essuya simplement ses bras, et prit son fusil.
Après le premier succès, les Poitevins, où dominaient les gentilshommes, ouvrant un avis contraire à celui de Cathelineau, le colporteur parla avec une gravité forte, qu'on n'eût attendue nullement: « Messieurs, dit-il, en vous associant à nos travaux, nous n'avons pas entendu nous donner des maîtres. Nous, Angevins, nous faisons la guerre, comme le comportent le temps et les lieux ; si cela ne vous va pas, séparons-nous, et chacun se bâtira à sa manière. » Le résultat fut de créer, pour assurer l'union, un conseil supérieur, sous l'influence du clergé.
A Saumur, on se battait depuis plusieurs heures ; Cathelineau, d'un lieu élevé, embrasse la mê- ; léc d'un coup d'œil, voit le mal et le remède, le fait voir aux gentilshommes, et la bataille es* gagnée. — Le lendemain, M. de Lcscure, le général poitevin, proposa de nommer général en chef le colporteur de l'Anjou. — Ceci, le 12 juin. — Le 29, les Vendéens, devenus unegrande armée, entreprirent d'emporter Nantes. Cathelineau,
1 L'ÉJDMANT.
iteu déjà plusieurs chevaux tués sous lui, a à pied, à la tête de trois cents hommes, ses nts ou amis, hommes de son même village, :tra au fond de la ville, et reçut le coup tel.
)ilà l'homme de la Vendée. Il a été un peu ïndri et mis dans l'ombre par les chroniîrs royalistes, plus occupés des gentilshom- . Nous essaierons bientôt de remettre les choses ileur vraie lumière. Nous rétablirons l'élément îlaire des guerres vendéennes. Nous mettrons ice la légende trop effacée des républicains, les combattirent à travers les plus mortels scies, affamés quand le Vendéen avait les vieil abondance, entravés par les directions radictoireS des représentants plus ardents ustruits des choses de la guerre, calomniés i, menacés par les lettres do ceux qui chaque demandaient à Paris qu'on guillotinât Kléber 1 arceau, jur revenir, ces paysans de l'Ouest ne furent
n mot ici pour Kléber, sans à propos ; mais mon cœur jfje 'le dire ce mot. Une seule personne reste de la famille cher, sa nièce, à Strasbourg, dons l'état le plus indigent. la e s ! est-elle donc tellement oubliée elle-même qu'elle ne sente la honte d'une telle ingratitude?
ni bien compris, ni gagnés habilement par une propagande appropriée à leur génie. Us n'avaient pas été aussi insensibles qu'on le croit i au sublime éclair de la Révolution ; Mayenne qui furent les chouans, avaien aux portes du Mans, baiser, pleins de tel de la Fédération.
II était bien facile de prévoir que, laissait gagner de vitesse par l'intrigue il y aurait dans les campagnes de viol' tances. Ces populations avaient toujoi plus ou moins, au gouvernement du ce la milice surtout. Au XVI* siècle, la Ver guerre terrible au roi pour repousser Il fallait agir sur le Vendéen, comme on Breton du Finistère. Il avait engagé sei dans les mains des nobles; on devait 1 sur la solidité de ses créances, Lui fa moyens de prendre hypothèque, spécial les terres de ceux qui partaient pour fair à leur pays. 11 fallait, en accélérant la biens du clergé, vendre d'abord ceux qi acheter le paysan, non les édifices, mais en menues parcelles. Il fallait bien lu que les familles rurales ne perdaient
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les ressources que l'ancien régime leur offrait pour placer leurs enfants ; qu'outre le bas clergé, la Révolution préparait pour les jeunes paysans toute une armée civile à recruter, (rente mille maîtres d'école payés par l'État, non par les communes, ou mariés, ou mariables, et, dans ce dernier cas, prenant aisément racine dans le pays même, épousant des filles du lieu, et faisant ainsi l'alliance de l'esprit local et de l'esprit central, dont ils seraient les propagateurs.
Nous ne reprochons rien à la Révolution. Le temps manquait, les embarras étaient immenses, l'accablement, le vertige inexprimables. Ceci n'est point une critique que nous adressons à nos pères. Nous nous parlons à nous-mêmes, et pour notre instruction.
Quoi qu'il en soit, nous croyons qu'à côté de la propagande du clergé, il en fallait une, non pour les villes seulement, la plupart converties d'avance mais pour convertir les campagnes.
Ces Vendéens valaient bien qu'on y travaillât ; ils méritaient d'être, non vaincus, mais persuadés. En combattant contre la France, ils étaient Français de cœur, puisqu'ils aimaient mieux périr que d'appeler l'étranger. Un d'eux,
d'Elbée, qui était allé à Coblentz, en revint bien vite, ne pouvant tolérer les hommes de l'émigration.
On perdit les précieux moments où Ton eût pu se faire comprendre. On donna le temps au clergé d'intervertir les rôles, de se faire de la Vendée une sorte de république, tandis que la République, poussée par la nécessité vers la dictature, devenait une monarchie.
Il y eut alors ce choquant contraste : la Révolution, n'employant que les moyens négatifs, hostiles, semblait n'en vouloir qu'au corps, ne demander que deux choses à la Vendée : de l'argent et des soldats. Le clergé, employant les sermons et tous les moyens mystiques, semblait s'adresser à l'âme. Dans ce renversement étrange, les ennemis de l'esprit faisaient appel à l'esprit ; les ennemis de la liberté organisaient la résistance contre la liberté même.
L'erreur de la Révolution, telle qu'elle apparaît déjà dans les systèmes absolus et les esprits absolus qui mènent le dix-huitième siècle, fut de se reposer entièrement sur le pouvoir de la Raison, de lui croire une si invincible clarté, un attrait si irrésistible, qu'elle n'aurait qu'à paraître, le
monde tomberait à genoux; ils ne s'enquirent nullement des voies et moyens. Une fois en possession de Voltaire et de Rousseau, appuyés sur cet Évangile, dans les vingt années qui suivirent, ils y ajoutèrent peu, ou rien. Sieyès formula quelques généralités, un j udicieux plan d'attaque contre le pouvoir central. Quant aux résistances populaires qui pourraient se faire à la cause même du peuple, personne ne les prévit.
Personne ne s'enquit des campagnes. La ville les méprisa. La philosophie dédaigna l'instinct, cette vaste et féconde moitié de la nature humaine. On s'arrêta à la forme ; et toutes les résistances étant également méconnues, enveloppées sous la vague dénomination de fanatisme, royalisme, etc., on ne s'avisa pas d'apprécier tout ce qu'il y avait d'instinct républicain dans ces paysans qui se croyaient royalistes. Pourquoi ceux-là résistaientils? parce qu'ils étaient de tout temps portés à la résistance, indépendants de caractère et d'habitudes. Il eût fallu leur trouver le rapport de ce républicanisme local à la République , leur montrer qu'elle seule pouvait répondre enfin à leurs instincts de liberté, comprimés pendant tant de siècles, mais nourris dans la solitude,
LA LOI DOIT ÉMANER DE TOUS, sans compagnons que leurs bœufs, sai sion que les voix sau\ages qu'ils leur en poussant la charrue sous l'ombre (
vendéen.