NEUVIÈME LEÇON
(*01t PROFESSÉE)
— 10 février 1848. —
Suite de la leçon précédente. — Nos législateurs devaient fonder la loi dans 1 opinion, dans l'éducation. Personne n'a pris au sérieux la souveraineté du peuple. La France non consultée pendant soixante ans. La loi toujours neutralisée. Tiraillement du corps social. Mélanges monstrueux. Mort commencée. Le poëme du Dernier Homme. Il suffit qu'il reste un homme, une étincelle morale. — Devoir du jeune homme. Qu'il puise la force morale en lui. Ce n'est pas un miracle du génie qu'il faut, mais un miracle du cœur. Les grandes révolutions morales n'eurent de nouveau que l'appel au sacrifice. Exemples de la Révolution indienne, de la chrétienne, de la nôtre. La nôtre ne fonda pas la loi dans la volonté, par une éducation appropriée. Il ne faut ni démêler, ni couper le fil trop mêlé. Il faut, d'un grand cœur, entraîner le monde dans une sphère supérieure. Il faut que la fraternité marche devant la loi, lui fraye un chemin. Comment on peut commencer l'œuvre dès aujourd'hui; hors du monde des disputes. Conseil à un jeune homme.
Unité d'âme et d'esprit, si profondément troublée à cette heure, sainte fraternité de nos pères,
216 L'^TUOIAKT.
presque oubliée aujourd'hui, voilà ce que nous cherchions dans les deux leçons précédentes, sur la Légende et le Droit.
Noire pensée en tout ceci est celle d'un homme <rui, sentant en lui une division profonde, sentant son cœur qui .s'en va, tiraillé en sens inverse, mel sa main sur sa poitrine, se cherche, se dit : « Et pourtant, au fond, je suis un, je suis moi encore. »
Cette unité, nous la demandions d'abord à la communauté de légende nationale, ensuite à celle du droit...- — Légende, hélas ! affaiblie. Droit incertain, impuissant.
Le XVIil" siècle aima l'humanité, voulut un droit humain, le promulgua. — Mais il ne sut le fonder.
Fonder ! ce mot a deux sens.
Une chose fondée est assise sur un principe solide et certain. — Or, le dix-huitième siècle ne sut pas la base du droit, qui est le droit môme ; il .s'en alla chercher ad dehors un principe du droit étranger au droit, l'intérêt, le salut public.
Une chose fondée est entourée de ses conditions d'existence, de ses garanties, des moyens qui en
assurent la durée. — Or, Je XVIff siècle ne sut pas assez que ce n'est rien d'écrire des lois, si Ton ne prend les moyens de les Taire accepter, de les assurer dans l'avenir.* — Le premier de ces moyens, c'est l'éducation, celle des enfanfis, celle des hommes* Nos législateurs regardèrent l'éducation comme un Complément des lois, ajournèrent à la fin de fa- Révolution cette fondai ion dernière ; c'était justement la première par où il fallait commence^.-— L# Symbole politique, là Déclàration des droits, "étant une fôis posé,. il fallait, pour ba^e aux .lois, mettre dessous des hommes vivants, faire des hommes, fonder, constituer le nouvel esprit par tous les moyens différents, assemblées populaires, journaux, écoles, * spectacles, fêtes, augmenter la Révolution dans leur cœur, créer ainsi* dans tout le peuple Je sujet vivant de la loi, en sorte que la loi ne devançât pas la pensée populaire, qu'elle n'arrivât point, comme une étrangère,, inconnue et incomprise, qu'elle trou- * vat la maison prête, îc foyer tout allumé, J'impatiente Hospitalité des cœurs prêts à la recevoir. - La loi,* n'étant nullement préparée, nullement •acceptée d'avance, sembla, cette fois encore,
comme les anciennes lois qu'çlle remplaçait, toin-
ber durement d'ea haut. Cette loi, tout humaine qu'elle fût, sa présenta comme un joug, une né* çessité, aux populations surprises. Elle voulut entrer de force, dans un terrain où elle n'avait pas préalablement ouvert' le -sillon ; elle resta à la surface. * * .
L'Assemblée constituante avait pourtant une occasion magnifique, irréparable ; elle *trouva la situation tout entière^ il eût fallu ]£ bien prendre. Elle euf un moment unique, L'année 1790, où le cœur fle la France, ignorant et non préparé, s'élança au-devant des lois. Il fallait,. au li#u de se perdre dans un détail de lois secondaires, s'en tenir d'abord à deux choses : 1° Prendre la force» l'épée, l'épée de justice, l'armée et les tribunaux ; 2° Fonder et fortifier la foi de la Révolution par une propagande immense , une puissante éducation ées hommes, qui leur fît comprendre l'œuvre qu'ils faisaient, leur révélât leurs propres pensées, tout ce qu'ils avaient dans le cœur, les fit vouloir ce qu'Us voulaient... chose rare ; presque toujours nous voulons la volonté des autres, ce que suggère la ruse, l'intrigue, l'intérêt.
Pour avoir cette noble ambition d'agir sur les
âmes, pour se faire scrupule d'imposer aux.
hommes des lois incomprises, il eût fallu que la Constituante eût un respect délicat et profond de la souveraineté du peuple, que personne n'a eu jamais. Elle la proclamait en principe, y croyait peut-être, mais comme d'autres y ont ctfu depuis, comme à une chose d'avertir qu'on peut toujours ajourner. Chaque parti qui arrive reconnaît volontiers la souveraineté du peuple, à condition toutefois qfce^celui'Ci diffère son avènement. « Tu régneras par la suite, lui dit-on, obéis pour aujourd'hui. » Ainsi vont régnant toujours les minorité*, avec un langage plus ou moins poli pour le pauvre souverain.
Depuis ce jour de 89, où on lui permit de voter, et encore seulement pour élire les électeurs, depuis qu'il donna son suffrage (celui des six millions d'hommes faits qui étaient alors en France), il est redevenu muet. Personne ne s'est plus informé de ce qu'il pensait et voulait. Chacun hardiment a parlé pour lui. « Je suis le peuple, dit 93, partant je suis absolu; je ne consulte point le peuple. » — « Je suis le peuple, dit Napoléon, partant je
«lis absolu... » — « Je suis le peuple, dit Juillet, et sorti des barricades, etc., etc. »
La loi de la Révolution, émanée du droit du
peuple, mais sans rapport fixe avec lui, n'étant fondée en lui par nulle éducation, nulle action civilisatrice de la puissance publique, cette loi, dis-je, s'en est allée, orpheline et sans défense, à Ja grâce de Dieu, pendant ces cinquante années. Hélas ! si elle vit encore, ce n'est pas faute d'avoir été cruellement mutilée, torturée et démembrée. D'abord, des gouvernements de ruse ou de violence lui ont arraché dès membre», qu'ils remplaçaient par d'autres, d'une tendance opposée ; elle s'en va, contrefaite, bizarrement faussée de lois de réaction. Puis, dans les membres qu'on lui laisse, on pratique tous les jours la perfide opération d'injecter un autre esprit. Ce denii-siècle pourrait se définir : un complot persévérant de la jurisprudence pour exterminer la loi -en dessous, sans y toucher en dessus.
La politique fait deux choses. Elle dit au peuple : « Née de la Révolution, je dérive tellement du peuple, que jamais le peuple n'a besoin de parler lui-même. — Qui parlera? Mes juges; pour condamner la Révolution, je les prendrai au fond même de la contre-révolution. — Qui parlera? Le prêtre, contre qui la Révolution s'est laite ; je lui donne, outre ses confessionnaux, ses écoles, ses
LA FONDATION DU DROl?. 221
sœurs d'hôpitaux, je lui donne quarante mille tribunes, d'où il puisse écraser la Révolution. »
Ainsi va le corps social, tiré en deux sens ; un vigoureux attelage tire à l'occident, et un autre à l'orient.
Voilà le supplice extérieur, que tout le monde peut voir ; et il y en a un autre au dedans, qu'on remarque moins. Le patient, dans ce tiraillement douloureux, ne garde pas l'unité intime, qui réagirait, qui rassemblerait incessamment sa personnalité divisée. Cette âme n'est pas seulement divisée, elle est mêlée d'éléments ennemis. Le pis, ce sont les mélanges.
Mélanges bâtards, hétérogènes, mortels à qui les reçoit, ils ne s'arrangent entre eux qu'en annulant la vie propre du pauvre être qui s'en trouve le théâtre. Des générations parasites qui se font ainsi dans un corps vivant! horreur, dégoût, profond dégoût... J'ai entendu un homme, jeune, robuste, vigoureux, qui, plusieurs années durant, avait eu le ver solitaire ; il se souvenait avec effroi de l'abominable sensation qu'il y a à se trouver doublé d'un monstre qui a sa vie, ses caprices, ses mouvements personnels au fond de votre personne.
Des vfes paradoxales, monstrueuses et contradictoires, vivent dans la vie de la France. Monstrueuses. Le ver solitaire au moins est selon la nature. Mais qui tolérera l'Angleterre en pleine France, nos fameux amis du peuple, plus anglais que les Anglais, courtisant nos ennemis, pour être maîtres chez nous? Qui tolérera le prêtre, brisant la chaire de liberté, et chantant la liberté dans une chaire de mensonge ?
Ce peuple est triste, dit-on, je ne m'en étonne pas!
Avez-vous bien examiné ce que c'est que la tristesse ? Elle résulte généralement d'une discorde intérieure d'esprit ; elle nous vient quand nous sentons le tourment de Yhomo duplex. La vie, c'est surtout l'unité. La mort, c'est la division. Percevoir la division en soi, c'est un avant-goût de la mort. — Maint^pant, demanderez-vous pourquoi ce peuple est si triste ?
. Les êtres aisément divisibles, les polypes, etc., où la vie a peu d'unité, sont moins vivants par cela même. L'être, fortement un, profondément solidaire en toutes ses parties, comme est l'homme, a beaucoup de vie ; il est haut placé dans l'échelle des êtres. — La France, de moins en moins une,
•sentant son unité vitale, sa personnalité qui s'en va, descend aux êtres inférieurs; elle a bien raison d'être triste.
Triste à mort, comme dit la Bible. Triste d'une mort commencée.
11 est temps que l'individu, que chacun de nous, messieurs, se touche et se^ tâte le pouls, apprécie la quantité de vie qui reste, les ressources que cette France défaillante peut trouver en lui.
«Mais que peut un individu?... réduit à lui, que fera-t-il?... Que ferai-je, moi? sur qui m'appuierai-je? La loi, née du privilège, fille des minorités, craint toute association. Mon ami, mon camarade, mon associé naturel, est tout entier à l'intérêt, au plaisir, au bruit, que saisge ? Divisé en lui, dissipé comme il est, il est l'image de la division profonde d'un monde qui se dissipe en poudre. Comment songerait-il au mal, au remède ? Ce mal est en lui, est lui. »
Il ne faut pas s'informer du voisin, mais s'informer de soi-même.
Qu'il reste un homme en France, la France n'est pas perdue.
Dans le douloureux poëme de Grainville, intitulé
Le Dernier homme, le globe de la Terre, après d'innombrables calamités, desséché, usé, éteint, tend à une irçprt prochaine; le génie même du globe, lassé, découragé de vivre, aspire à ce dernier, repos ; il ambitionne la mort. Elle ferme l'oreille à ses prières. Pour qu'il obtienne 1# fin désirée, il y a une condition, c'est que le dernier homme meure. Aloft la Terre et son génie, délivrés de la charge pesante de vivre, entreront
au grand sommeik Mais, tant qu'il reste un seul homme, la vie reste tout entière, il n'y a pas moyen de mourir ; tout peut ressusciter par lui.
Oui, messieurs, tant qu'il y a un homme en France, un homme digne d'un tel nom, la France ne mourra pas,*la chose est impossible. Par lui, tout peut recommencer.
Il faut une âme. Il faut que la vitalité coihmune reprennej'étincelle au foyer de l'individu. Il suffit d'une étincelle morale.
Ne regardez donc pas tout autojir pour voir si le monde s'ébranle. Ne vous figurez pas que, pour remettre un monde dans le chemin delà vie, il faille l'effort d'un monde.
Les basses et grossières idées de la mécanique, où le mouvement se mesure à la force de l'impul-
sion, ne peuvent servir ici. Cherchez plutôt des ' analogues dans les phénomènes électriques, où l'imperceptible étincelle peut tantôt lancer la foudre, tantôt, par un plus grand miracle, susciter une herbe, une fleur.
Et l'étincelle moral*, de qui devons-nous l'attendre? d# vous, hommes deloj^ir? ou bien del'homme de travail ?
Ah ! votre foyer est bien froid, je vous vpis bien alangui d'ennuis, ou de jouissances... Je me fierais bien plus à Tardent foyer du peuple.
Mais quoi! si j'entre en son triste logis, aux heures de repos, que verrai-je qui me donne espoir? Je wis un homme qui dort accablé du travail du jour, je vois une femme qui veill^. C'est le pain, ce sont les enfants, c'est la rareté du travail, c'est le loyer qui va venir. Le terme y fatalité du pauvre, qui lui mesure le temps et lui fait haïr les jours 5 le terme, mot terrible,! que vous ne savez . pas, jeune homme, et qui fait que la mère de famille, des nuits tout entières, veille et pleure sur l'oreiller.
Comment donc pourraient-ils élancer leur pensée vers l'avenir ? ils sont écrasés du présent. Comment
déploieraient-ils les ailes de l'âme sous cette montagne de maux?
A vous, jeune homme! La responsabilité de l'avenir vous revient, le monde a besoin de vous.
Vous avez la vie légère, vous avez la santé, le temps, la libdrté de l'esprit Si vous avez des obstacles, presque toujours Us sont vôtres et de votnf volonté. Vous n'avez pas le matin à vous lever en sursaut, craignant* que l'heure ne soit passée^ aux derniers tintements d'une clophe de manufacture. Vous ne. craignez pa£ que le boulanger ne rçfusele pain, ne ferme sa porte. Vous ne craignes pas en sortant fle trouver^ la longue et chagrine figure du marchand qui se lasse enfio, du portier, au propriétaire.
Libre d'esprit ! grande parole, pour qur saura la comprendre, Lfltfe de temps, de pensées, de rêveries, de travail, de fécond repos, tibrerde s'orienter, de s'enquérir, de chercher dans les livres, et dans les hommes !
Àb! crois-moi, surtout, cherche en toi. -*- De- * *
mamle à ton gfeur, h U force que te donneront les. sacrifices personnels, les privations volontaires. — Puise en ta vaste sympathie pour ces masses in-
connues, qui meurent d'une mort muette, puise en tes larmes solitaires....
Qu'est-ce que la solitude ? Est-ce de broyer son coeur sur son cœur, pour tel chagrin de jeunesse? Est-ce de rêver, de laisser vaguement couler la vie, comme cette religieuse de la légende qui s'oublia trois cents ans à écouter le rossignol?... La solw tude, c'est la concentration d'un cœur puissant qui se prépare et se réserve, qui amasse la force morale. La solitude, c'est le premier sacrifice d'un homme dévoué aux hommes, qui ne s'éloigne d'eux que pour le» servir** Solitaire, pofcr éfre sociable > fuyant les heureux, les brillants, ce»? à qui la vie * est un jeu, pour s'approcher d'autani. mieux de la . vie réelle.
« Mais à quoi me servira l'éloignement de la société, la concentration de pensées? — Suis-jesûr d'en obtenw le prix?. . . Suis-je bien l'homme nécea^ saire? Ne faut-il pas aujourd'hui une forée iout exceptionnelle, qui donne un élan, une idée? Le monde semble attendre quelque chose de grand-, d'inouï... Uh miracle viendra à son secours, un coup de génie ; le génie le sauvera;.. »
* Le miracle qij'il nous faut, c'est un jniracle du cœur, -la grandeur, force et persévérance de la
bonne volonté. Avec cela, ne craignez rien, les paroles viendront toujours. Les mots n'ont jamais manqué, depuis le commencement du monde. Toutes les fois que le cœur est plein de pensées généreuses et de hauts désirs, quand il est comble et déborde, les paroles roulent en torrents.
Ne vous figurez pas que les grandes révolutions morales aient été des inventions inouïes, de merveilleuses découvertes de l'intelligence. Ellesfurent la forte et simple révélation de ce qui tout naturellement couvait dans le cœur de l'homme.
Le beau du monde moral, c'est de créer sans créer, de faire ce qui était déjà. L'éducation crée dans l'enfant ce qu'il avait dans l'esprit. La loi crée dans la société ce qui était déjà dans la volonté de l'homme.* Les nouvelles religions de môme; elles disent à l'homme le nom du dieu qu'il sentait, sans le nommer.
La belle révolution indienne qui brisa la fatalité des castes , qui ouvrit une morale nouvelle à quatre ou cinq cent militons d'homme*, elle fut moins un coup de génie qu'un miracle de la volonté.
Leur légende le dit admirablement, dans une forme simple et sublime. Un guerrier veut monter
à la caste supérieure, à celle des brames et méprisé, il veut, et devient plus que s'enfonce dans une forôt, se plonge dan térité de vie incroyable, concentre ses fi rainasse en lui, retient son haleine p temps infini. Dans cette concentration, une énorme puissance dont la nature < à être fort inquiète. Les brames Tienne nies viennent, les dieux viennent, alan blants ; ils prient le terrible ermite de un peu ses austérités, de reprendre h ménager l'univers; les trois mondes au paru au froncement de son sourcil.
Voilà la caste brisée ; le guerrier se ; dessus de> brames. Les dieux voient qu' truire... — Attendez, il peut créer. Vo ni les dieux, ni les hommes ne prévoit dha, de la même caste, moins lerrib puissant , vient doucement annoncer caste est égale, que tout est ouvert en »ux hommes de bonne volonté. — Lei jusque-là, se targuaient d'une absurde i son, assimilant le brame au fruit, le gu branches de l'arbre, le vil paria au pî< dha répond simplement en montrant m
230 I/ÉTUDIàNT!
l'Inde qui produit également au pied et aux branches, et donne des fruits par la racine*
Le christianisme est, de même, admirable de simplicité. Il emprunte des dogmes à l'Asie, des subtilités à la Grèce ; mais sa force est celle du cœur 1 ; par elle, il étonne, il enlève tout le monde antique. Les peuples entraient sans espoir sous la loi de l'Empire éternel , ils y trouvaient l'égalité d'esclavage, la fraternité du malheur. Ils l'acceptaient, sans la vouloir. Le christianisme la leur fit vouloir, embçasscr ; la mort communs des nations, dès qu'elle fut voulue, ne fut plus la mort; la vie fut au fond du sépulcre.
Notre Révolution non plus n'annonça rien d'inouï. Les idées qu'elle apporta n'étaient pas tombées du ciel. Elle fut un miracle, sans doute, mais celui de la volonté»
Le 4 août, vers minuit, le 14 juillet, à midi, la France monta bien haut vers Dieu. L'élan du cœur
1 Force contenue tout entière dans son incomparable légende. Les mystères d'Eleusis, et bien d'autres, enseignaient la mort d'un jeune Dieu, sa résurrection. Mais ici, c'est un Dieu qui aime et veut mourir. Cette toute-puissante légende a, par la Âorce du cœur, soutenu plus de mille ans, comme dans les airs, une théologie ruineuse et sans base, qui porte sur le privilège et la pré iérence d'amour, sur l'injustice de Dieu.
fcA FONDATION DU DROIT. 231
fut admirable. L'intérêt, l'orgueil, toutes les eau ses des divisions humaines semblaient périr pour toujours.
Le soleil des Fédérations eut le surprenant spectacle d'un même cœur de vingt millions d'hommes. Et le prodige, c'est que cet état sublime ne fut pas d'une heure, comme on l'avait dit; il dura des mois entiers.
J'ai dit ailleurs la terrible conjuration intérieure et extérieure qui tira la France du ciel à la terre, la força de prendre Fépée, de combattre, lui changea le cœur. *
Néanmoins une cause, non moins grave, de ce fatal revirement, est celle-ci : La loi fut .dite, elle ne fut pas voulue.
Pour la faire vouloir d'abord, il fallait la faire comprendre; il fallait, dès 89, organiser avant tout la grande éducation politique, qui eût été la ferme base, le fondement de la loi, sa garantie dans l'avenir. Je parle, bien entendu, de l'éducation, non de l'enfant seulement, mais surtout de l'homme. Si la loi eût été comprise, si chacun avait bieâ vu l'intérêt qu'il avait à la défendre, elle eût duré à coup sûr.
Rien ne vit, rien n'agit, ne dure, qui ne soit
fondé dans la conviction, fondé dans la volonté.
Il ne suffit pas que la loi présente le timbre d'une assemblée, il faut qu'on y reconnaisse le cachet du peuple, le timbre dû Dieu. Une loi métaphysicienne, abstraite, dit 'en vain : Je suis la Raison. Elle parle une langue étrangère. Apprenez-moi donc au moins à comprendre cette langue. Si j'ai droit de faire la loi (et ce droit est celui de tous), n'ai-jc pas celui de l'entendre? -
Soixante ans se sont écoulés. De cruels malentendus ont mi% notre pauvre France à deux pas de sa ruine. Tous ont travaillé, ce semble, à obscurcir la situation. Pas un d'eux n'a pu fonder; ni le
prêtre, iy l'Anglais, ni le droit divin, ni le soi-disant équilibre constitutionnel, ni l'industrialisme; les voilà tous convaincus d'impuissance; pas un n'a çéussi pour lui, tous ont seulement réussi à embrouiller les affaires et les i^ées, à enchevêtrer le fil. La presse se consume à dévider le terrible éeheveau, et elle n'en vient pas à bout; elle mêle ses erreurs aux erreurs, ses passions aux passions. Que d'écrivains distingués, d'hommes ardents et courageux j'ai vus là mourir à la peine !
Messieurs, il ne faut pas dévider le fil, et il ne faut pas le couper.
Plusieurs, plus impatients qu'habiles, disent à toute chose : Coupons. Ils n'en savent pas davantage. La seule médecine à leur usage, c'est un certain empirisme chirurgical. On coupera. Mais si le mal repousse à côté? « Eh bien ! nous couperons encore. » Mais si le mal est répandu dans tout l'organisme?... Dans les choses de Târnc surtout, couper, c'est aggraver le mal.
Pour }'âme, il n'y a qu'une chose qui serve, c'est l'âme et la volonté.
Ce qu'il faut ici, c'est une âme assez haute, une volonté assez forte pour dominer la situation, une
volonté noble, pure, héroïque, si prête à se sa-
crifier, qu'elle puisse enseigner à tous le sacrifice volontaire, et qu'elle soit écoutée.
Il faut une âme qui ne connaisse ni chicane, ni violence, qui, naturellement au-dessus, n'ait dispute avec personne, mais qu'en elle on voie une telle lumière, que tous y regardent en haut, et qu'ils n'aperçoivent plus les misères d'intérêt, de vanité, de querelle, qui sont restées à leurs pieds.
« Dévouez-vous. » Avec ce seul mot, l'Inde, on l'a vu, brise les castes, le Christianisme unit le monde antique, la Révolution commence une fédération du genre humain.
254 " I/ÊTUDÏANT.
Qui dira : « Dévouez-vous »? Le plus dévoué sans doute. — Il faut un miracle du cœur.
Quelque . rares et solennelles que soient ces apparitions de l'élénjent divin qui est en l'homme, mes pressentiments me disent que les temps n'en sont pas éloignés. La France périt certainement, si cette chose n'arrive. — Et la France, tout préjugé national à part, me semble si nécessaireau monde, le salut universel est tellement lié au sien, que je ne doute point ici. Oui, cela sera.
Un homme, des hommes viendront qui auront tellement la fraternité en eux, qu'à les voir et les entendre, on y participera. Ils iront hors des disputes, par le grand chemin du cœur, et le monde courra après eux. Et partout où ils auront passé ainsi, aplani la route, la Loi viendra par derrière, consacrant les pensées des hommes, les volontés . héroïques d'un peuple renouvelé.
Je sais bien l'objection : « La fraternité sentimentale, libre, livrée à elle-même, n'est pas efficace. — La fraternité, écrite dans les lois, impérative, coactive, sanctionnée par des peines, est une fraternité non fraternelle. » — Cette objection embarrassera tant qu'on s'en tiendra au vieil idéal de la loi, qui, d'en haut, vient à l'improviste s'im-
poser aux populations tremblantes. Mais personne n'objectera rien, quand la fraternité, animant, soulevant les cœurs, marchera devant la loi, pour lui frayer le chemin. — Que sera la loi? L'alliance, le fraternel sacrifice des intérêts opposés, la justice du riche, la modération du pauvre, la voix de cette patrie, que nos aïeux nommaient si bien V Amitié.
Mais il faut d'abord que marchent devant des héros de fraternité, qui frayent à tous la voie large, et qui entraînent les cœurs, et qui mêlent toute chose dans un sentiment héroïque, de sorte que les peuples entiers, s'animant d'une obéissance passionnée à la loi, ne la distinguent plus de leur volonté personnelle, la trouvent identique à la liberté.
Voilà le haut, le lointain idéal. — Que sa hauteur toutefois ne nous décourage point.
Est-ce que nous ne sommes pas des hommes?
est-ce qu'il n'y a plus de jeunesse en France, ni de cœurs ardents?... On reproche souvent au jeune homme la passion, qu'on croit son obstacle. Et moi, je lui voudrais une plus grande passion, une passion non faible et mobile, mais forte, persévérante et haute, dressée aux choses grandes et sublimes, à celles qui ne passent point.
Oui, c'est une grande passion qu'il me faut ici. Voilà pourquoi je m'adresse au jeune homme - Elle vient bien, dans la tempête; mais, dans une situation calme en apparence, maladive, mortelle en dessous, pour prendre un grand et noble élan, il faut l'ardeur de cet âge, la flamme d'un jeune cœur. ;
Kick r disait, la veille d'une mémorable bataille : Je prépare mes facultés. — Préparez les vôtres, dès aujourd'hui, à cette croisade morale.
11 faut, c'est la première chose, faire effort pour échapper aux habitudes, aux entourages qui rapetissent l'esprit. Il faut vouloir étendre son horizon et ne pas croire, le matin, quand on a lu son journal, qu'on a embrassé le monde. Il faut aller voir soi-même, s'enquérir, de porte en porte, demandera la France ce qu'elle pense de soi... Hélas ! depuis cinquante ans, personne ne daigne s'en informer.
« Mais je suis retenu ici... je ne puis faire une telle enquête, voyager ainsi au loin... » Les plus profitables voyages sont ceux qu'on fait sur place même, souvent dans sa propre maison, aux ateliers, aux greniers, les voyages de bas en haut.
« Pour voir le pauvre, il fi* ut l'aider, il faul de
l'argent, être riche... » De l'argent! la fraternilé est tellement effacée qu'on ne suppose plus les rapprochements possibles sans cet intermédiaire ! mais l'argent est bien souvent ce qui fausse les rapprochements, j:e qui rend les relations impossibles ou serviles. De l'argent! si vous commencez ainsi, tout sera fermé. — Quand vous aurez eu entrée, obtenu confiance et mérité amitié, alors, si vous avez de l'argent, si le travail exige quelque avance, on vous fera cet honneur de s'adresser plutôt à vous. — C'est ainsi, jeune homme, c'est avec ces réserves, que vous pouvez mériter de devenir l'ami des pauvres, et commencer de la manière la plus simple, la plus efficace, l'œuvre de la fraternité.
Vous aurez, à ce premier pas, un intermédiaire naturel qui aplanira bien des choses entre vous et les familles. C'est l'enfant, qui, si vous semblez bon enfant, viendra à vous. Il n'a pas la défiance, il ignore les vaines distinctions de classes, toutes les idées étranges, contraires à la nature de l'homme, qui nous traversent l'esprit. Grâce à l'enfant, vous voilà introduit et accepté. Il est entre vous et les siens, avec une familiarité noble et tendre. Dès lors, la femme parlera, vous cou-
tera bien des choses, et le mari, au départ, vous tendra la main.
Ah ! si nous autres, les doctes, les éclairés, les subtils, nous mettions dans nos rapports avec les autres hommes la noble simplicité de l'enfance, son ignorance des disputes, la fraternité serait bientôt ici-bas.
Celui qui aura action sur le peuple ne sera pas nécessairement un homme de génie. Il sera un homme héroïque et simple, plus qu'homme par la volonté, mais d'un cœur enfant.
Voilà ce que le jeune homme ne doit pas perdre de vue. Qu'il agisse, parle, écrive, je lui souhaite une âme forte et simple, tout étrangère aux disputes, comme furent plusieurs hommçs de la Révolution, un Latour-d' Auvergne, un Dôsaix. Cette haute sérénité, au-dessus de tout parti, sera le caractère moral où le monde se rattachera.
Naguère, me promenant à Fontainebleau avec un jeune homme qui m'est cher (et qui le sera plus iard à la France), il m'entretenait d'un livre commencé, me demandait ce qu'il fallait y mettre de la f olémique du temps : « Rien, lui dis-je. Laissez les disputes à nous autres plus âgés, écrivains déjà engagés dans la bataille, dans le gouvernent de la
presse. Laissez-nous cette besogne. Elle est utile, mais ce n'est pas la vôtre. Vous, ¥Ous çbvez tendre plus haut. Conservez, pour nous relever, cette haute virginité de l'esprit. Rien de trouble, rien d'amer. Que nous ayons, nous autres, génération laborieuse, une sphère supérieure en vous, où nous reposions nos yeux fatigués sur une pure lumière de vie. Gardez-la bien, cette vie, cette pureté, cette lumière; le monde peut-être y puisera tout à l'heure. Vous ignorez les disputes ; eh bien ! vous ressemblez en cela à l'ignorance de la France ; l'immense majorité n'en sait rien non plus. De leur instinct, courageux, ferme et résigné, au vôtre, jeune et sympathique, il y aura correspondance et des rapports inconnus. Toute la sphère intermédiaire du monde lettré et disputeur vous méconnaîtra. Mais qu'importe? Vous monterez si haut, jeune homme,* que vous serez entendu du peuple, te jour où le poète et le peuple se seront reconnus, compris, une ère nouvelle commence, une ère heureuse, fraternelle. »