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DEUXIÈME LEÇON

— 23 décembre 1817. —

Le divorce social dans la littérature et dans la langue, commencé dès le moyen âge. — La Révolution crée une légende d'unité. — Le cœur doit être accusé du divorce social. (Cette éducation, toutefois, moins mauvaise dans le fond que dans la forme.) — Position triste et isolée de l'étudiant. — Comment le jeune légiste doit interpréter le droit par la vie. — Avantages du jeune médecin, pour étudier la vie morale ; souvenir de Savart. — La Salpêtrière et Bicêtre. — Combien le jeune homme peut puiser de vie dans le peuple; souvenir de Miçkiewicz (1812). — La grande famille du jeune homme, c'est l'homme de génie et le peuple. — Sens général de cette leçon.

Messieurs

Je vous l'ai dit, le mal du monde est là : il y fi un abîme entre vous et le peuple.

30 I/ÉTUWANT.

Le peuple ! est-ce que nous ne sommes pas tous peuple?.. J'entends ici par ce mot les 30 millions d'hommes, je devrais dire 32, qui n'ont aucune connaissance ni de vos livres, ni de vos journaux, ni de vos théâtres, ni même des loi» auxquelles ils obéissent.

Veuillez, je vous prie, laisser de côté vos statistiques trompeuses, qui augmentent à volonté le nombre de ceux qui vont aux écoles (que m'importe, s'ils n'apprennent rien?), le nombre de ceux qui, au mojnent de la conscription, parviennent à simuler une signature!.. Messieurs, il y a plus de 30 millions d'hommes qui n'ont presque aucun rapport d'esprit avec vous ; c'est de là qu'il faut partir. Vous êtes une nation de 2 ou o millions d'hommes environ ; tâchons qu'il n'en soit pas ainsi.

Si la Presse, les journaux, le théâtre, ces puissants moyens collectifs, ne suffisent pas à réunir les deux peuples divisés, ne faudra-t-il pas y joindre l'action directe, personnelle, les communica* tions orales, la parole chaleureuse et féconde, qui, sans intermédiaire de papier, va tout droit de l'homme à l'homme, du cœur au cœur? Notre confiance excessive dans la grande mécanique

moderne nous a fait dédaigner comme trop simple, trop faible, impuissante, l'action de la parole. Pourtant, nous le voyons, la Presse est impuissante elle-même : le divoBce augmente, la brèche s'élargit.

Le lien le plus fort qui soit entre les hommes, la'tommunauté de la pensée, n'existe pas dans cette société.

Nulle culture, nulle littérature commune, et nulle volonté d'en avoir. Les lettrés écrivent pour Jes lettrés; les ouvriers littérateurs, dont plusieurs sont très-distingués, écrivent dans les formes des lettrés, nullement pour le peuple.

Voyez les Juifs ! ils avaient la Bible ; ce fut leur unité. Les Grecs ! ils avaient Homère ; ils s'entendaient en lui. On dit que les Sparliates et les Athéniens étaient une aristocratie, cela est vrai ; mais leurs sujets, la majorité même de leurs esclaves, avaient Homère en commun avec eux, de sorte qu'ils étaient, sous ce rapport, au niveau de leurs maîtres ; ils avaient ce que vous n'avez pas, l'unité dje pensée. Les Allemands, même aujourd'hui, que vous croyez si divisés, ont une sorte d'unité, vague en apparence, mais profonde, dans leurs légendes populaires, dan? Schiller et Weber; ils

ont l'unité musicale. Le génie des grands musiciens pénètre dans tous les rangs de la population. Et lorsqu'un prince souverain passe dans un village, et qu'il entend sortir d'une chaumière la voix de Beethoven, il la reconnaît, en suit le rhythme, et se met au pas; et, sous ce vrai roi de l'Allemagne, il marche un moment dans l'égalité.

Qu'avez vous de semblable ?

Le divorce social ici date de loin. Dès le douzième siècle, trois langues ont commencé, j'allais dire trois peuples. D'abord, comme partout, YEglise, qui s'obstine à parler latin, langue que dès lors on n'entend plus. Puis Yari&tocratie avec ses longs poèmes, ses romans, sa liltérature tou* à part. Et cetle classe si peu nombreuse, elle appelle sa langue la langue française.

Est-ce bien là la France ? c'est, tout au plus, la tête de Ta France ; la France n'en sait rien. Elle est divisée en cent patois... Le patois, mot d'ignorance insolente!.. De nos jours, on a su que c'étaient généralement les dialectes d'une langue délicate et savante, où parlèrent les plus subtils des hommes, les troubadours et es trouvères, ces théologiens de l'amour.

Ainsi, vous avez toujours été vous divisant.

L'esprit de spécification qui augmente dans les sciences n'y a pas peu contribué. Et vous allez ainsi jusqu'à la Révolution ! Elle vous donne ce qu'aucun peuple du monde n'a encore, une légende d'unité nationale. Ni l'Angleterre, ni l'Allemagne, ni l'Italie, nul peuple n'a une telle légende. Voilà que vous en avez une, c'est un coup du ciel, un miracle. Vous avez une légende, la plus sublime comme idée, qui est la Révolution ; la plus héroïque comme fait, qui est l'Empire. Il semble, après cela, que vous allez avoir l'unité; et vous ne l'avez point!

Qui faut-il accuser ? Est-ce la faute du cœur? Sommes-nous donc tous ici tellement égoïstes, endurcis, livrés aux jouissances matérielles, à la brutalité de l'intérêt, que, chacun suivant à l'aveugle son sentier de banque, de bourse, de commerce, la patrie nous soit devenue indifférente^ que nous ayons perdu tous les sens du cœur!..

Messieurs, j'en connais parmi vous, et je crois la même chose de ceux que je ne connais pas, qui emploient leur argent, leur temps, leur vie, à 4es choses élevées, utiles, charitables. Je ne puis donc accuser en masse indistinctement les classes

lettrées, aisées.... — Je puis parler de tout cela fort indifféremment, car j'ai traversé plusieurs classes ; j'ai quelque sujet de croire que je les ai étudiées toutes. — D'autre part, je vois aussi des gens qui dépensent beaucoup d'argent pour leurs plaisirs (je ne sais si vous en connaissez) ; ce sont, je le suppose, des gens qui attendent, qui croient que demain une idée va surgir à l'horizon, et qui, en attendant, se désennuient; en cherchant à se désennuyer, ils s'ennuient encore plus.

Si beaucoup d'hommes se sont isolés, endurcis, telle n'est pas la nature humaine ; il faut chercher aux vices du cœur des causes dans l'esprit. L'esprit est en un sens le fond de notre nature; ses jugements mènent le cœur : l'esprit est l'arrièrescène où se meuvent et se tirent les fils qui nous conduisent. Il ne faut donc pas toujours s'en prendre au cœur ; les vices du cœur viennent surtout des vices de l'esprit. Et, l'esprit lui-même, qui le fausse surtout, dès son point de départ ? La culture tout abstraite que l'on nous donne, cette quantité de formules qui encombrent, énervent la pensée, enfin l'éducation tle l'École.

Ce n'est pas volontairement que l'esprit se res-

serre : des causes très-artificielles, spécialement cette culture scolastique, l'ont amené, malgré lui, à prendre ces formes arides, subtiles, qui l'isolent de la vie, l'éloignent de plus en plus du peuple.

Non, ce n'est pas volontairement que noussom- .mes divisés.

Qui souffre le plus de cet état d'abstraction, de sécheresse, d'isolement? Qui, entre tous, éprouve le besoin de revenir vers les sources de la vie ? Je vais vous le dire... mais vous le savez tous : le jeune homme.

Que veut dire jeune ? Cela veut dire actif, vivant, concret, le contraire de l'abstrait; cela veut dire chaleureux et sanguin, encore entier, spontané de nature, enfin (comme on no\is a aussi appelés, nous autres sortis du peuple) barbare; ce mot m'a toujours plu. (Applaudissements.)

Le pis pour le jeune homme, c'est que, dès le premier âge, il est environné de secours : je parte des jeunes gens des classes auxquelles vous appartenez; il est environné de secours, de secours accablants. Du moment qu'il a les yeux ouverts, on lui donne des grammaipes et des catéchismes, c'est-à-dire des livres de logique et de métaphj-

sique, philosophie des mots, abstraction d'abstractions; ajoutez-y des abrégés, une AraTrie déserte de tables des matières propres à stériliser . Tesprit.

Une chose étrange (et que vous savez, du reste, nous avons tous souffert), une chose triste à dire, c'est que la société pèse en proportion de la faiblesse. Elle pèse de tout son poids sur la femme et l'enfant. Et ce qui est bizaite, c'est que l'enfant souffre davantage peut-être dans les classes qu'on appelle heureuses. L'enfant pauvre, prenezle dans sa pire condition, celui des manufactures, est condamné au mouvement; l'enfant riche à l'immobilité. Je pourrais citer tel collège où deux heures d'étude sont suivies jj.e deux heures de classe, en tout quatre heures d'immobilité sans interruption. Je dis que, si on considère la mobilité de cet âge, le besoin de mouvement que lui impose la nature, cela est fort au-delà des tourments qu'impose à l'enfant pauvre le mouvement perpétuel des manufactures... Sedet, œternumque sedebit... C'est le plus terrible supplice que Virgile ait trouvé pour son enfer.

De plus, faites la différence de la manière d«mt ils sont occupés. L'enfant des manufactures agit

et marche, personne ne lui demande compte de sa pensée ; il est libre dans son rêve. L'enfant de nos écoles n'est nullement libre en ce sens ; c'est sa pensée qui est fatiguée, surmenée, supplice intime qu'on ne peut comparer au supplice des jambes. Il est fixé et de corps et d'esprit; fixé dans la grammaire ou le catéchisme, dans l'abstraction, j'allais dire dans l'impossible et Finaccessible.

Platon, Aristote, arrivaient à pfeine à trente ans aux choses que nos enfants sont tenus de savoir à douze.

Cettç terrible éducation, organisée jadis par les jésuites, trop docilement suivie par nos collèges, est tout à fait la môme chez les prêtres fct chez les laïques, qui sont néanmoins plus instruits. Au collège, elle s'adoucit quelque peu vers quatorze ou quinze ans. L'enfant parvenu "enfin en seconde, en rhétorique, voit finir ses ennuis ; la grammaire s'arrête, la littérature commence ; il respire, le voilà sur les genoux de Virgile; il prend une âme : c'est un homme.

Et au moment où il ouvre cette âme, les écoles

spéciales le ressaisissent (l'École Potytcchniquc,

l'École de Droit ou tQute aulre), et le replongent à

peine réchauffé, ravivé, dans le Styx de l'abstraction.

En tout ce que j'ai dit plus haut, je n'ai entendu nullement attaquer notre éducation classique. J'en suis le partisan le plus déclaré. Je crois que si nous autres affranchis, réchappes du moyen âge, courbés naguère sous son dogme "écrasant, serfs hier, hier à quatre pattes, nous n'avions pris dans ces littératures l'attitude des souverains de la pensée, qui sont les Grecs, des souverains de l'action, qui sont les Romains, nous ramperions peut-être encore dans la servilité du moyen âge. Voilà à quoi nous sert cette éducation par l'antiquité, cette société des grands peuples , qui , chacun dans trois siècles (leur période féconde ne dure guère davantage), ont donné plus d'hommes que tout le monde du moyen âge n'a pu en produire en mille ans. Il iaut croire qu'il est bon d'étudier ces hommes, ces peuples, je ne dis pas de leur ressembler ; il ne faut point ressembler, mais il faut regarder. Donc, je suis partisan des littératures grecque et romaine, des histoires de la Grèce et de llouic; cette éducation, à mon avis, est la plus noble éducation.

,te la défends pour le fonds, la substance ; je la "blâme, quant à la méthode. Il ne faut pas arriver trop tôt à la grammaire ; il ne faut pas arriver a l'histoire résumée, quand on ne sait pas l'histoire du détail. Jl faut commencer par le matériel, par le détail circonstancié; quand on Ta, ce détail, quand on commence à en être embarrassé, quand l'enfant dit : Mais si on me résumait tout cela, si l'on abrégeait, si l'on simplifiait?.. Alors qu'il vienne un homme qui ait pitié de lui, qui lui donne en présent, pour faveur singulière, une grammaire, un abrégé. Une telle éducation voudrait ainsi des ménagements, des acheminements, <les préparations lentes, douces, habiles. J'y retiendrai ailleurs.

Les formules dont on nous surcharge dans tous les genres d'études devraienttoujoursvenir comme aide, comme secours demandé, et tard. Et il ne faut pas s'exagérer leur secours. Elles aident souvent, et souvent font obstacle.

J'ai eu longtemps pour voisins deux jeunes Bretons, qui s'occupaient de mécanique, et s'étaient fait une machine à marcher. Assis entre deux roues, sur un axe mobile, une légère im-

ion leur suffisait pour avancer rapidement, ilaine, rien n'était plus commode ; on faisait lieues comme en songe. Qu'une hauteur se entât, la machine, loin d'aider, devenait un acte, un embarras ; au lieu qu'elle portât, il it la porter.

Dilà, Messieurs, l'image des formules, celle hommes qui s'en serviraient toujours, qui iraient qu'au moyen de ces instruments artils, sans jamais recourir à l'action naturelle, nie. Elles servent en plaine, je veux dire dans ;as ordinaires ; mais dans une rencontre imue, qui demande une activité spontanée, une gie, un homme, ces instruments, cette habis d'y recourir toujours, entravent, embarras- , on en porte le poids.

evenons. Voilà le jeune homme quitte enfin ollége, appelé aux études spéciales. Le voilà le pavé de Paris, installé dans une grande ion, un hdtel, comme on dit, tout seul; il n'a de relations, il en formera peut-être, et de vaiscs. Mais pour l'instant il est seul, comme Lobirison dans son île. Il y a eu un moment epos entre le collùgc et les écoles, il s'est eu réchauffé au foyer ; il arrive là. . . Rien que

glace et que vide. Cette ville, elle est pleine de vie, de chaleur, de puissance, mais il n'en sait rien ; il appelle cela un désert ; les hommes y fourmillent, les hommes bienveillants; il l'ignore. Il a une vie seule, abstraite en quelque sorte, et, en face de lui, un livre tout abstrait, ce petit livre, par exemple, que vous connaissez tous, en petits caractères, à la tranche de cinq couleurs. Ici les précédents lui manquent pour comprendre. Rien avant, rien après. Il cherche les commentaires; mais que font ces commentaires? la plupart augmentent les difficultés; ils lui expliquent que, indépendamment de toutes les obscurités qui lui viennent dans l'esprit, il y a une infinité de cas minimes, obscurs, peu connus, qu'il ne rencontrera peut-être jamais dans sa vie; n'importe, les voilà. (Applaudissements.)

Messieurs, vous comprenez bien que tout ceci n'est pas contre l'enseignement actuel du droit. Je crois que la méthode abstraite, que la méthode d'analyse, qu'on suit en général, est bonne en ellemême, et il est bien loin de ma pensée de parler contre des hommes spéciaux, profonds dans leur science, sous lesquels je voudrais pouvoir Fétu-

dier. Je veux dire seulement qu'entre l'enseignement élevé qu'ils nous donnent et l'enseignement des collèges dont nous sortons pour arrivera eux, il faudrait un intermédiaire. Il est évident qu'il y a là une lacune, et que le jeune homme qui sort des études littéraires ne peut arriver droit au Code civil.

Il faudrait savoir ce qui est avant, après ce Code ; quelle est la société antérieure, et celle que le Code a faite : l'ancienne société, de ses besoins, de ses nécessités, a engendré ce Code. Il faudrait que l'étudiant retrouvât le droit et le réinventât dans les circonstances sociales dont il est le produit. Prenons un exemple dans les lois de la succession.

Quelle était la famille avant la Révolution?

Celte famille, Messieurs, nous en avons une révélation éloquente, profonde, qui aide bien à comprendre nos lois. Lisez les Mémoires de Mirabeau, lisez ses lettres écrites au donjon de Vincennes à son père, souvent plus éloquentes que ses discours de la Révolution. Là, vous verrez la Révolution dans la famille, chose bien plus terrible que la Révolution dans la cité; vous y verrez, quinze ans d'avance, des 92 et des 93, du père contre le fils, du fils contre le père; et vous comprendrez

que la première nécessité de la Révolution, c'était le Code civil. C'est du donjon de Vincennes et dans les lettres de Mirabeau que vous verrez de loin venir nos lois de succession; c'est là que vous comprendrez la dureté de la famille antique, fondée, comme l'État d'alors, sur le privilège et sur l'injustice.

Notez que les considérants du Code civil vous apprendront peu là-dessus. Ils ont été rédigés d'une plume simple et nette, élégante, mais, aussi, sèche et froide. Les discussions du Code civil sont elles-mêmes insuffisantes ; el'es ont été rédigées par des hommes éminemment capables, mais des hommes qui sortaient de la Terreur, qui venaient de tirer leur cou de dessous le couteau, et qui étaient restés, malgré leurs grandes facultés, p4!es et affaiblis. Ces discussions, toutes belles, admirables qu'elles sont, ne sont pas toujours dignes de la grandeur des choses. Je ne sais pas si c'est la faute de Locré.

Il faut prendre le droit dans ses sources, dans la société, dans la famille d'avant la Révolution ; et quand vous avez fait cela, il faut le prendre après, c'est-à-dire dans les résultats qu'il a produits. Ces résultats. Messieurs, où faut-il les

tivf

fe

fe " chercher pour la succession? Ce n'est pas seule

ment dans les livres.

Quand vous passez dans la rue, vous voyez souvent étalés à la porte d'une maison, hier fermée, aujourd'hui ouverte, vous voyez là, par terre,

|^ des tasses, des assiettes, des meubles, des gra-

vures, etc. C'est une vente après décès. Mais pourquoi cette vente?.. Vous regardez, vous remarquez des objets tristement ridicules ; et la conclusion ordinaire , c'est que le défunt était un pauvre homme qui n'avait pas beaucoup de sens; c'est la pensée de ceux qui passent, qu'ils achètent ou qu'ils n'achètent pas. Ces meubles, qui, dans leur arrangement mutuel, avaient un sens, une harmonie, un ensemble, ils perdent tout, dès que vous les divisez et que vous les mettez là, par terre, dans une confusion baroque, qu'on croirait parfois satirique, si l'on ne savait que le tout est hasard, insouciance du brocanteur.

Quand vous avez regardé cela, vous trouvez la loi

bien dure. Comment ! voilà par exemple un livre

de prières dans lequel cet homme a lu pendant

trente ans de suite, voilà telle image qui tous les

£«,:. matins a réveillé sa piété* voilà enfin tel meuble,

vieux serviteur qui ne Ta pas quitté. Comment ! tout cela traîne dans la boue. L'ennemi est-il là?.. Nullement; c'est la loi, dans sa précaution maternelle et compatissante. Il y a un enfant. Eh bien! messieurs, la loi est si terriblement intéressée pour cet enfant, d'après noire Code, qu'elle va mettre la maison à sac. Voyez- vous ! ces meubles-là , à leur place , valaient, que sais-je? 1,500 fr.; ici ils valent 15 fr. La loi met dans la rue le Saint des Saints de la famille, elle prostitue la mémoire du défunt au ridicule... Elle s'est dit : « Cet enfant-là a des parents très-proches, il a des frères, des sœurs, des oncles, etc.; tous ces gens-là pourraient bien le voler; mais moi je suis sa mère.... » Et alors elle le ruine.

Ce seul spectacle en dit plus qu'aucun commentaire du Code. Nul livre n'a la force instructive de l'observation et de la vie. Le jeune homme trouvera là la critique du droit actuel qui brise le foyer, et pourquoi tant d'autres pays, voulant à tout prix assurer l'accumulation, l'arrangement, l'unité du foyer, immolent à l'aîné la famille même et la justice. Il aura d'un même coup compris les deux systèmes, et, sans retourner à la

ïc du passé, il cherchera les moyens de re- :'à la barbarie présente, ibien le jeune médecin est mieux placé enîa le jeune légiste pour entrer profondément es réalités !

ginez l'avantage immense de l'interne seul in hôpital. Le médecin en chef passe, reil impose, obtient moins de confiance, il a : temps pour chaque malade, il n'en conjeun : numéro 1, numéro 2, numéro 3, etc.

interne, qui est là, qui a le temps, qui t que faire même quelquefois , l'interne s'il a de l'esprit, et surtout s'il a l'air bon , confesser ces gens-là, seul vraimoyen de Tir. Et nous avons tout de suite le rétablist de la belle unité du moyen âge ; le médevient un confesseur, avec la différence î moyen âge, ce double personnage était un nt.

c position meilleure, à mon sens, pour qui ^nétrer la vie, que d'être ainsi placé interne a hôpital.

sujet, une histoire m'a été contée par un ■ plus illustres collègues, M. Savart. L'émilysioien était d'abord ingénieur de l'école

de Mézières, de l'illustre école de Monge, de Clouct (celui qui a trouvé la trempe de l'acier). Moins fortement trempé était l'acier que ces hommes. Entre autres singularités, Clouet se piquait de ne rien porter qui ne fût de lui, c'est-à-dire qu'il faisait ses souliers, ses habits, etc. Savart dans la science était de même, il n'employait d'instruments que les siens. Son enseignement au Collège de France était tout d'invention, dans le fonds et dans les moyens. Il construisait exprès des machines ingénieuses qui faisaient voir , toucher : il donnait tous les intermédiaires par où l'invention avait passé, et, par un %# art profond, replaçait les choses dans leurs précédents, dans leur génération qui fait leur vraie lumière. , » '

Solitaire, abstinent, concentré, il trouvait dans cette concentration une grande force. Nous l'avons vu le dimanche acheter du pain et du fromage, * y ^ * s'enfermer pour ses expériences, et ne sortir que * &*

le dimanche suivant. Nul homme n'a jamais été plus dur, mais pour lui.

Vers 1812, lorsque tout le monde partait., Savart ^ *£'

se fit chirurgien et fut employé comme tel dans >

un hôpital, au moment de cette terrible débâcle

i blessés de toutes les nations affluaient dans ipitaux, les blessés, le typhus, toutes les mas. H était là élève sous un médecin voué aux mes de ce temps. Un blessé arrive dans le ire, un Cosaque, grand, fort, de taille hercuie; mais il avait une terrible blessure. Le :ciu, dès le premier jour, espère peu, en peu de compte, ordonne la tisane. Le lenlin, le surlendemain, il repasse, le Cosaque ait visiblement; le médecin disait : « Le èro 2 va mal. De la tisane! » Le Cosaque . toujours baissant. Savart se promenait pence temps dans ce vaste hôpital avec un c d'esprit qui n'étonnera pas ceux qui l'ont u. 11 s'occupait alors d'une traduction de : et d'un commentaire de Rabelais. Il allait ing en large et de temps à autre observait le que qui baissait toujours. Le médecin disait : t homme-là n'en reviendra pas ; n'importe, a tisane!» Savart, qui n'avait rien à faire, iet à regarder le Cosaque. 11 voit que c'était omme admirablement construit, d'une soliextraordinaire, et il dit : « Ma foi, ce pauvre le est fort loin du pays des Cosaques ; qu'estl'on pourrait faire pour lui? 11 est bien ma-

lade, il n'en reviendra pas. Dans son pays il a toujours bu de l'eau-de-vie, je vais lui en donner, cela lui fera plaisir. » Savart va chercher de mauvaise eau-de-vie, semblable à celle dont boivent les Cosaques. Il lui en donne un peu. Voilà un homme singulièrement remonté ; une seule goutte ! ce ne pouvait pas être l'cau-de-vic, mais c'était lcau-de-vie qu'il avait coutume de boire, et apparemment le souvenir du pays. Le médecin vient le lendemain et il dit : « Savart, voyez l'heureux effet des antiphlogistiques ; cet homme commence à mieux aller. » Savart, sournoisement, lui donna le lendemain une dose plus forte ; à la longue, notre homme guérit.

Je ne conseillerais pas à tout le monde de soigner les blessés avec de l'eau -de-vie. Mais il y ^ avait une circonstance particulière : d'abord le souvenir de la patrie avait été réveillé puissamment, ensuite le blessé s'était aperçu qu'il n'était ? pas tout à fait dans un pays ennemi. D'une goutte imperceptible d'eau-de-vie, Savart lui avait rendu à la fois la patrie et l'humanité.

Messieurs, sans avoir jamais été étudiant en médecine, j'ai bien souvent traversé Bicêtre et la Salpêtrière. J'y allais voir un interne, un ami que

L'ÉTUDIANT, rdu. Là, je me suis aperçu combien le jeune in pouvait apprendre, en toutes choses mo s'il en prenait le temps. J'ai vu à la Salpêce que personne n'a jamais pu sonder : la le la France, le deuil immense, effroyable i guerres. C*cst de la bouche même des

qu'il fallait apprendre ces choses. — Atout ne réponse : « J'avais un (ils ; je ne serais

s'il n'était pas mort... » — Aujourd'hui, rs même histoire. Pourquoi ce fils es'.-îl et comment? Parce qu'il n'y avait pas d'hô- , parce que le régiment n'était pas accliqu'il allait de Lille ;> Marseille et de Mar- ■n Afrique, etc., etc. C'est là qu'on apprend

et la mort, mille choses qui ne sont ni :s livres, ni dans les journaux, nulle part... . un mot familier aux anciens, et qui maniez nous autres modernes : Orbilas, qui ne

urt point.

: encore à Bicêtre, par exemple, que vous des choses instructives et touchantes, les ruines de la patrie. Il y a deux ans, ces ïs de Bicêtre, les plus misérables des hom- >nt fait une souscription pour la Pologne.

Une souscription par des mendiants I prise sur leur nourriture!

Quelle profonde révélation on peut tirer souvent de ces hommes au long souvenir, hommes tout à la fois d'instinct, d'expérience, hommes d'action, de travail, de combat !

Notre illustre collègue et ami, Miçkiewicz, m'a conté l'impression singulière qu'il avait eue enfant, lorsqu'on 1812 sont arrivées dans la Lilhuanie, où il étudiait, ces masses d'hommes qui revenaient de Moscou, et les rapports que lui, Miçkiewiez, avait eus avec eux. C'était au moment où les grands froids commençaient; les Polonais étaient dans la pius grande inquiétude, dans une attente, une anxiété extraordinaires. On allait chaque matin voir le thermomètre et on s'effrayait de le voir baisser, baisser, baissci. Et puis, voilà que peu à peu on voit arriver des hommes affamés par toutes les routes, déjà couvertes de neige ; voilà des hommes, et encore des hommes; tout en est plein : les maisons, les édifices publics, le collège où élait alors Miçkiewicz, tout se remplit à la fois. Le froid devenait Irès-vif ; on leur fait des feux partout. Dans les salles, dans les corridors, partout, des soldats, des Français. Miçkiewicz,.

qui avait alors quatorze ans, aUaît de temps en temps regarder ces fantômes guerriers ; on peut dire fantômes, plusieurs d'entre eux avaient marché bien au delà de leurs forces, par une vigueur intérieure que leur aspect n'expliquait pas. Le grand poète vit tout de suite une chose que personne n'a dite : ces vieux soldats ne se couchaient point; la nuit, aulour du feu, on les trouvait toujours, la tête sur le coude, à rêver ; ils avaient perdu le sommeil, étant tellement habitués au mal, à la fatigue, tellement désaccoutumés du repos. Ils roulaient en eux cette grande histoire. Celait trop, vous le sentez, pour les mômes hommes d'avoir commencé en 92 , et de se trouver là en 1812; chose excessive, au delà des puissances humaines. Donc, cette histoire leur revenait toujours; ils restaient là, rêveurs, autour du feu.

Le grand poëte des Morts (c'est le titre du premier poëme de Miçkiewicz), les ayant longtemps contemplés avec une gravité au-dessus de son âge, se hasarda à adresser une question à ces vieillards : «Vous êtes bien âgés; comment donc, à votre âge, êles-vous sortis de votre pays, encore cette fois, pour venir si loin?» Et alors, ces vieux

grenadiers, relevant leurs grandes moustaches blanches, répondaient avec simplicité : « Nous ne pouvions pas le quitter, le laisser aller tout seul. »

Voix profonde de la Grande Armée, sa réponse pour les expéditions excentriques d'Espagne, de Russie : « Nous ne pouvions pas le laisser aller! » Et le dernier mot est sublime : « Le laisser aller seul ! » Ainsi ces vieux soldats ne comptaient pour rien les générations nouvelles, ni les cinquante peuples que Napoléon traînait après lui. Sans eux, Napoléon eût été seul.

Grande réponse, voix profonde du cœur de la France. Plus d'idées, plus de souvenirs du temps du départ, de la Révolution. Mais le cœur survivait, et le sacrifice. C'est le plus précieux trésor de la déroute, qui fut recueilli ainsi, sauvé par un enfant polonais. Et il a gardé ce trésor. C'est là ce qui le soutient a travers tant d'épreuves. Miçkiewicz est resté, par cette force du souvenir, lorsque la France a tant oublié, il est resté, si j'osais le dire ici, presque plus Français que la France. ( Applaudissements . )

Vous me direz que ce sont là de rares occasions, au'il faut des circonstances bien extraordi-

naires pour qu'il sorte du cœur des hommes des révélations si profondes. Non, Messieurs, je ne le crois pas ; les occasions ne sont pas rares ; c'est nous qui manquons aux occasions. Tous les jours, pendant que vous êtes là, dans votre chambre, à lire je ne sais quels livres, les histoires de la Révolution, peut-être la mienne, eh bien ! je crois que, dans ces moments, vous entendez quelquefois, sans vous en douter, la Révolution, l'Empire qui passent. Je parle de cet homme de soixante ans, davantage peut-être, qui, d'une voix enrouée, crie telle marchandise ; qui se lève pour vous avant le jour, pour vous vendre je ne sais quoi... Je vous le dis, c'est la Révolution, c'est l'Empire qui passent, qui continuent, Messieurs, leur marche infatigable. De sorte que, si vous mettez la tête à la croisée, vous trouverez que c'est la chose même que vous croyez lire dans vos livres, et dont les livres vous donnent des images infidèles, c'est la réalité qui subsiste. Ces hommes sont indestructibles ; vous les voyez encore, à soixante ou soixante-dix ans, qui courent toutes les rues de Paris et qui font toute espèce de petits commerces. Eh bien ! Messieurs, causez ua moment avec eux, vous serez étonnés de tout ce qu'il y a d'histoire

non écrite ; les choses écrites, c'est la moindre partie, et c'est peut être la moins digne ; mais il y a un monde vivant de choses non écrites. Et ce monde vit encore, et il ne vivra pas demain, car ils s'en vont tous les jours. Ainsi, cet homme, si vous causiez avec lui, et que vous oubliassiez un moment que vous êtes docteur (ou bachelier), n'importe), cet homme vous apprendrait quelque chose qui ne se trouve ni dans l'histoire de l'Empire, ni dans l'histoire de la Révolution. Ils ont tous un trésor de faits, et très-riche ; cet homme vous conterait et la grande déroute de l'Empire, et la sienne. Vous apprendriez à connaître les dévouements singuliers qui se rencontrent dans ces hommes de courage et de patience ; vous trouveriez tel grand-père de soixante-dix ans qui soutient ses petits-fils, qui est fort, indestructible ; tous les autres ont passé, ses fils, ses filles, tout cela est mort : il ne reste que le vieillard qui mène la petite voiture, qui conduit l'étalage, qui crie dans la rue. Et, l'autre jour, quelqu'un, entendant crier un de ces hommes, disait : « Mais voyez donc, ce misérable se donne plus de mouvement que s'il s'agissait de gagner la bataille d'Austerlitz ! » C'est qu'il la continue!.. Il la continue, je

veux dire, par son énergie contre le malheur, par sa puissante et indestructible volonté. (J'ajoute ceci pour une personne qui parait étonnée, et peut-être n'avait pas compris le sens de cette parole.)

Messieurs, si le jeune homme, loin de sa famille, perdu dans ce vaste Paris, me demande de quels hommes, entre tant d'hommes inconnus, il doit se rapprocher, je réponds sans hésitalion : Des forts, de ceux qui for h fient. Une culture toute d'abstractions, une éducation subtile et scolastique, ne trempe nullement le caractère ; et le monde opposé où elle vous jette ensuite brusquement, ce monde matériel, sensuel et vulgaire, va vous achever, si vous n'y prenez garde. Allez chercher la force ! Où ? Près de ceux qui l'ont. Or, elle est en haut et en bas, dans l'homme de génie, dans le peuple. Là, vous trouverez ce qui manque dans la société moyenne, ce dont vous avez surtout besoin, l'énergie morale, la grande volonté, la force pour faire ou pour souffrir. Les puissants du génie, ceux qui dominent et créent le temps, les souffrants, ceux qui le traversent d'une action courageuse, patiente, ce sont les seuls qui sachent le mystère de la vie. Le monde intermédiaire nen

saura jamais rien, parlant toujours de positif et suivant des chimères, aveuglé chaque jour par le plaisir ou l'intérêt. La réalité sérieuse, la force, sachez-le, n'est pas là.

« Mais ne faut-il pas voir le monde, les salons, former des relations ? Je suis seul à Paris, loin des miens... » Quelle erreur ! Je vous vois ici des pères et des frères. L'homme supérieur est partout le père du jeune homme; et son frère? c'est le peuple.

Il faut, Messieurs, que vous rentriez en rapport avec cette grande famille, votre famille naturelle, dont vous ne vous êtes pas fait reconnaître encore. Ne craignez rien : des uns, des au*très, vous serez bien reçus. L'homme de génie (je l'ai éprouvé dans ceux que j'ai connus), c'est le plus accessible de tous, le plus communicatif ; il est, je l'ai dit ailleurs, plus peuple que le peuple, plus simple que le simple. Le travailleur, d'autre part, l'homme d'action laborieuse, de rude expérience, quoiqu'il se tienne .d'abord réservé, parfois défiant, quand il à quelque peu observé, regardé, il sait bien Reconnaître le jeune homme honnête, simple, de bon cœur, de boane volonté, et il lui tend la main. Les vieux sol-

<iats qui ont vu tant de choses, les vieilles femmes surtout qui sont si pénétrantes, ne s'y trompent jamais.

Quels seraient, Messieurs, les rapports du jeune homme et du peuple? comment leur rapprochement préparerait-il la rénovation sociale à laquelle aspirent tous les cœurs ? comment le jeune homme pourrait-il être le médiateur, le pacificateur de la Cité? C'était le sujet naturel de cette leçon. L'heure m'oblige de la finir. Et je ne l'ai pas commencée.

On s'étonnera peut-être d'une marche si lente. Entraîné par telle question accessoire, par l'intérêt de tel souvenir, ai-je donc oublié mon sujet? Nullement. Je devais, avant tout, vous montrer le besoin de ce rapprochement dans voire intérêt propre, dans votre situation morale, en vous, jeunes gens qui m'écoutez ; je devais prouver qu'élevés ; ainsi, vous avez besoin du peuple, autant et plus qu'il n'a besoin de vous.

Une éducation tellement artificielle, qui subtilise en nous l'esprit aux dépens des facultés actives, fait de chacun une muitié d'homme, moitié spéculative, qui, pour faire l'homme complet, attend l'autre moitié, la moitié d'instinct et d'ac-

lion. Le divorce social qui fait deux nations d'une seule, et les rend toutes deux stériles, il apparaît non moins frappant dans l'incomplet, dans l'impuissance de toute âme et de tout esprit.

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