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TROISIÈME LEÇON

~ 30 décembre 1847. —

L'esprit est commun, le caractère est rare. — Se faire peuple. — Du pauvre volontaire : sobriété de Grégoire, de La Tour d'Auvergne. — Personne ne veut l'égalité. — L'inégalité dans la famille même. — Il ne faut pas dire : Ce n'est qu'une femme, un enfant, une classe ignorante, une minorité, etc. — Exemples du monde romain, du m: nde chrétien, de Napoléon ; son divorce. — De la sagesse des femmes et des enfants — Les . sciences morales prévoient peu l'avenir. — Il faut en écouter la voix, confuse encore, dans les soupirs de ceux qui souffrent et qui montent.

Messieurs,

« Il ne faut qu'wn grand caractère. » C'est ce

que m'écrivait, il y a quelques jours, du fond

d'une campagne, un jeune homme, un ami, qui

[retient parfois avec moi par écrit de notre ition morale. Personne n'a le coup d'œil plus ;, parce que personne n'a une ame plus saine. t là gai cl fort, tout seul, dans une profonde ire de l'âme, culture originale, populaire et nte, entre les livres et les paysans, paysan luiîe, parlantàtousla langue elles idéesde tous, enant avec tous, courant la campagne en sa- , Molière en poche ou Rabelais, ji, c'est de caractère qu'il s'agit ; l'esprit est ndaire. 11 pleut des gens d'esprit; on ne sait n faire ; comment les occuper, comment s'en rer? Graine féconde qu'on sema pour la fleur : selle a filé, tracé partout, rempli tout ; la terre onne plus rien de nourrissant, d'utile, esprit abonde et surabonde; le caractère est . Qu'il paraisse véritablement un caractère, un me ; mille choses sont là qui l'attendent, qui mûres, en réserve, qui se gardent pour lui.

'forces dispersées dans la vie, dans la science, rouleront, dès qu'il viendra un homme, seront nés, deviendront sa force, i, la pensée de la France n'est pas bien nette rc. Li- souvenir de tant de grandes choses, haées, réussies, emportées par l'audace, a laissé

celle tradition que le caractère est tout dans l'énergie; que l'homme hardi, au jour venu, n'a qu'à se dire le mot fameux : « De l'audace, et encore de l'audace ; » que l'audace vaudra la force.

On se remet ainsi de toute chose à l'inspiration fortuite du courage, au hasard, au miracle. On se dispense de préparer, d'accumuler la force, d'assurer la fortune, de la lier d'avance. Elle ne se laisse pourtant subjuguer et garder qu'à celui qui unit deux choses, la prévoyance et le caractère ; elle est parfois ravie par les audacieux, mais elle n'est fidèle qu'aux forts, aux prévoyants, aux persévérants* à l'homme équilibré de science et d'expérience, d'instinct et de réflexion, de spéculation et d'action.

Celui-là est un homme, il est sage, il est peuple ; ces deux choses n'en font qu'une en lui. A lui d'agir et de produire. L'action, la production, sont des manifestations naturelles de cette force équilibrée. Elle est la condition préalable; sans elle rien de puissant dans l'art ni dans la vie.

Or, cette condition, notre éducation ne la donne pas ; chacun doit se la faire à soi-même.

Notre éducation n'est qu'une moitié d'éducation ; clic s'occupe uniquement de nous transmettre les formules de tout genre où s'est résumée la science ;

chose utile à coup sûr, mais incomplète ; il faudrait voir encore la science sous forme vivante, comme réalité organique et comme vie.

Donc, le jeune homme doit faire ce qu'on ne fait pas pour luj ; il doit se faire une contre-èducation. Contre ici ne veut pas dire contraire, mais symétrique, harmoniquement opposée, et qui, dans cette apparente opposition, soit l'interprétation et la lumière de l'autre.

Cette contre-éducation, qui seule vivifie l'éducation des livres, des formules, le jeune homme la trouvera surtout (c'est le sens de la dernière leçon) dans l'observation de la vie, sous sa forme la plus instructive, le travail, la douleur. Qu'il porte dans ce vaste monde du travail qui est là près de lui, et dont il se doute si peu, qu'il y porte une étude sympathique, un cœur bienveillant, il en sera payé ; il en tirera bien plus qu'il ne peut y porter jamais, la leçon du courage et la patience, les miracles de l'héroïsme obscur, l'infini de la volonté dans l'infini des maux. En présence de pareils spectacles, d'instinct et sans réflexion, il jettera là l'homme du temps, la vie basse et vulgaire, sentira en lui un autre homme, se vêtira d'une force virile et de l'âme du peuple.

S'il en était ainsi, il arriverait une grande chose : l'unité morale se rétablirait. Unité morale, unité sociale, deux choses toutes voisines et presque identiques. La réconciliation des deux esprits, c'est celle des deux classes de la société.

Jeune homme, soyez peuple de cœur, et le peuple est à vous.

Riche de cœur, de dévouement, abstinent et large à la fois, soyez le pauvre volontaire.

Voulez-vous savoir pourquoi rien ne put faire obstacle aux hommes de la Révolution? Leur invincible épée fut-elle l'énergie, le courage? bien d'autres ont été énergiques. Des millions d'esclaves, des Turcs, des Russes, que sais-je? ont, tout comme les nôtres, accepté et cherché la mort.

Non, s'ils n'ont rien trouvé qui tînt devant eux, c'est qu'allant à la rencontre des peuples de la terre, ils portaient un trésor devant qui toute la terre a baissé les yeux, une richesse morale extraordinaire, qui leur fit ignorer ce qu'on croyait les biens du monde.

Un fait ou deux seulement.

Quand le représentant Grégoire, ayant eu la mission d'organiser la Savoie (un royaume), en revint à Paris, il jeta devant sa gouvernante le sac

d'argent qu'il avait reçu pour ses dépenses au départ, et le faisant sonner: « Madame Dubois, je rapporte de l'argent à la République. — Mais, comment avez vous fait? — Oh! j'ai mangé du pain. » Madame Dubois était une dame âgée et riche, qui le logeait, le nourrissait; car Grégoire n'avait rien au monde.

Qui ne sait que La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de la République, l'homme énergique entre tous, qui partit encore à cinquante-sept ans, volontaire pour la troisième fois, vivait de deux sols de lait par jour? — Le duc de Rouillon, son parent, voulait lui donner une terre ; mais qu'en aurait-il tait?

Ceci, c'est la légende (légende vraie, historique) des saints de la patrie. — Nous n'en voulons pas tant. C est moins l'abstinence excessive qui sert au monde que la simplicité de vie et d'habitudes. Celui qui aurait cette simplicité, celui qui, par un sentiment profond de l'égalité, se rapprocherait de la vie pauvre, qui mettrait ainsi d'accord sa foi politique et sa vie, en tirerait, j'ose le dire, une force immense. Niveleur sur lui-môme, plein de la joie virile de se placer ainsi dans le réel de la fraternité, il se sentirait riche et plein

L'AVENIR EST DANS LES FaIBLES. 67

Ici, je ne dois pas dissimuler une chose, un obstacle, et il n'est point autant qu'on croit dans la mollesse de nos mœurs, dans notre éloignement pour l'abstinence et le sacrifice. Non, l'obstacle est plus grave, il est profond ; je vais le dire moimême, sans ménagement, ni respect humain :

Qui veut l'égalité ? Personne.

J'ai rencontré beaucoup d'amis de la liberté, je n'en ai pas encore rencontré un seul réel, qu'on pût mettre à l'épreuve. Personne ne veut, ne sent l'égalité ; pas plus le peuple que les classes riches. Le lettré dit de l'homme du peuple : C'est un ignorant, je le conduirai. Et le peuple dit du lettré : C'est un homme faible, inactif, un propre à rien.

Ainsi des deux côtés personne n'a le sentiment de l'égalité. L'homme du peuple ne sait pas que souvent le lettré, par la culture, concentre en lui l'expérience de bien des hommes du peuple; et, réciproquement, le lettré ne sait pas non plus que cet homme du peuple concentre peut-être en lui l'énergie de bien des lettrés.

Maintenant, Messieurs, dans la famille, examinez vous-mêmes.

N'avez-vous pas vu ce qui arrive lorsque le jeune docteur revient chez lui, et combien tous, le grand-

père, la mère, même les Irères et sœurs, combien tous ils deviennent peuple en présence de cet aristocratequise croit démocrate? (Applaudissement prolongés.)

Il est dans la famille l'aristocratie, la monarchie bientôt, le gouvernement ; on s'en remet à lui de tout ; on le consulte, on le croit ; il est savant ; il a été à Paris, etc.

Parle-t-il? on se tait; le grand-père, qui a fait les guerres de la Révolution, qui a vu toute la terre, ne souffle mot (Approbation); le père, homme d'affaires et de travail, ne dit rien non plus ; c'est ce jeune homme capable qui conduit la barque, qui trop souvent spécule et noie tout avec lui. Les autres n'entendaient rien à la spéculation, ils l'ont suivi, les yeux fermés. Voilà les fruits de celte aristocratie dans la famille.

Dès lors, comment voulez-vous, je vous prie, que dans la société nous ne conservions pas des f * instincts d'aristocratie? Celui qui mène et dédai-

gne ses frères selon la nature rcgardera-t-il comme frères cet étranger, ce travailleur, ce pauvre? Sa fraternité spéculative s'arrête, se déconcerte au premier pas : Un homme ainsi vêtu ! un homme non ganté! etc., etc.

Mais enfin, tout cela, est-ce extérieur? Le cœur n'est-il pas aussi aristocrate ?

On dira bien des lèvres : liberté, égalité, fraternité ; c'est un symbole, un catéchisme ; tout le monde petit le répéter. Les ennemis de l'égalité en disent, tant qu'on veut, les paroles. Ce vieux renard de la diplomatie, Talleyrand, disait luimême : « Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire et que Bonaparte, c'est tout le monde. » Tous, ils reconnaissent la supériorité de la raison r

générale ; tous avouent que l'humanité a plus d'esprit qu'un homme ; mais ce n'est rien de dire cette formule, il faut l'appliquer en particulier ; et là tout disparaît. Ainsi, ce jeune hoinmc dans sa famille dit, en parlant de son jeune frère : Ce n'est qu'un enfant ; de sa sœur : Ce n'est qu'une femme; ou bien, en montant : Ce n'est qu'un '*

homme ; ou bien : C'est une classa ignorante ; ou bien: Ce n'est qu'une minorité ; et puis, quand on »

calcule avec lui, il dit : Ce n'est qu'une majorité. *

Continuons toujours en montant, tel empereur de vingt nations dit : Ce n'est qu'un peuple.

Voilà la contradiction universelle entre la théorie et la pratique.

Le grand intérêt de ce temps, c'est que ce rcs-

pect spéculatif pour la raison générale passe de la formule à la pratique, du mot à la réalité. Cette généralité que vous acceptez, de quoi se composetellc? Des individus, que vous excluez un à un.

Nous parlions d'un empereur. Eh bien ! élevonsnous plus haut qu'aucun empire, à la hauteur d'un monde ; voyons comment un monde s'est trouvé de ce mépris des faibles. Le monde romain, ferme sur son prétoire, sur ses cent légions, entend quelque chose un matin : « Quel est ce petit bruit?.. Ah! ce sont ces vaincus, ces esclaves, un Virgile, un Térence, un Épictète. Ce sont les chrétiens... Ce ne sont que les esclaves. » Petit bruit, mais l'effet est grand. Ce monde invincible est miné en dessous, rongé comme un vaisseau de ligne qui défiait les tempêtes; et, un matin, rien n'y tient plus, il va sombrer, mangé qu'il est d'un ver imperceptible... Dites maintenant : Ce ne sont que les esclaves.

Ces esclaves, ces chrétiens, ils triomphent- Maîtres du monde, et du monde de l'esprit, ils tiennent l'intérieur ; d'où» viendrait la ruine?. . Il y a cependant encore quelques raisonneurs qui, au lieu de recevoir une foi toute faite, veulent s'en choisir une. C'est le sens du mot hérétique. On

brûle, on tue, et les cendres au vent! Qu'importe? •ce ne sont que quelques hérétiques, une minorité, tuons-la!.. Et elle multiplie; enfin, il faut bien le •voir, c'est la majorité, c'est la totalité, car c'est l'esprit humain... Il veut choisir sa foi.

Il faut donc bien faire attention, vous le voyez, •quand on commence à dire : Ce n'est qu'un homme, ce n est qu'une classe, ce n'est qu'une femme, ce n'est qu'un enfant.

Messieurs, le plus grand homme du monde était un homme. Or, il eut une femme, et un jour il voulut en changer. Grande douleur, larmes, cris. Il dit : « Ce n'est qu'une femme. » Vous n'avez pas vécu du temps de l'Empire, Messieurs ; mais moi, j'y ai vécu : j'étais enfant alors. Je vous dirai que c'était un temps où personne ne parlait. L'empereur avait fait toutes choses, vous savez ; il changeait l'Europe, supprimait des nations; il jetait la République par la fenêtre. Personne ne parlait ; silence profond. Un matin il voulut renvoyer sa femme; tout .le monde parla. Voilà dans chaque ménage une discussion qui commence. J'ai entendu cette polémique entre le mari et la femme. L'homme disait : « Elle ne lui donne pas d'enfants. Elle a eu quelques torts. Il eût pu divorcer en revenant

i • L'ÉTUDIÀST.

'Egypte. — Hais il ne l'a pas fait, disait la femic. — Pourquoi pas maintenant? L'empereur est tut seul. Ne faut-il pas qu'il se rallie des familles uissantes? son isolement est celui de la France. » - A quoi la femme, sans discuter, répliquait :mplemcnt : « — N'importe, cela ne lui portera as bonheur. — Et pourquoi? — Cela ne lui por- :ra pas bonheur. »

L'empereur passa outre. Il dit à Joséphine : « La olilique n'a qu'une tête, elle n'a rien au cœur. » lie insinua pourtant avec timidité que cette tête... ouvait se tromper.

Si Joséphine, si les femmes avaient .pu librclent parler, elles auraient dit à l'empereur :

Pourquoi allez-vous chercher si loin chez les arbares, en Itussie, en Autriche? Gardez votre >yer. Vous avez fait tant de chemin, que, pour le îesurcr, il ne vous reste plus qu'une seule chose u point de départ. Vous avez biffé les lois, chassé i représentation nationale, brisé la Presse, fait es valets de vos camarades. Que rcsle-t-il en ce liais? Une femme qui rappelle Bonaparte à Na- 3léon.... Lorsque vous partez pour la guerre, irsque, sans la prévenir, vous descendez la nuit, jus la trouvez déjà assise dans votre voiture. Qui

sait si dans cette pâle imagé de la France d'alors, vous n'emmenez pas la victoire?.... Vous allez échanger des anneaux d'or avec une fille d'empereur, que ferez-vous de cette bague de fer que Joséphine vous donna au mariage, qui portait écrit : Au Destin? »

A ces paroles des femmes, les politiques auraient pu ajouter : Vous vous moquez des idéologues ; rappelez-vous que les idéologues, il y a soixante ans, les deux amis de Voltaire, MM. d'Argenson, sous Louis XV, prirent pour base de leur politique que la France ne devait jamais s'allier, selon la tradition du cardinal Dubois, à l'Angleterre, jamais s'allier, suivant la politique adoptée ensuite par Choiseul, à l'Autriche; que la France était une idée, qu'elle ne devait s'appuyer en Europe que sur une idée créatrice, sur ce qu'elle fonderait elle-même : la République de Pologne, la République d'Italie.

L'empereur n'écouta ni les femmes, ni les politiques. Vous savez les résultats. Il épousa l'Autriche, laissa la Pologne impuissante, et, s'appuyant sur une base si peu sûre, il s'enfonça dans l'inconnu.

Je reviens encore à mon texte. 11 ne faut pas

dire : Ce n'est qu'une minorité, ce n'est qu'une classe ignorante, ce n'est qu'un homme, une femme, un enfant.

Un enfant! c'est beaucoup, c'est l'inconnu, l'indéfini, le rêve; et> par éclairs, c'est la sagesse. Lisez la belle histoire, certainement vraie, de Daniel enfant, réformant les vieillards, le& mages de Babylone. Lisez l'histoire de la Pucelle d'Orléans, presque enfant, quand elle apparut; on disait d'abord qu'il fallait la renvoyer à son père, cette petite fille, « largement souffletée ». Et elle seule vit le nœud de la situation, qu'il fallait, à travers tout le royaume en armes, mener sacrer le Roi à Reims, et elle l'y mena elle-même.

C'est donc quelque chose qu'un enfant. Qui n'a vu, dans les classes laborieuses, combien l'enfant est souvent au-dessus de l'homme? Il n'est pas encore déformé, abaissé par l'excès du travail. 11 est au moins égal au fils du riche. Nous sommes tous égaux à la naissance et à la mort. L'esprit de prudence, de finesse, parfois de ruse, est remarquable dans nos vieux paysans ; sauf quelques mots qui paraissent naïfs et souvent aident mieux à tromper, ce sont des diplomates en sabots. Vous savez le proverbe qui établissait

cette égalité : « Vieux paysan, vieux courtisan. »

Messieurs, examinons bien l'état de la France aujourd'hui, et voyons, je vous prie, une différence bien saillante entre le ménage riche et le ménage pauvre. Dans le ménage pauvre, malgré quelques brutalités, la femme dirige et gouverne; dans le ménage riche, elle est exclue des affaires. Exceptez de ceci les daines de commerce, classe intermédiaire , extrêmement intelligente , qui manque à toutes les nations, qui ne se trouve qu'en France.

Dans les classes pauvres, la femme gouverne le ménage. Le samedi soir (rien n'est plus curieux et plus intéressant à observer), a^u moment où la paye arrive, au moment où l'homme fatigué, épuisé, ennuyé, n'aspire qu'à l'oubli, c'est-à-dire à boire, à ce moment, la femme n'oublie pas : elle le suit comme une lionne (il s'agit du pain des sept jours, du pain des enfants) ; quelles que soient ses brutalités, elle ne lâche pars prise ; et, par force ou par caresse, de manière ou d'autre, elle lui prend ce qu'il a, et quand elle le lui a pris, elle lui fait sa part, la lui donne. On peut dire, en général, que la femme pauvre, c'est la providence

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de la famille. La raison pour laquelle ces classes ont vaincu les malheurs, survécu à travers tant de siècles, c'est l'énergie singulière de la femme pauvre et sa domination dans un ménage rude, orageux, mais où le mari, en général, est soumis par l'intelligence et la volonté. (Applaudissements.)

Au contraire, dans les classes riches, la femme est exclue des affaires. Ce n'est pas précisément que le mari le veuille; mais la complication, l'obscurité des affaires, l'abstraction des lois, les chiffres, le pénible dépouillement des intérêts financiers effraient la femme. Au premier coupd'œil, elle dit : Je ne connais pas cela ; je n'en veux pas ; je ne peux pas, etc. En général elle a tort ; car derrière ces chiffres qui sont là commç une haie d'épines devant une porte, une haie qui menace et montre des pointes, derrière ces chiffres, il y a des questions de bon sens, très-simples, que les femmes résolvent souvent mieux que les hommes. Pourquoi? Le voici : C'est que les hommes ont d'avance des systèmes, des partis pris, des orgueils engagés, même des réminiscences d'énergie militaire, bien ridicules dans des affaires déchiffres; ils veulent livrer une bataille,

fc

hasarder quelque chose ; ils hasardent sans hasarder, car ils ne hasardent rien d'eux-mêmes; ils ne hasardent que le pain de leurs enfants. (Bravos.)

Je crois que si, dans de tels cas, les femmes surmontaient leur horreur des affaires, si elles regardaient, elles verraient tout de suite, et si elles voyaient, elles exigeraient (quand elles veulent elles ont plus de volonté que les hommes), elles exigeraient plus de prudence. Je parle avec l'impression profonde et triste de Tannée 1847, et des débâcles immenses qui ont eu lieu par l'absence d'une chose qui existait autrefois, qui n'existe plus aujourd'hui : le conseil de famille. Autrefois beaucoup de choses se discutaient en commun, autour de la table du soir ; le père, le grand-père, la mère, la femme, tous donnaient leur avis, et il en résultait un ensemble. Aujourd'hui, il n'en est plus ainsi. Ce n'est pas la faute de l'homme, c'est la faute de la spécialité qui est devenue trèsétroite, qui, dans les affaires et dans les lois, devient abstraite et difficile. Le résultat, c'est que la femme abdique, c'est que même les grands parents, qui pourtant ont souvent une expérience immense, qui ont vu plus de choses que ceux-ci

n'en ont vu et peut-être n'en verront jamais, les grands parents abdiquent aussi ; tout repose alors sur une seule tête, sur un seul homme, jeune, un peu hasardeux, et qui se croit d'ailleurs une.forte tête, qui hasarde, et qui perd.

Et dans les affaires politiques, où, pour ne rien dire de plus, nous avons ce triste spectacle de voir les plus sages traîner dans des questions secondaires, s'acharner à telle bagatelle, oublier, négliger ce qui fait la base de tout, croyez-vous que les mères de famille, si on les eût un moment consultées, n'auraient pas vu tout d'abord une question de cœur et de bon sens, la question préalable à toute politique? Quelle? L'enfant. La providence nationale sur l'enfant, parla crèche, l'asile et l'école. Voilà ce qui précède tout. La nation des hommes se réformera-t-elle? Je ne sais. Mais je crois que les femmes auraient vu mieux que nous que le premier intérêt c'est la nation qu'on peut former encore, le peuple des enfants, que nous négligeons aujourd'hui, et qui demain seront la f^ France.

Il y a soixante ans qu'on l'a dit, Turgotl'a dit : « Avant l'État, la municipalité ; et avant la muni-

fe

cipalité, il faut organiser l'école ; l'enfant, c'est le commencement de toute chose. »

Messieurs, ceux qui ne tiennent pas compte de l'enfant, de la femme, des classes qu'on appelle ignorantes, que j'appelle instinctives, et qui, outre l'instinct, l'inspiration, ont pour elles la dure expérience, ceux-là, dis-jc, ne sauront rien de l'avenir.

L'avenir ! l'avenir ! ce que nous voudrions connaître, ce que nous rêvons, croyons entrevoir parfois dans un jour sombre, et qui nous fuit, nous trompe, rentre encore dans la nuit.... A qui donc le demanderai- je?

Le mathématicien me dira froidement : « Quoi <le plus simple? construis bien ta formule, qu'elle soit d'abord toute d'éléments identiques, puis, exacte comme calcul : te voilà, pour tous les cas semblables, armé de prescience... »

A quoi le physicien ajoute : « Douter, chercher, pourquoi? La nature procède toujours semblable a elle-même. Le soleil se lève aujourd'hui, il y a des millions à gager qu'il pourra se lever demain. A son défaut, d'autres soleils, un autre système planétaire. »

Mais à l'un, mais à l'autre, le monde moral est forcé de dire : Non.

Non, la formule historique n'est point d'éléments identiques, comme celles d'arithmétique et d'algèbre; elle est mixte de quantités, qualités, puissances différentes.

Non, le soleil moral, le jour du monde civil, ne luira pas semblable... J'espère bien, je crois bien, et c'est ma ferme foi, qu'il nous viendra meilleur.

Le monde physique est le même ; il peut changer de forme, mais la science qui le poursuit, qui ne lâche pas prise, le rejoint, le retrouve, en quantité et en substance, comme l'a dit si bien Lavoisicr. Mais le monde moral! oh! Messieurs, * quelle grande différence ! il est son créateur, et . sans cesse il tire des abîmes féconds de sa profonde volonté, de sa puissance infinie d'action, de passion; ce monde, il crée des mondes!

Il ne s'agit donc pas, comme dit le physicien, *.. d'une nature créée 4 , qui procède toujours sem-

t ■ ' * . * Ce qu'on dit ici du monde physique» est relatif, bien entendu.

y La création suc-ossive est commune aux deux mondes. La nature

£.,*> inorganique opère la sienne généralement avec une infinie len-

;;;'.', teur. Quant au mouvement créateur (Je la vie physiologique, in-

fe cessant, comme celui du monde moral, il n'en a pas la profonde

■JK spontanéité. — La spontanéité morale, de tous les faits le j» lus

blable à soi-même, mais bien d'une nature qui se crée tous les jours, qui se fait tous les jours, d'une puissance mystérieuse, insondable, divine, terrible, qu'on appelle là volonté. Est-ce que vous ne voyez pas que le fleuve du genre humain s'en va s'élargissant, que de siècle en siècle il reçoit des affluents inconnus? C'est comme dans l'Amérique du Sud, dans ces grandes rivières des Amazones ou de la Plata, qui ont je ne sais combien de lieues de large, on voit de distance en distance arriver des rivières dont personne n'a connu la source. Voilà l'histoire. Calculez maintenant un problème pareil, qui va toujours se compliquant d'x et' d'éléments imprévus.

Au moment où je vous parle, il éclôt peut-être, ici même, une volonté ; une volonté, si elle est forte, durable, c'est une création.

Voilà ce qui fait la grandeur et le terrible du spectacle : une création incessante.

Spectacle toujours nouveau ! A mesure qu'il se fait, l'histoire et la philosophie regardent, enre-

certain pour nous (puisque c'est nous), le plus simple à l'observation, se marque d'ailleurs à deux signes, malheureusement incontestables, qui sont de l'homme, et non de Dieu : Le caprice et le mal.

gistrcnt... Mais quelle serait donc leur audace, si elles affirmaient qu'elles voient déjà ce qui monte à la vie ?

.On peut dire, dans la pelite mesure des probabilités que nous donne notre petite expérience d'hier : Nous serions tentés de croire que la grande expérience de demain ressemble un peu à celle de la veille. Voilà dans quels termes il faudrait parler.

L'empereur, Messieurs, n'a rien prévu de l'avenir ; des hommes antérieurs, et aussi grands au moins, les César, les Alexandre, n'avaient pas prévu davantage. La seconde vue des poètes porte plus loin, mais elle est si confuse ! Voyez Shakespeare, qui a si puissamment vivifié les légendes du nord, il a eu des lueurs que nous serions tentés d'appeler prophétiques; nous disons: Oui, cela nous ressemble... Ce n'est pas là pourtant la prophétie.

L'empereur a eu dans certains moments des pressentiments, des inquiétudes vagues ; il sentait sous ses pieds des choses qui s'agitaient, qui n'étaient pas de lui, et il en éprouvait de l'indignation et de la colère ; il lui arriva un jour de dire à quelqu'un : « Que parlez-vous de peuple, de na-

tion? Un peuple? un peuple? je vois un gouvernement, je vois des autorités, je vois une armée... Le reste, grains de sable ! »

Grains de sable ? Sans doute, des atomes ; il esl clair que si ces atomes étaient déjà organisés, ce ne serait pas l'avenir, ce serait le présent ; alors, il n'y aurait pas besoin de prévoir, il suffirait de voir. Quand on dit prévoir, il est clair qu'il s'agit d'un monde qui n'est pas organisé encore. Il faut voir dans le monde non organisé ; c'est là la question. Mais si l'on ne voit pas, on peut du moins entendre ; et si l'empereur eût écouté, sur cette mec. de sable, pour parler comme lui, il aurait tout au moins entendu ce que nous entendions tous, nous enfants, un soupir I

Je ne fais pas ici le procès aux hommes d'action. Je sais trop bien que, dans ce fracas d'affaires, de batailles, parmi tant de choses qui viennent heurter chaque jour à la porte, on ne peut pas entendre tout. Mais enfin, Messieurs, ce soupir, cette voix indistincte du battement du cœur, c'est du cœur qu'on l'entend. Et quels sont ceux qui entendent ? Ce sont ceux qui inclinent l'oreille et le cœur, ceux qui recueillent cette voix basse, qui la consultent, qui s'inquiètent des iaibles et des

petits; ou plutôt ce sont ceux, pour parler un lan- . gage d'homme, qui ne connaissent pas de petits, ni petits, ni grands ; ceux qui, dans un sentiment profond et vrai de l'égalité, voient comme identiques la raison des uns, l'inspiration des autres ; c'est la même chose sous forme différente.

Messieurs, quand nous cherchons ensemble l'avenir, cet avenir qu'aucune science humaine ne donnera, nous savons du moins où il faut prêter l'oreille, et de quel côté. Qui grandit ? L'enfant. Qui soupire? La femme. Qui aspire et montera ? Le peuple.

C'est là qu'il faut chercher l'avenir.

— 2 janvier 1848. —

Le jour même où j'ouvris mon cours, jeudi 16 décembre 1847, je dis, en entrant dans la salle, plus agitée qu'à l'ordinaire : « J'aperçois dans cet auditoire plusieurs personnes intéressées à compromettre le cours. »

Je n'ai pas cru devoir imprimer ce mot dans ma première leçon; mais huit cents personnes l'ont entendu et peuvent en témoigner.

Je ne doutais nullement que je n'eusse peu de temps encore à enseigner. En mesurant nos progrès dans la réaction, je m'étonnais plutôt que

m L'ÉTUDIANT.

les promesses faites depuis longtemps au parti prêtre, spécialement çlepuis 1843, ne fussent point encore accomplies. Dans cette attente, je crus devoir imprimer mon cours, en étendre la publicité, pour ce peu de temps qui restait ; je voulais ensuite qu'il fût bien établi que la suspension, si elle était prononcée, n'aurait aucun prétexte raisonnable.

Il était curieux de savoir comment on s'y prendrait. Les prétextes, trouvés pour Miçkiewicz et Quinet, ne pouvaient plus servir ici.

On sait que Miçkiewicz, professeur en titre à Lausanne, appelé par la promesse d'un titre définitif à Paris, n'en eut qu'un provisoire, sous le prétexte qu'il était étranger. Mais M. Rossi, et bien d'à jtres, l'étaient au moment de leur nomination. Appel inhospitalier ; on invitait l'Homère du Nord au foyer de la France, et, à peine arrivé, on lui disait : « Vous n'êtes point d'ici. » On lui faisait quitter un abri sûr, un asile d'adoption, pour une hôtellerie; on le faisait asseoir sur un siège brisé d'avance.

Quant à Quinet, le procédé fut autre. Pour la première fois depuis trois cents ans, le ministre bina le programme d'un cours du Collège de

France, le programme qui dit en un mot le sens du cours, la tendance et l'esprit. — Or, c'est l'esprit qui faisait peur. L'esprit biffé, on dit au professeur : « Allez maintenant, professez des paroles... »

Le mot d'institutions avait fait fermer le cours de Quinet. Le mot d'union sociale sonne plus mal encore à certaines oreilles ; il devait faire fermer le mien.

Le dimanche 2 janvier 1848, à dix heures du soir, j'appris ma suspension par une lettre de M. Lctromr, administrateur du Collège de France. L'acte ministériel était remarquable en ceci surtout, que le ministre en déclinait en quelque sorte la responsabilité, disant n'agir qu'en vertu d'une décision du gouvernement.

Le lundi soir, j'écrivis à M. l'Administrateur la lettre suivante, que les journaux ont reproduite:

Monsieur l'administrateur,

J'ai reçu la lettre par laquelle vous m'annoncez a que M. le ministre de l'instruction publique, en vertu d'une décision du gouvernement, a suspendu mon cours, et qu'en exécution de cet arrêté vous devez fermer la salle t.

Nulle explication du ministre qui motive la décision du gouvernement .

J'en suis réduit aux conjectures sur ce mystère d'en haut. Mes leçons n'ont jamais été plus paisibles. Nul désordre, moi présent, n'a troublé mon cours. Il est sténographié, publié -, on peut juger de ses tendances.

Serai s-je frappé pour tel acte qui m'est étranger, qui se serait passé avant ou après l'une de mes leçons?

S'il en était ainsi, tout professeur serait placé dans une condition bien misérable et bien précaire, pouvant être accusé, suspendu, au plaisir de ses ennemis.

Par exemple, au moment de l'année où des chaires de mensonge tonnent librement contre la philosophie, le premier émissaire des jésuites pourrait compromettre et briser la seule chaire retentissante que la philosophie garde encore.

Ou bien, sous les yeux même d'une police nombreuse et très-reconnaissable, un jeune homme inconnu ferait impunément telle manifestation que cette police n'eût tolérée nulle, part.

Pourquoi chercher ou créer des prétextes? Pourquoi vouloir donner la couleur d'un événement fortuit à ce qui est le dernier terme d'une progression régulière et prévue? De Miçkiewicz à Quinet, et de Quinet à moi, c'est un coup d'État en trois coups.

Miçkiewicz avait allumé un flambeau sur l'Europe, fondé le mariage des peuples, civilisés, barbares, de la France et des Slaves. Quinet avait donné la profonde- unité des questions littéraires, politiques et religieuses, identiques au foyer de l'âme. Moi, j'avais, dans la chaire de morale et d'histoire, commencé une œuvre morale entre toutes, j'ose ïfe dire, humaine, abordé le sujet du temps : F unité morale et sociale,

pacifiant, autant qu'il était en moi, la guerre de classes qui nous travaille «ourdement, écartant les barrières, plus apparentes que réelles, qui séparent et rendent hostiles ces classes, dont les intérêts au fond ne sont pas opposés.

Là, j'ai été frappé, je devais. l'être. Ce qu'on appelle Le Système (à tort, ce n'est qu'une force) n'a vécu, profité que de nos divisions, de la peur insensée que nous avons les uns des autres. Que doit-il craindre ? Le rapprochement, la pacification des classes, l'unité. Notre guerre est sa paix, noire paix est sa guerre.

Maintenant, qu'elle soit fermée cette salle, tandis qu'on ouvre des tribunes ou des chaires aux ennemis de la pensée; elle n'en a pas moins enseigné, répandu, par le génie de mes amis, par ma grande et sincère volonté (je me rendrai ce témoignage), un esprit d'unité nouvelle qui ne périra pas demain.

Agréez, etc.

J. HlCHELET.

3 janvier 1X48.

Profond silçnee des journaux ministériels. La suspension n'est encore connue du public que par ma réponse à l'Administrateur.

Le* haut enseignement ne pouvait être ainsi étranglé silencieusement par ces omets.

3S Écoles firent une protestation modérée, •gi^ue.

s 6 janvier, quinze cents personnes, étudiants, iteurs du Collège de France et autres, me firent nneur imprévu de venir m 'exprimer leurs rcs. Absenl ce jour, comme tous les jours (j'éaux Archives du royaume), je ne pus les rec- . Je leur adresse la réponse qui suit ;

A MES AUDITEUBS Al)\ ÉLÈVES DES ÉCOLES

Messieurs, '

La triple chaire de l'Unité moderne devait ê condamnée au silence par les ennemis de l'Uni La chaire de morale et d'histoire devait spécia ment alarmer le jésuitisme politique cl religiei

Quoi de plus contraire à ce que nous voyc que l'enseignement de la morale, de plus séditiei Et l'histoire?.. Ah! l'histoire, rien de plus I rible. Messieurs. Elle montre au miroir du pa: des lueurs d'avenir. Et Ton craint l'avenir, on veut point d'avenir ; on en écarle, tant qu'on pe -ses yeux et sa pensée, « comme si l'on pouv l'anéantir en n'y pensant pas ». •

Nous entrons, Messieurs, dans une époque difficile, époque d'étouffement, de violence, de silence. La parole étouffée, nous nous réfugions dans la Presse; là, nous tiendrons tant qu'il y aura une Presse. Ce que nous pouvons du moins promettre, c'est que vous y retrouverez le même homme, la même fermeté d'opinion, la même constance.

Vous avez protesté pour l'histoire et pour la morale, Messieurs, je vous en remercie.

Votre manifestation solennelle, l'insigne honneur que vous m'avez fait de venir chez moi, s'adresse à l'homme, je le sais, moins qu'à la question. Lcspuissants, lesanciensdu peuple, redoutent la morale historique, et la jeunesse déclare noblement qu'elle la veut, forte, austère, élevée; elle reconnaît qu'un tel enseignement fut selon son cœur.

Eh bien ! Messieurs, en mettant la main sur le mien, je le dirai, hardiment, oui, j'en étais digne. Je méritais cet aveu de votre part, sinon par le mérite de mon enseignement, au moins pour deux choses, bien certaines, que je sens en moi: J'aimais la vérité, et je vous aimais.

J'aimais ce grand et noble auditoire, unique au

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