I.e musard
ous prions instamment nos lecteurs de ne pas confondre dans la seule qualification de flâneur tous les gens (|ui sont indignes de se parer d'une si belle épithèle ; et nous appelons aussi sérieusement l'attention sur [j[ les diverses variétés suivantes de gens :: qui, au premier abord, ont aussi :&• l'air de flâner , mais qui sont cepen- ^^^ danl privés d'une ou de plusieurs des qualités requises.
LE FLANEUR
Le proinier de ces faux lliliicins est le initsiinl. Il y a une aussi glande diffi^ienre entre le inusard et le flûncur qu'entre l'homuie vorace et le gastronome.
Le musard met trois heures pour se rendre de la porte Saint- Denis h la porte Saint-Martin , — c'est bien , — et an premier ahord on peut même se laisser aller, — donc c'est très -bien, — mais le miisard a dépensé d'une mani(''re déjilorable et (pieiqnefois même sinpide ces trois heures et ces trois cents pas; pendant qu'il se livre à cet exercice monolone, ne vous figurez pas qu'il ait rien vu , rien remarque', rien entendu; il a marché durant soixante minutes — et voib.
Au lieu de s'arrêter devant les boutiques ornées des pins jolies marchandises et surtout des plus jolies marehandcs , il sera resté trentecinq minutes devant l'établissement du Pire-ta-GaUtle ; — et il aura regardé couper des morceaux de pâte ferme , en tenant grandement oiiverls les yeux et la bouche; — mais du reste en ne songeant à rien , ni aux jeunes griscttes , qui venaient faire leur petite emplette étouffante, — ni à l'admirabje sang froid du père Coupe-Toujoiirs, — ni incinc h sa pite ferme ellc-iuéinc. Quand
on a détaillé ainsi quarante- cinq mètres (nouvelle mesure) de la susdite pâte ferme devant lui, il se décide à continuer son chemin.
Puis tout à coup notre homme se laisse entraîner par la foule qui se porte k dix pas Hî plus loin, et il assiste à un duel entre deux rivaux d'amour ou d'os. Si ce combat se prolonge pendant trente minutes, il restera là pendant trente minutes, non pas que ça l'intéresse vivement ou que ça l'amuse beaucoup; mais, comme le musard se trouve là , il y reste.
Il lui faudrait , pour se déplacer de nouveau, une force d'âme et des jambes qui lui manquent absolument.
Si , par hasard, le musard assiste au drame palpitant d un serin que l'on cherche à faire rentrer dans sa cage, il en a pour toute son après-midi ; — bien (liffércnt en cela d'un llàncur intelligent qui n'accorderait au serin qu'un petit quart d'heure , et qui encore consacrerait au moins
quatorze minutes de ce temps à lorgner toutes les jolies femmes attirées à la fenêtre par cet événement impniiant.
Le musard ne rentre dans son logement qu'après que le serin lui en a donné l'exemple.
Le musard est le néau des artistes, chez lesquels il a ses entrées. — Dès qu'il arrive, il s'in- ^*« î^^'*\fr'eSBiliÉ' fl "' ''*"~~^^;î*^^''- slalle dans un fauteuil , à moins qu'il ne se courhesur le divan ; et, se meilanl à allumer son ci;;are ou plulôt ses cigares, — il fume , cause et bâille pendant toute une journée ; — toujours en vous disant de ne pas vous gêner et de travailler comme s'il n'était pas là.
Ce qu'il y a de bon, ou, si vous aimez mieux, — ce qu'il y a de mauvais, c'est (|nc le musard apporte dans ses discours la mémo dé|)!orable inOrmité que dans ses ûùncries : — il reste toujours en chemin.
S'il entreprend de vous raconter une histoire , vous pouvez Olre sûr (|u'il n'arrivera même pas jusqu'au milieu ; et quehpiefois même il s'endort au moment où votre curiosité commeinait à s'éveiller.
— Mais laissez-le dormir bien tranquillement pour peu que vous teniez à son repos et au vôtre.
Le musard est du reste un homme a'isez heureux ; car, grâce à ses habitudes lambines, il ne se marie pres(pie jamais, attendu que toutes les fois (pi'il a rinleiilion de demaiuler une demoiselle en mariage, il est toujours arrivé trois semaines après qu'on avait accordé la jeune demoiselle 5 un autre amoureux beaucoup plus leste.
Mais si par hasard il se marie , le musard n'en est pas moins heureux encore ,
— attendu <|u'il ne surprend jamais sa femme en conversation anglaise et criminelle, — vu toujours qu'il ne rentre chez lui que deux bonnes petites heures après celle où on l'attendait.
Il est arrivé cependant que le musard reste en place plus longtemps qu'il ne le voudrait, — c'est lorsque, 2J flânant trop étourdimcnt ou concentrant trop vivement son attention vers un feu de cheminée ou sur un serin envolé , — il s'enfonce jusqu'au jarret dans un trottoir orné nouvellement de bitume. f'
Mais, avec du temps, des soins , de la patience, il parvient à s'en ' tirer sain et sauf, moins les bottes.