CHAPITRE IX
Le Flâneur militaire.
Th- 1 eût été plus logique de commencer i^ ce petit livre par le chapitre du Flâneur militaire, puisqu'il résulte de toutes les statistiques que , sur un chiffre de /lOÛ.OOO hommes, l'armée française fournit 393,000 des plus intrépides flâneurs, et peut-être faiidrait-il encore rétablir le chiffre retranché sous prétexte qu'il figure le nombre des malades; car l'hôpital est plus souvent un lieu de refuge contre la corvée, un moyen d'obtenir la soupe au beurre, un palais de délices enfin et de flânerie particulière, qu'un asile pour la véritable soufl'rance.
Le militaire est incontestablement, par-dessus tous et plusquetous, musard, badaud, gobe-mouche, et cela ne doit surprendre personnel Que voulez-vous que ces ùOO.OOO pauvres diables fassent dans une paix profonde? A moins de s'entre-dévorer comme les brochets d'un étang ou d'occire les pékins, il faut bien que des gens dont le métier est de tuer tuent au moins le temps, le seul ennemi d'ailleurs qui puisse triompher du guerrier frrrrrrrrrrrançais. Aussi ce malheureux vieux en voit-il de cruelles avec de tels gaillards ; cavalerie, infanterie, artillerie, toutes les armes, tous les grades, depuis le maréchal de France jusqu'au simple Jean-Jean, tout ce inonde l'attaque h sa manière et lui fait une guerre acharnée.
Le luaréchal, obèse et goutteux, se retranche dans ses titres, ou attend l'ennemi dans son fauteuil.
Le général , plus ingambe , le poursuit dans les antichambres de la cour et surtout dans les bureaux du ministère.
Le colonel l'aborde à la baïonnette dans le bois de Boulogne, dans les cercles, dans les foyers des théâtres, elle pourchasse jusque dans les ruelles des lionnes à la mode.
Quant aux chefs d'escadron ou de bataillon , ils l'assiègent chez le restaurateur, à table d'hôle, dans les banquets, les repas de corps, et font main basse sur les ravitaillements; la gastronomie est le divertissement privilégié des grosses épaulettcs aussi bien que de la haute finance.
N'est-il pas de bonne stratégie d'enlever le plus de vivants possible à l'ennemi !
Capitaine, lieutenant et sous-lieutenant lui livrent un rude assaut à grands coups de pipes , de cartes, de dominos et de queues de billard , et autres projcciilesdcmêmeraatiére également funeste à la thcorie, l'évangile du parfait troupier, sans préjudice, bien entendu, de la cour assidue que le corps d'officiers fait régulièrement à la limonadière la plus jolie et la plus voisine du quartier , de façon à concilier l'amour et la discipline.
A l'aide d'un carottage (1) habilement exploité, le sous-odîcier, à l'exemple de ses supérieurs, s'exerce bravement au maniement de ces mêmes armes.
Mais le vrai flâneur, c'est le bon, le pur tourlourou.
Ilâtons-nous de le dire à sa louange, le pioupiou est le symbole
(I) Le caroUane est une sorte d'impôt indirect qui porte sur le père, la mère le fitre , la sœur ou sur tout autre parent alIcclionnc5 du soldai ; il porte eiieore sur les fouruisscur» de la compaG»ie et sur la naiveW du conscrit qui débarque, au régi ment.
LE FLANEUR
de la plus parfaite innocence, le modèle dé la simplicilôdu premier â;.;e; sobre comme le modeste compagnon de son onfai'.rc, dont le braiment ravive ses souvenirs du pays et de la payse; paiiitit comme le chameau qui l'attend sur les sables de rAfri(|iie; chaste comme un saint de bois; rangé comme une demoiselle (pii l'est encore ( rangée l — Ce n'est pas lui qu'on voit dépenser ses forces en |)laisirs scandaleux, jeter son or aux comtisanes, aux cionpicrs de la roulette, ou bien, tombant dans un excès opposé, empilir sesécus, thésauriser, tarir les sources de la fortune |iul)liqnc. Non, non, ce n'est pas lui qui gaspille les finances du pays; et, si la
pairie, toujours grande et généreuse envers ceux qui la servent, lui fait la munificence d'un sou net par jour, ce sou il le rend noblement il la circulation , et entretient par une sa'^e ré- |iarlition de sou revenu la richesse flans toutes les branches de l'industrie et des arts. C'est ainsi qu'il encourage l'industrie par l'achat d'une pipe de terre; l'agriculture, par une consommation modérée de pommes de terre frites; et les ans, par une libéralité d'une fraction de ses cinq centimes en faveur de cet homme ^ qui, à force d'études préparatoires , est arrivé à avaler des lames de sabre, des manches de râteau et des brancards de calèche.
Mais il espère bien , dans son amour éclairé du progrès , que l'art ne s'arrêtera pas toujours à la poignée du sabre et à l'avanttrain de la voiture. Pénétré d'ailleurs de cette vérité (dont l'intention prouve à quel point il possède le sentiment de l'art) que les applaudissements de la muliilude , les bravos de la foule , ce que le saltimbanque appelle l'honneur de votre présence, est un stimulant bien préférable au vil métal, le pioupiou accorde V honneur de sa présence à tout ce que Paris compte de savants, — les physiciens des Champs-Elysées, — les marchands de vulnéraire , les lavatériens qui disent la bonne aventure, etc. ; — à tous les praticiens célèbres, les extirpeurs de cors, de durillons, de dents et autres diiïormilés; — à tous les arts et 5 tous les artistes, la danse de corde, l'assaut de savate, Policlnnclle , la lanterne magique, le singe balayeur, l'âne savant, l'escamoteur, et surtout Bobèche, le grand Bobèche , ce roi de la parade , mort il y a plus de vingt ans au moins, dunl le nom passera de queue rouge en queue rouge jusqu'à la postérité la plus enfoncée.
Le pioupiou encourage encore, et toujours par Y honneur de sa présence, les études chimiques du dégraisseur en plein vent, — celles du marchand d'allumettes allemandes enfin, mais l'artiste dont il préfère le talent, l'artiste dont la grâce, la souplesse et les poses
voluptueuses enivrent tous ses sens, c'est la femme forte.
Celte femme incomparable, la gloire de son sexe, qui a fait, ainsi qu'elle ledit avec simplicité , l'admiration des puissances é gères et de noire saint-père le pape.
i puissances étran-
CHAPIÏRE X.
lie gamin de Paris.
Familier, rîeur, goguenard, paresseux, gourmand, aimant le
spectacle comme un Romain, et par-dessnstout, (lineur, oh! flâneur avec amour! telles sont les qualités dislincti\es du gamin de'
Paris. C'est sjiis ce dernier aspect principalement que nous le considérons ici.
Vous comprenez que le gamin comme nous l'entendons, c'est l'apprenti, l'enfant sans instruction , sans leuu et sans argent, qui, uid)liant tout h fait la commission dont il est chargé, vagiie dans les rues, flâne aux devantures des boutiques , fait (les grimaces aux marchaniles, des niches aux passants, aigrit le caractère des rhiens et parcourt gaiement la capitale assis sm- le marchepied postérieur des voitures. C'est l'amateur passionné du pruneau, du raisin sec, de la mélasse, de la cassonade, du résiné et de toutes ces succulentes choses dont l'épicier cupide ne veut absolument se dessaisir que pour du numéraire.
Or, nous l'avons dit , le numéraire est le côté faible du gamin : c'est à lui surtout qu'on peut appliquer le mot d'un des plus célèbres philosophes de l'antiquité sur le gamin d'Athènes. Il est friand, mais en revanche il est pauvre — maxime peu récréative pour lui; heureusement il se trouve dans la nature une loi de pondération en vertu de laquelle les parties faibles tendent toujours à s'équilibrer avec les parties fortes : l'esprit et la ruse viennent remplacer le numéraire, et l'équilibre s'établit.
Ainsi , le gamin , alléché par l'odeur tentatrice du chocolat , de la réglisse ou de la confiture , passe-t-il devant l'étalage d'un de ces heureux de la terre ?
Tous les rayons de son intelligence convergent sur un seul point, — posséder une partie quelconque de ces richesses. Il laissera, par exemple, tomber son pain dans la gelée
de groseille et s'excusera de l'accident ; — ou bien il marchandera les pru neaux , les figues , lo sucre, les noisettes, goûtant , à chaque question de prix ou de qualité , l'objet qu'il marchande, et finissant par renvoyer son achat à un jour indéterminé.
Cependant, si l'épicier, qui vit avec le gamin dans la perpétuelle position d'un bœuf aiguillonné parj une mouche , s'op-j pose à cet excrcicel gratuit des fonctions ^ de dégustateur, — ou bien si les tendances digestives du gamin le portent vers la galette, car il n'est pas exclusif et sait apprécier
BIBLIOTHEQUE POUR RIRE
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la valeur des farineux , — s'il éprouve un vague désir de flan , ou de toul aulre comestible qu'il n'est pas pussible de goûter sans l'ailieter, oli ! alors, les idées de paresse sont repoussées avec
perle, chassées honieuseuient ; notre p;aniin devient travailleur
travailleur accidentel, couuue le lazzaroni napolitain.
Descendez-vous de cheval, il s'offre pour tenir la bride en votre absence. — Votre voilure s'arrête t-elle , il accourt , met le jinn de sa veste sur la roue boueuse et vous aide à franchir le marchepied ; — il porte le pot de neiu- que vous venez d'aclieler pour iltc: — il guide l'étranger qui cherche la poste aux lettres, son hùiel, la Bourse, ou toul autre établissenicni public; — êtes-vous retenu pnr un orage sous la porte cochère, il court chercher pour vous une voiture; enfin , il fera tout pour obtenir de ses concitoyens les cinquante centimes nécessaires à son boidiem- ; après (|uoi il redevicnl, non !e lazzaroni italien, dormeur el nonchalant, mais le lazzaroni français, dont nous avons dit le caractère en comniençani le chapitre.
11 ne dort pas, il se promène toujours, faii des poires sur les murailles, joue des claquettes , el finit sa journée connnc il l'a commencée , en flânant.
Le soir venu , c'est chez madame Sa(]ui , c'est h l'Ambigu, à la Gaieté ou au Cirque-Olympique (|ue vous retrouvi-rez le gamin, toujours rieur, toujours goguenard , interpellant les acteurs, leur disant de parler pins bas , de parler i>lus liant, appelant Titi el lui demandant d'un bout de la salle à l'autre s'il a toul mangé la galette, réclamanl à grands cris rex[)nlsion des Çjcondarmcs (gendarmes), s'cniparant de la police de la salle en intimant aux femmes d'enlever leurs chûlcs accrochés à la balustrade, en ordonnant aux hommes de faire face au parterre. Là il trône, là il est maître souverain, el celui qui ne l'aurait pas vu aux théâtres du boulevard ne connaîtrait certainement pas le véritable gamin de Paris.
Les accidents, les exécutions, les émeutes, les fêtes publiques, nationales, royales ou n'importe quoi , sont encore ses points de réunion : il grimpe aux mâts de cogngne, sur les arbres, sur les voitures, s.,r les colonnes de réverbères; il grimpe partout, se fourre partout, voit tout, et, comme nous le disions, il aime tellement les spectacles de quelque genre qu'ils soient , que, pour jouir de cette vue, il oublierait tout dans ces jours mémorables, tout , pcut-êlre même la galette et le raisiné.