CHAPITRE XL
ZiCt petits bonheurs de la fl&nerie.
trottoirs, asiles de la boue et des flâneurs, je vous salue; tous les moments les plus heureux de ma jeu- I JU ■'d.;N ^~-XJ^>^' nesse très-blonde se sont écoulés sur iJ'-'wÛ^. T'^^^ vos dalles , votre granit, votre bitume , ou votre asphalte !
Car j'ai longtemps flâné, et, je l'espère, je flânerai longtemps encore.
Aussi , pliis-je vous parler savamment des petits bonheurs spécialement réservés à cette profession.
Règle générale , ne flânez jamais passé minuit. — Une journée est assez longue quand on sait bien l'employer , cl rien ne vaut la clarté du soleil pour observer les mille détails qui se présentent à chaque pas sons les yeux du flâneur. Ce n'est pas le soir, à la vacillante Incur des réverbères, que l'on peut lire toutes ces délicieuses affiches, rouges, jaunes, blanches, vertes, coquelicot, r|ai tapissent toutes les murailles de Paris ; — les dîners complets, à 2.S sous, à 18 sous , a 13 sous même, qui se pavanent à côté de la Pommade des Chameaux, ce qui ne veut pas dire piécisé-
ment que ces quadrupèdes se servent de ce genre de cosmétique,
— on la nomme Pummadcdcs Chameaux parce qu'elle est l'aile avec de la graisse de mouton et qu'elle est à l'usage des dindons.
— C'est clair. — Du reste, ce précieux cosmétique fait pousser énormément les cheveux dans la quatrième page des journaux! Plus loin l'afliclic du docteur Charles Albert coudoie l'^ifriche du ^ouilloti-aveufjle-lioltaiidais. — Ce bouillon a pour nom de famille Hollandais, parce qu'il est fabri(iué à Paris, et il a été baptisé du sobriquet d'aveitfile, parce que, même h l'aide des verres les plus grossissants, les naturalistes n'ont jamais pu découvrir sur la surface de ce bouillon le plus petit œ//. — Mnlheureusemenl , si ce Hollandais est aveugle, il n'est pas toujours parfaitement chauve. — Ici ou voit l'annonce du Racaliout des Arabes, bon pour le mal de dents; plus loin on aperçoit le Paraguay-Roux, déjeuner habituel des sultanes orientiiles! Kniin quand il arrive devant une muraille couverte d'affiches , le flâneur en a pour deux bonnes petites heures , c'est à rendre jaloux le sultan Sehahabaham, qui , pour se divertir , est obligé de regarder pendant trois heures les mêmes petits poissons rouges.
Quelques individus, flâneurs incomplets par conséquent , dédaignent les petites joies de l'affiche parisienne, et reportent toutes leurs sympathies sur les carreaux des magasins de modes et de lingeries. Nous pardonnons l'alTection pour la marchande de modes, tous les goûts sont dans la nature, mais nous pensons qu'il ne faut pas pousser cette afl^ection jusqu'au fanatisme. — Nous ne voulons pas répéter tous les cancans que l'on débite dans la société sur le corps des modistes; on va jusqu'à dire que ces demoiselles se
permettent quelquefois d'avoir huit à dix amants par tête.
— On est si mé chant! — Il ne faut jamais croire que la moitié de ce qu'on dit.
Le flâneur a donc parfaitement le droit de suivre de l'cril la jeune modiste qui, sousIennmdeTrottin, va porter à domicile de charmants petits chapeaux etdes amours de petites capotes; mais il faut tonjours y mettre de la réserve et de la discrétion.
N'imitez pas ces grossiers personnages qui suivent les femmes d'une manière effrontée; une pareille conduite est justiciable de toutes les bottes vraiment frrrrançaiscs. — Au lieu de marcher sur les talons de la vertu , établissez-vous le défenseur , le protecteur de cette même vertu effrayée , qui vient se réfugier auprès de vous, comme une pauvre colombe palpitante, pour échapper aux poursuites de ces hommes ignobles qui insultent toutes les femmes.
Depuis quelque temps surtout , bon nombre de vieux roquenlins se mêlent de poursuivre ainsi de leurs propos, plus qu'anacréontiques, et cela en plein jour, les jeunes femmes qui se hasardent dans les rues de Paris sans cavaliers. — La vieillesse a droit à une foule d'égards , mais c'est quand elle donne l'exemple de toutes les vertus , et qu'elle ne cache pas ses cheveux blancs sous une perruque blonde , — qui la plupart du temps est rousse.
La vieillesse flâneuse doit avoir des plaisirs plus vertueux ; elle fait bien mieux de parcourir tranquillement tous les quais pour bouleverser l'étalage de tous les marchands de bouquins.
Un des grands plaisirs du flâneur, c'est d'apprendre gratis une foule de nouvelles vraiment extraordinaires, el comme n'en donnent pas les gazelles les plus célèbres par leurs canards.
LE FLANEUR
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Il n'est pas do journalisU' (iiii no soit écli|isô on ce genre par les trieurs et surtout par les crieuses de nouvelles.
On sait que ce n'est pas vrai; mais ça fait toujours plaisir, — ahsoluuienl conimo (juaiul on lit un journal.
Il n'est pas jusqu'à une tlûnorie dans la trisie salle des Pus Pi rdtis , au Palais- (le -Justice, qui n'ait son côt(^ amusant , — surtout si on n'a pas le moindre procès. D'abord on a l'agrément de voir une foule de tètes d'avocats toutes plus baroques les unes que les autres; — puis on a l'agrément non moins grand de se filiciler de n'avoir rien h démêler avec les gens de justice : — vous Toyez donc bien qu'il y a deux plaisirs pour un.
Knfin nous n'en finirions pas si nous voulions énuniérer tous les peti'.s bonheurs de la nàncric parisienne ! — Le flâneur est le seul homme heureux qu existe sur la terre, on n'a pas encore cité l'exemple d'nn seul flâneur qui se soit suicidé; et si jamais notre homme arrive anprés d'un puits, eût-il même pour l'instant quelques idées un peu tristes, au lieu de songer à se précipiter la tête la première dans ce gouffre béant et humide , il se console tout à coup en crachant dans l'eau et en faisant des ronds pendant une heure, une heure et quart.
O flânerie, flânerie, ne trouveras-tu donc jamais un poëte pour te chanter dignement!
CUAPITRE XII.
XiCS petits malheurs de la fl&Derie.
onsieur, vous avez déjà pu remarquer, avec le célèbre Bilboquet, — que tout n'est pas rose dans la vie , et que tout n'est pas jasmin dans l'existence.
Car, sans compter la fièvre, les rhumatismes, les billets de garde, la colique et les concerts d'amateurs , l'homme est exposé à une foule de fe-:, petits malheurs qui , à vrai dire , ne "" sont que des coups d'épingle, mais qui, renouvelés chaque jour et multipliés à l'infini, deviennent encore plus désagréables qu'un simple et bon coup de poignard (si toutefois il y a des coups de poignard qui soient bons ! ).
t'est surtout le Parisien qui est exposé à une énorme quantité de petits malheurs dont l'existence n'est même pas soupçonnée en province. — Aussi n'hésiions-nous pas à proclamer bien haut que l'homme qui habite la province est beaucoug^^iu^ieupcQx-'qint.Tc mortel qui habite Paris, — pour peu qu'il aime la province et qu'il déleste Paris^
On iv)urrait faire un gros volume avec les petits accidents dr la vie parisienne, — mais rassurez-vous, nous ne le ferons pas, — nous indiquerons seulement les principales ratastrophes(|ui viennent émailler l'evisteneo des flûneurs de la capitale. I La plus vulgaire , mais non pas la moins poignante de ces émotions, est celle qu'éprouve l'honnne qui, sorti de chez lui pour aller dîner en ville, a revêtu son elbeuf le plus soyeux, son chapeau le plus luslré et ses bottes les plus vernies, ou qui pousse quokpies soupirs sous les fenêtres d'une beauté à l'œil noir ou bleu, suivant (|ue l'un alTeclionne l'une ou l'autre de ces nuances.
Vous n'êtes plus qu'à deux pas de la maison du potage on de la beauté, — vous avez sauté délicatement comme un moineau franc sur tous les pavés les plus larges, votre pantalon n'a pas attrapé un atome de boue, — vous pourriez mirer votre menion dans le miroir de vos boites, et faire ainsi admirablement votre barbe , sans que la position fût gênante, — et le zéphyr lui-même n'a pas dérangé la plus légère boucle de votre chevelure , ou de votre (oupd, si vous êtes atlligé de celle infirmité; — bref vous êtes enchaulc de votre tenue et vous regretlez de n'avoir pas devant vous une immense glace de Venise pour vous admirer des pieds à la tète, — lorsque tout à coupla roue d'un cabriolet, de lion parisien (pic vous étiez à l'instant, vous transforme subitement en un tigre du Bengale.
Vous maudissez les dieux, et les cieux. Vous êtes altéré de vengeance , vous voudriez boire du sang,
beaucoup de sang, ; — vous éclipsez Robespierre et Néron , vous voudriez pouvoir trancher d'un seul coup les têtes de tous les cochers de cabriolet de Paris ; — puis, revenant à des sentiments plus humains, vous finissez par donner trente sous au premier cocher de cabriolet que vous rencontrez pour qu'il vous reconduise tout simplement chez vous, de crainte d'être ramené de force au Jardin-des-Planles et des tigres par un sergent de ville, commettant une méprise en histoire naiurclle, méprise très- pardonnable du reste !
Un autre malheur non moins déplorable et encore plus humide est réservé au flâneur qui a la faiblesse de croire aux omnibus les jours de pluie , et qui , surpris par une averse dilu vienne , se met trait à courir après celte arche de Noé à six sous.
• 'Pour peu qu'on ___^
ait la vue basse ou que le conducteur soit disirait , on se livre à une course au clocher ou plutùt à une course à l'omnibus, jusqu'au
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BIBLIOTHÈQUE POUR RIRE
lieu de la station, car jamais, au giaïul jamais, on ne parvient à Irouvcr une place dans un omnibus quand on en a bçsoin.
Ce qu'on a de mieux ù faire, c'est de prendre un fiacre, — c'est même ce qu'il y a de plus économique, car sans cela on dépense le Icndcinain et les jours suivants pour six francs do réglisse.
Les forts sont aussi un sujet perpétue! de soupirs et de coups de brosse pour les badauds parisiens , — nous ne parlons pas politique, — nous parlons seulement des forts do la halle au blé et de la halle au charbon.
(les gaillards, fiers des avantages que leur a prodigués la nature, marchent toujours dans leur force et dans knr liberté, ce qui fait qu'ils prennent la liberté d'occiiprr tout le tiottoir. — Le flâneur qui a la folle prétention de vouloir se faufiler entre deux de ces
hommes de farine et de charbon , est immanquablement aplati comme une limande prête à être mise sur le gril , — et pour que rien n'y manque, il est même saupoudré de la couche de farine obligée.
C'est désagréable ^ sans doute , mais mieux vaut encore se taire que de murmurer trop haut , car , après avoir attrapé du blanc , on pourrait encore attraper des noirs — sur tous les membres. •
Un autre petit malheur est spécialement réservé h tout promeneur qui, à dix heures du soir, flâne le long des trottoirs dos rues marchandes, telles que les rues Saint-Denis, Saint-Martin et autres.
Nous voulons parler des volets reçus dans le dos , dans le nez , et autres parties du corps. — Les garçons de boutique ou les commis de magasin chargés de la mission de confiance de clôturer l'établissement sont toujours tellement charmés d'aller se coucher qu'ils couchent eux-mêmes sur le trottoir tous ceux qui se trouvent devant la porte de l'allée d'où ils sortent leurs volets avec celte aimable étourderie qui est l'apanage du caractère français. Puis, pour peu que
f — \ l'on perde de temps
" ' J chez l'apothicaire à
il boire plusieurs verres d'eau de mélisse et à se ta ter tous ses membres les uns après les autres, minuit arrive, et on s'expose , en rentrant chez soi à cette heure indue, à trébucher contre l'an des nombreux cmietlissements de Paris, qui émaillcnt presque toutes les rues de notre belle capitale.
Or vous savez qu'un embellissement de Paris se compose invariablement d'un trou, d'un tas de pierres, d'un lampion, et d'im invalide couché en travers de la rue.
Quand l'invalide est poli, il ne jure pas trop après vous, — mais il se rendort tranquillement en vous conseillant de vous relever.
Enfin, vers une heure du matin, vous rentrez dans votre domicile, et, comme il est passé 77iiniiit, la portière, se conformant à la Charte qu'elle a jurée , ne vous lire pas le moindre cordon.
Mais si vous faites du tapage, la patrouille s'en mêle, et, grâce à elle, vous couchez, enfin, — à la salle Saint-Martin.
Du reste, vous devez h celte circonstance l'occasion d'une Hànerie dont il n'est pas donné à tout le monde de jouir; la flânerie de la salle Saint-Martin, espèce de place publique parfaitement pavée, complélement couverte et hermétiquement fermée , où vous rencontrez une foule de confrères en flânerie, les tireurs, les bonjouricns, les charricurs, les Amer icains, aie. , tous gens d'un commerce facile, peu fiers et très-familiers, qui mettent, du premier coup, les pieds dans le plat, et surtout les mains dans vos poches, gens que vous voyez là en véritable déshabillé moral et physique, sans gène, sans art et sans fard, comme une petitemaîtresse au bain, ce qui est, il est vrai , moins poli qu'instructif.
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