CHAPITRE XIII
lies quais et les passages.
our le flâneur tous les lieux ont leur mérite : mais cependant il ne faut pas croire qu'il s'en aille au hasard , sans choix , sans préférence ; c'est bien un homme de trop de goût et d'esprit pour cela.
S'il sait parfaitement perdre son temps au besoin dans les rues déser- ^ tes du Marais, dans les quartiers malsains du pays latin , il triomphe surtout dans les passages, il règne au Palais-National , et l'on s'écarte respectueusement devant lui sur le boulevard, le grand homme! — on sait trop quelles précieuses pensées l'occupent pour l'en distraire. — Il passe là entre la rue Grange-Batelière et la rue de la Chaussée-d'Antin , suivant lenlenioni le boulevard , le cigare à la bouche. L'affairé trotte à grands pas, lui jette un regard de pitié, et se dit: Cet homme fume ou perd sou temps. — Double erreur! — Cel homme flâne. — Admirable occupation que tu ne connaîtras jamais, esprit étroit, qui arpentes le bitume municipal , comme s'il s'agissait d'un steeple chose a travers les boulevards; car, il faut le dire, au dix-neuvième siècle, dans le siècle des lumières, des becs de gaz cl des lampes plus ou moins Carcel, il y a encore des gens qui croient que le boulevard est une grande rue qui conduit de la Madeleine à la défunte Bastille , qui prennent un passage pour abréger leur chemin, et traversent le Palais- National pour éviter les voitures. — Ces genslà , je le déclare à regret , ont tout mon mépris, et le flâneur partage mon opinion : ce qui nous honore tous deux.
Si l'homme affairé, cette mouche qui bourdonne dans tous les coins de Paris pour le malheur des citoyens honnêtes, esl regardé comme bien peu de chose par le flâneur, il a peut-être encore moins d'estime pour le badaud avec lequel on l'a si impoliment confondu.
C'est dans les passages surtout qu'on peut juger l'abîme qui les sépare. Le badaud est 15, qui regarde stupidement toutes choses ; qui s'arrête sans choix devant le premier morceau de plâtre décoré du nom de statuette ou de charge, qui dévore du regard les billets de banque et les piles de pièces de cinq francs du changeur avec une avidité indigne de l'àme
Ll. FLAMam.
pc^iK'reusc du nàiieiii-. Que celui-ci est dilTéreut ! s'il jelle un coup tl'u'il fiiez Su^Sl•, (lu pieiuier coup il .s'aiiileia sur l;i plus cK'ijaule slaluelle de Barre, ou sur la cliarye la plus cliarmaule cl la plus spiriluelle de Uautau. Il ne reste pas des heures eutières 5 écouter l'accordéon qui souille éleriiellenieiit : Je vais revoir ma Nonnaittlic, ou cpielipie autre nouveauté du mèuie genre; mais il verra tout d'abonl la dernière caricalure de Uauiiiiir.
Aussi, il faut le dire, sou autorité est iiuoiilestée et respeclC'C Lien plus que celle d'aucun nionar(iue conslilutiounel , ou non. Quand il s'arrête , on s'arrête h ses côtés ; (piand il sourit , on souiil; quand il approuve, on approuve; ce qui ne laisse pas de fljtter iiiCniiuient son amour- propre. — lùifm, le passage est le séjour préféré du llàneur ; c'est là (pi'il mène une délicieuse existence , émaillée de cigares et de coups de coude. L'amour, le tendre amour a pour lui, sous la forme des vertus sémillantes, mais un peu fragiles, des magasins de modes, des faveurs à nulles autres |)areilles. — Parfois aussi, il fiul l'avouer, les susdites vertus, foi les de sa candeur et de sa i;énérosilé, lui rient au nez quand il rallont;c ^ entre deux chapeaux ; mais ce procédé peu délicat n'appartient qu'à des âmes excessivement médiocres. — 11 pourrait se venger; il pourrait dire au i;iand brun (jui vient solliciter une entrevue h la sortie de son étude, cpie le petit liloiul du magasin de nouveautés en a obtenu une le malin, à l'heure du déjeuner: il dédaigne de le faire, le grand homme !
Nous nous résumons. Sans les passages , le flâneur serait mallicureux; mais sans le flâneur les passages n'existeraient pas. — Allez rue de Vendôme; il y a Ih une espèce de grand corridor qui conduit au boulevard du Temple, le flâneur lui a refusé sa présence et son appui , et il e.-t resté dans son obscurité et dans sa solitude. — 0 passage des Panoramas, passage de l'Opéra, passage JoulTroy, si la reconnaissance n'était pas une chimère , on lirait sur votre fronton : — Aux Flâneurs les Passages reconnaissants ! Quand les lilas fleurissent, que les feuilles s'enlr'ouvrent, le flâneur généralement a besoin de respirer les brises embaumées du printemps, de réjouir son âme du spectacle de la nature; et il se rend immédiatement sur le boulevard où il établit son domicile politique et civil jusqu'au mois d'octobre. Mais, hélas! chaque année lui enlève une de ses jouissances les plus chères. On a d'abord supprimé les parades qui formaient , depuis la Gailé jusqu'à la Basiille, un véritable spectacle gratis (il est des jours de profonde mélancolie où ce mot gratis sourit particulièrement au flâneur malheureux) qui égayait sa mélancolie et chassait les noirs soucis qui parfois le poursuivent ; il disait alors : J'ai un spleen quelconque, je vais au boulevard du Crime et des saltimbanques , et il était guéri. Puis on a, sous prétexte d'embellissements, abattu les arbres qui avaient résisté à loutcs les révolutions pour leur substituer des sortes de manches à balais revêtus d'une guérite verte , — la guérite est fort à la mode au point de vue de l'art et du conseil municipal. Enfin on a renversé toutes ces petites tcrras- , ses, où, chaque 'soir, les marchands de la rue Saint-Denis , les négociants retirés, sous l'aspect de
magnifiques Ljardes iia.io naux , ou sous tout autre déguisement analogue , entourés de leurs épouses et de leurs jeunes moutards, consommaient leur bière et s'abandonnaient aux charmes de 1j musique ambulante, spectacle bien capable d'égayer un esprit observateur et vertueux.
Sous prétexte d'embellissements, qu'a-t-on laissé au flâneur? Lis bureaux de tabac, les marchands de contremarques et le jour-
nal du soir : t' Ile est à celte heure sa triple distraction ; il fume son cigare, marchande une stalle meilleur marché qu'au burea i , achète le Moniteur du noir, et , le coeur paisible , l'âme satisfaite , va se coucher en se disant : Je n'ai pas perdu ma journée.
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