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CHAPITRE XIV

Lei quaii, let Tuileries et le> Cbampt-Elyi^et.

i vous suivez touie la ligue di's quais, depuis Uercy jus(|u'aux Invalidis , vous rcniar(|uerez qu'ils ne sont guère frè(pientés (pie |)ar de très-vieux flâneurs, qui achèvent de descendre le I I fleuve de la \ie et celui de la Seine en marchandant tous les vieux huu- ^ qiiins qui depuis un temps iinmémo- '^ ri il ont pris possession de tous les parapets.

(je|)endant le quai de l'Horloge, ou, si vous aimez mieux, des .Alorfondus, est, dans les grands froiJs , le but de la i)romenade de bon nombre d'autres flâneurs de tout âge, (|ui vont constater les degrés de froid au thcrmomèli e de l'ingénieur Chevalier.

A cela vous me direz que tous les thermomètres du monde remplacent parfaitement celui de l'iugénieur Chevalier, qui , après tout , n'est pas le seul inventeur de la spécialité , — c'est vrai ; mais le flâneur n'aurait pas l'agréuicnt de dire à ses connaissances : — Nous avons eu aujourd'hui onze degrés au-dessous de zéro, à midi; je l'ai vu moi-même au thermomètre de l'ingénieur Chevaher.

Parlez-moi des Tuileries cl des Champs-Elysées! Voilà des lieux de promenades où l'on trouve du moins lout ce qui fait le charme des flâneurs, — nous voulons dire des femmes, des arbres, des enfants, de la foule, et Polichinelle! Allons à la terrasse des Feuillants par la place Vendôme... Suivons les larges trottoirs de la rue de la Paix et les arcades de la rue Casliglione ; ce chemin est déjà une promenade fort agréable pour peu que vous aimiez les magasins les jjIus riches; regardez à droite, à gauche , et partout vous verrez briller le luxe des bouli(iues ; les glaces, les marbres , les bronzes réservés autrefois aux seuls palais, ornent aujourd'hui les magasins de toute nature. Traversons la rue Rivoli, mais choisissons bien notre moment, si nous ne voulons

pas être écrasés par les innombrables voilures qui se dirigent incessamment sur les environs de Paris. Ce n'est pas le seul danger qu'on ait à redouter , les voilures évitées , la vie sauvée , il faut encore sauver sa bourse , tâche assez dilTicilc, au milieu des industriels de toute nature qui encond)rent les trot loirs , depuis la barrière du Trône jusqu'à la barrière de l'Arc-de-lKloilc, =r marchands de chaînes de sûreté, de vraies cigarettes d'Iispagnc, et le maichand de papier à Icllrcs qui vous poursuit partout de son éternel six

RIBLIOTIIÈQUE POUR RlUE.

fiuidts pour un sou. Nous voici enfin arrivé h la grille des Tuileries, devant deux sentinelles dont la consigne est sévère, car au jardin des Tuileries, comme dans certains bals de société, imc mise- lUctntc est de riijucur. Ces sentinelles incorruptibles arrétoiii au passage les casquettes, les vestes, les paquets et les chiens qui ne justifunt pas de leurs moyens d'existence , c'cst-à-dirc qui ne sont pas tenus en laisse par leurs maîtres.

C'est au mois de novembre que commence le printemps de la terrasse des Feuillants : les premiers promeneurs arrivent sur la terrasse en même temps qu'au lliéiitrc Favarl arrivent les Italiens, ces véritables liironileiles d'hiver. Hieii de varié comme le coup d'œil qu'offre cette promenade par une belle journée d'hiver, lors- (jueles rayons du soleil, jiarvenant à percer l'enveloppe du brouillard qui couvre le ciel de Taris, viennent dorer les grilles des Tuileriis. Les nombreux et brill.inis é(iuipages encombrent la rue de Uivoli; les chas>eurs aux plumes vertes et ondoyantes abaissent le marchepied sur lequel s'appuie l'i peine le pied mignon do la l'arisicnnc. C'est alors que la terrasse des Feuillants est le lieu de rendez-vous non-seulement de tout Paris fasliionable , mais mC-me de toute TFurope élégante. \ côté de la mélancolique Anglaise .tox yeux b!cus , h la peau blanche et rose , aux longues boucles soyeuses qui encadrent un de ces charmants visages comme aimait à les reproduire le pinceau de Lawrence , on aperçoit l'Espagnole à l'œil noir, au pied mignon , 5 la chevelure d'ébènc , au teint doré par le chaud soleil de Madrid ou do Grenade; puis arrive une blonde Allemande, que suit une Italienne aux charmantes épaules ; plus loin, vous rencontrez la Polonaise proscrite près de la Russe orgueilleuse, cl la fraîche Hollandaise près de la pâle, nonchalante et toujours gracieuse créole.

Dès qu'arrivent les premiers jours du printemps ; dès que les tilleuls laissent entrevoir leurs jeunes feuilles verdoyantes, toute celte foule élégante descend les escaliers de la terrasse, et les petits pieds mignons et les bottes vernies viennent fouler le sable de Vallée ttis Orangers ou de l'allée du Printemps, deux noms charmants, n'est-ce pas, et bien faits pour attirer les jolies promeneuses, et par conséquent les llâncurs parmi lesquels se distingué le flâneur artiste, flâneur solitaire qu'on voit étendu nonchalamment sur deux , trois ou quatre chaises , riant dans sa barbe et lorgnant impitoyablement tous les ridicules dont il se souviendra en tenips opportun. C'est tout près de l'allée du Printemps, h l'angle du petit jardin du roi de Rome, que se trouve cet arbre singulier qui le premier, et longtemps avant les autres, annonce le printemps aux habitants de Paris; jamais le vingt du mois de mars n'arrive

sans que ce marronnier, surnommé l'arùre du 20 mars, n'étale ses feuilles vertes aux premiers et faibles rayons du soleil printanier. Alors les charmants enfants des Tuileries viennent former une ronde joyeuse autour de leur arbre favori , et , leurs petites mains enccs chansons tradiallirés par les éclats

trclarées, ils tournent en chantant une de

tionnelles de notre enfance. Les promeneurs

de leur joie naïve , viennent aussi lever les yeux vers les feuilles

(|ni s'enir'ouvrcnt, cl saluent avec joie ces premiers messagers du

printemps.

En nous rendant près de l'arbre du 20 mars nous avons passé devant un bon nombre de statues, et comme moi sans doute vous avez remarqué que presque toutes sont dans une pudique nudité. En un siècle comme le nôtre , où le plus mince romancier préleod

moraliser (es masses, il est assez singulier que l'on ne trouve rien de mieux h exposer aux premiers regards de nos jeunes filles que des Hercule ou des Apollon, qui n'ont pour tout costume qu'un arc ou un javelot.

Nous voici dans la grande avenue, et la grande avenue des Tuileries semble être encore à cent lieues de la terrasse des Feuillants; le promeneur de la grande avenue est généralement simple soldat, et soldat simple à la 1" du 2°, du 25° ou de tout autre régiment : les jours où il ne monte pas la garde pour la pairie, le militaire français vient aussi faire son tour aux Tuileries. En société de deux ou trois amis, il se promène gravement en partant du pied gauche, le schako légèi'oment incliné en arrière, les mains derrière le dos à l'instar de Napoléon et une petite branche verte dans la bouche, ce qui n'est plus à l'instar de Napoléon. Le guerrier français affectionne la grande avenue par deux raisons : parce qu'il aime la gloire et l'amour, et il trouve l'aniDur et la gloire dans la grande avenue; la gloire lui apparaît au loin sous la forme de l'arc de triomphe de l'Étoile, et l'amour est tout près sous le simple costume de bonne d'enfant. Les bancs de la grande avenue ont été les témoins de plus d'un tendre aveu, plus d'un Anlonij à la lèie brûlante et au casque de cuir bouilli a fasciné le cœur d'une faible femme; bien certainement c'est dans la grande avenue des Tuileries que Chariot, caché derrière un arbre, aura croqué cette célèbre déclaration d'amQur conunençanl par ces mots : J'ai tu, mademoiselle , dans les papiers puhtics que nous étions réduits à trois i/atailtons ! Il n'y a rien de séducteur comme le Français en général et le guerrier français en particulier; heureusement, bien heureusement pour la morale publique, l'entrée des Tuileries est interdite aux marchands de coco, boisson nationale, et première séduction d'un brûlant amour; sans cela, comme l'a fort bien dit Brutus , la vertu des bonnes d'enfant ne serait qu'un vain mot !

Pour achever de faire connaissance avec les Tuileries, il ne nous reste plus qu'à visiter la Petite Provence , ce lieu de prédilection de l'enfance et de la vieillesse , ces deux âges qui ont si besoin du soleil ; mais nous sommes arrivés trop tard pour jouir du coup d'œil qu'offre celte partie du jardin. La nuit s'approche, le tambour de ^ la retraite a soimé, la grille n'attend plus, pour se refermer sur les '' promeneurs congédiés, que la sortie des cinquante ou soixante promeneurs qui sont arrivés dans les Tuileries dès le lever du soleil, et

qui n'en sortent qu'après le coucher du même astre !

Nous voulons parler des infortunés débiteurs qui sont venus chercher dans le jardin royal un

refuge inviolable contre les poursuites des gardes du commet ce! Quand les Tuileries sont fermées, le flâneur se

jette dans les Champs-Elysées, qui lui offrent une foule d'autres distractions, depuis le théâtre du Cirque - Olympique jusqu'au théâtre de Polichinelle.

Il étudie avec une persévérance digne d'éloges les deux longues lignes de gaz qui conduisent h l'arc de triomphe de l'Étoile; parfois même, entraîné par SCS médilalions poétiques et gaziformcs , il se trouve l\

LE FLANEUR

rentrée du bois do IJoiilo^iii! : lieiiieiiscincnl (juc la Cliartc de 1830 prohibe csseiiliellemeiil les prumoiiudes nocturnes, sans cela notre (làncnr s'en irait ainsi jiisciu'i SainlUoud ; pour se consoler il se rejette de nouveau dans les Champs-Lhsées, ([ui, à cette heure, lui offrent tous les eharnies de la solitude, de rares jia- Irouilles de municipaux , et de fréiiueiiles rencontres d'industriels de grand chemin.

Au^^i , rappelé celte fois h la réalité qui peut h chaque instant se présenter ù lui sims la forme d'un "ourdin beaucoup trop noueux, il uc re>pire librement que (juand il contemple l'obélisque et le tourlourou qui défend nuit et jour la grande borne égyptienne contre les amateurs fanatiques (jui seraient tentés de l'emiiurter, car l'aiguille de l.u\ora plus (pie tout autre monument le privilège d'exciter l'admiration du badaud arciiéologique, qui à toute force veut expliquer ou se faire ex|)li(iner les hiéroglyphes plus ou moins égyptiens <|ui font la joie de M. Raoul Uochetie.

Puis quand les jambes commencent ù refuser leur service et menacent de se dérober sous le flâneur qui en a fait un usage trop prolongé , tous les plaisirs ne sont pas encore Cnis grâce aux cafés en plein vent où, pour huit sous, le flâneur se procure l'agrément d'une chaise, d'ime table, d'une bouteille de bière et de deux chanteuses; ou bien il lioitore de sa prtsencc le cirque des Champs- Elysées, car Fiwori, l'arlisan, Capilaiiic, tous les chevaux sauteurs, gastronomes ou savants, sont les amis naturels du flâneur, qui connait par son nom le pers'onnel entier de Franconi, depuis Baucher, Auriol et les clowns jusqu'au mouchcur de quiuquets.

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