‹ L'étudiantChapitre 116 sur 243 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Conieilt à l'usage do fl&acur> novïcei.

oulez-vous faire- une simple promenade, — sortez avec un ami.

Tenez- vous à flâner, — sortez seul.

Oresle et Pylade, Castor et Pollux, saint Roch et sou chien, — vingt autres personnages, plus ou moins historiques, dont l'amilié est célèbre dans l'histoire, ne seraient jamais parvenus à flâner en paix pendant huit jours de suite.

Vous aimez Polichinelle , pendant que votre ami n'affectionne que les boutiques de marciiandes de modes ; — vous resteriez deux heures devant les caricatures d'Aubert , tandis que votre compagnon n'aime à regarder que les statuettes de chez Susse ; — vous voudriez sui prenne simple grisctte , pendant que

votre coflâneur vous ferait écraser, ou, pis que cela, éclabousser par la voiture d'une grande dame qu'il aurait voulu .idrairer de trop près. Pendant que l'un tirerait à droite, l'autre tirerait à gauche; et une flânerie pareille serait capable d'user en moins de rien l'amitié la plus grande et les manches d'habit les plus solides.

S'il est déraisonnable de flâner en compagnie d'un ami , il est impossible de flâner eu compagnie de plusieurs amis : la flânerie u'est plus qu'une rapide promenade.

Des flâneries faites en compagnie d'une femme soûl encore bien plus à éviter.

— Comment! mèmi' avec tmc jnlii' fcinuii'? me dites-vous.

— Oui, monsieur; cl surtout avec une jolie femme I

Car les femmes ne conq)rc'nnent les flâneries et les stations que devant les chapeaux des marchandes de modes et les boiniets des lingéres, — <i moins pourlant (jue ce ne soit devant lescacheniires et autres bagatelles, dont l'aspect seul doime le frisson II tout mari, -ou 'a tout autre jeune français exerçant un emploi îi peu près analogue.

Quand on conduit sa fenmic ou sa maîtresse aux Tuileries ou au spectacle, ce (|u'il y a de plus économique, c'est de prendre une voiture.

Le malheureux qui veut faire celle économie de trente-deux

sous court ris(|uc de pay*r en place

un chapeau do trente-deux fiancs, — ou de passer |iour un avare , ou \v3 pour un être mascu- *^"^^ lin bien peu galant.

Ç^^ — Lt alors le risque est encore bien plus effrayant pour l'avenir; — c'est à en faire dresser les cheveux sur... le front! C'est à eu rêver séparation de corps, juges, avocats,- avoués; c'est à eu avoir le cauchemar.

Si vous êtes obligé de flâner avec un importun, qui s'est attaché à vos pas et à votre bras, — en attendant que vous ayez trouvé un motif quelconque pour vous en débarrasser, ayez toujours soin de lui ofl'rir le bras de manière que vous gardiez vous-même le côté du trottoir le plus rapproché des boutiques; — vous aurez l'air de faire une politesse ii votre coflâneur, qui vous garantira parfaiiement de toutes les éclaboussuresdes cabriolets el omnibus :

— il vous aura du moins servi à cela.

Si vous tenez absolument à vous débarrasser d'un de ces importuns que l'on rencontre à presque tous les coins de rue, — amis intimes dont on sait à peu près le nom , — à rélernelle qucsiiou qu'il ne manquera pas de vous adresser en vous prenant le bra.s, question qui est celle-ci : — Où allez-vous ? répondez : — Je vais chercher de t'arqcnl chez plusieurs personnes qui m'en doivent ,je n'ai plus ie sou.

Vous pouvez être certain que votre ami , fût-il même le plus intime, vous quittera immédiatement, de crainle que vous n'ayez l'idée de lui emprunter cinq francs.

Le flâneur qui a pour principe d'aller toujours tout droit devcat lui est digne tout au plus de devenir un jour cocher d'oriKiil'us,

— et encore sur la ligne des boulevard.s.

L'homme qui sort de chez lui , à dix Lcuros du matin , en se promettant de flâner jusqu'au soir, doit plutôt se dire qu'il va s'ennuyer jusqu'au soir — ou qu'il va ennuyer ses amis ; le plus grand charme de la flânerie c'est d'être iin- i prévue, cl le flâneur qui goûte le plus de [ plaisirs esl celui qui sort de chez lui pour aller à un rendez-vous d'affaire ou qui est toujours sons le coup d'un travail quolmnque.

Voyez plutôt les petits clercs d'avoué et les employés dans lei bureaux, qui trouvent moyen de lueitre trois heures pour faire une course qui demanderait dix luiuulcsau coimuissiouuairc du coin.

BIBLIOTHfcQUE POUR RIRE.

Pour peu que vous teniez h votre foulard, h votre montre, à vus |)ans d'Iiabit et à \os rôles, ne vous fourrez jamais dans la foule qui encombre les abords d'un feu d'artifue. Par les mêmes raisons que ci-dessus, ne vous ri^quez jamais dans le passage des Panoramas le Jom- du mardi gras. Si vous avez la vue basse, gardez-vous bien de lorgner jamais une vieille femme ou un sergent de ville. — U'abord ce sont des |H)ints de vue fort désagréables, — ensuite ces deux classes, pour lesquelles je professe beaucoup de vénération du reste, — croient toujours ([u'on veut les insulter; et rien n'est plus dangereux (|ue la colère d'une vieille femme, si ce n'est celle d'un sergent de ville.

Si vous avez la faiblesse d'aller régler votre montre sur le coup de canon du Palais-National , méfiez-vous des gens qui s'approclieul de vous sous le prétexte de rét;ler aussi leur montre sur la vôtre; — car très-souvent il arrive (]ue c'est la vôtre (pii finit |)ar aller avec la leur. Heureux si votre bourse ne s'est pas dérangée du même coup.

A moins de vous prendre pour un jobard pur sang , je n'ai pas besoin de vous recommander de ne jamais acheter les lunettes en or ou autres bijoux qu'un monsieur vient de trouver à l'instant dans la rue et qu'il vous propose h vil prix. — Si vous donnez cent sous, vous êtes volé de cinq francs. Il vaut bien mieux acheter cinq exemplaires de la PUijsioloçjic du Flâneur. Terminons par (|uel(iues remarques et aphorismcs de notre ami Cli. Pliilipon , qui cannait Ij llànerie pour l'avoir longtemps pratiquée : L'homme affairé regarde sans voir, — l'oisif voit sans regarder, — le llàncur Toilel regarde. Ne flâne pas ou ne sait pas flâner celui qui marche vile, — celui qui bâille daiii la rue, — celui qui passe à côté d'une jolie femme sans la regarder, devant un étalage ou près d'un saliimboni|ue sans s'arrêter. Le vrai flâneur a droit d'ignorer le grec, le latin, les maihématiquesct les autres superfluiics scientifiques ; mais il doit connaître toutes les rues, toutes les boutiques de Paris, savoir aujuste quelle eslla plus jolie chapelicrc, modiste, charcutière, limonadière, etc., etc. Il doit être parfaitement au fait de tous les tours de passe-passe des prestidigitateurs, escamoteurs, banquistes, marchands de ctianies de sûreté , etc. , etc. Il doit savoir par cœur '} toutes les alliclics de la capitale, celles des docteurs Albert et Giraudeau , médecins brevetés pour les traitements sans mercure et sans guérison ; — celles de M. Leperdriel , breveté pour les taffetas et les petits pois ; — celles de Al. Darbo, nourrisseur , breveté pour son biberon, etc. Il doit connaître tout cela et bien d'autres choses encore, car il devient polyglotte par la seule pratique de la flânerie : à force de lire sur les carreaux des marchands f.NGLlSH«POKEN HERE, OU bien QUI SI PARLA ITALIANO,

il prend une teinture de l'anglais et de l'italien , et comme il n'a pas la prétention de traduire Shakspcare ou Dante , il s'en tient là; mais ce qui vaut mieux, il connaît toutes les beautés de sa langue maternelle, il coniprend le charabias poUtique , — il maquille le truc (1) des filous et ne les laisse pas effaroucher (2) sa toquante ;3); la langue des galopins, la belle langue des mucfie, iDachf, mar, n'a point de mjstère-jnMcAc pour un flànc-mar. Vous voyez bien que le flâneur a l'esprit fort culli\é : aussi n'est-il pas un sol. Le sot se promène, il ne flâne jamais. L'homme bêle flâne quelr|uefois, — l'homme d'esprit flâne souvent. Le vrai flâneur va dans un scnsjusqu'à ce qu'une voiture qui passe devant lui, un embarras quelconque, un étalage qui fait le coin d'une rue, une poussée, un coup de coude lui imprime une autre direction. D'accident en accident, de poussée en poussée, il va, vient, revient et se retrouve ou Irès-près ou très-loin de chez lui, suivant la volonté du hasard.

Tel flâneur sort de sa maison pour prendre l'air avant le dé-

(i) Il parle l'argot.

(2) Voler.

C3; Sa mouUC.

jeûner , qui , le soir , se trouve chez un de ses amis à Vinccnnes.

— Il y couche, se remet en route le lendemain malin, et arrive pour dîner... chez un ami de Vaiigirard.

L'homme qui, se promenant avec plusieurs personnes, s'imagine flâner , est un niais : on ne flâne que seul ou en compagnie d'un autre flâneur , au plus. — On ne flâne que hors de chez soi,

— l'homme qui croit flâner dans sa maison se trompe , il ne fait que muser.

Le musard est celui qui dit : <. Je m'en vais , je m'en vais , » et qui retient toujours son interlocuteur par un bouton de son habit.

Le musard babille et ne pense guère , le flâneur pense beaucoup et parle peu.

Le musard est le singe du flâneur, il en est la caricature et semble f:iii pour iMs|)irer le dégoût de la flânerie.

Quand j'aurai quitté les affaires, dit le naïf épicier , je serai joliment flâneur , et le pauvre épicier se retire un jour du commerce, lue le temps à grand'peine, mais reste Gros-Jean comme devant.

C'est que, pour flâner, il faut un fonds, une richesse que la vente du raisin sec, de la chandelle et des paquets de ficelle ne saurait donner.

Le véritable flâneur ne s'ennuie jamais, il se suffit à lui-même et trouve dans tout ce qu'il rencontre un aliment a sou intelligence.

Voyez, par exemple , un honnête épicier arrêté devant une boutique , quelle idée cette étoffe nouvelle va-t-elle éveiller dans sa tête? — Ceci est joli — ou cela n'est pas beau , — une robe semblable plairait à ma femme ou ne lui plairait pas : cela dit ou pensé, noire homme passe. Un flâneur survient, et il s'arrête deux heures devant le même objet. Pourquoi ? C'est qu'il voit dans cette même étoffe bien d'autres sujets de réflexion que son naïf prédécesseur ! Il contemple l'aspect général du dessin , l'effet de la couleur, le mariage des tous qui composent l'ensemble; il voit dans le goût de ce dessin une direction nouvelle, ou un retour au goût d'une autre époque ; son esprit abandonne l'étalage du marchand, remonte au producteur, se reporte aux moyens de la fabrication , passe en revue les débouchés de la fabrique et suit le manufacturier sur les places de Leipsick , de Londres et de Saint- Pétersbourg; enfin, le même morceau d'étoffe lui présente millj sujets de réflexion , que l'autre spectateur n'avait pas même soupçonnés, et lui fournit l'occasion d'un long voyage dans le monde imaginaire , le monde brillant , le meilleur et surtout le plus beau des mondes possibles.

De tout ce qui est dit ici et de tout ce qui en est la conséquence logi(iue, il résulte que celui-là ne mérite pas le beau nom de flâneur qui ne possède pas les qualités suivantes : de la gaieté dans l'occasion , de la réflexion au besoin, de l'observation toujours, quelque peu d'originalité, un esprit mobile, plus ou moins d'instruction , et surtout une cnnscience qui le laisse en repos.

Comment s'étonner , après cela, que tant de gens veuillent èirc flâneurs quand même ! Cliacim cherche à s'habiller le mieux possible et à cacher ses imperfections ; chacun travestit ses vices en vertus , et veut être plus ou moins flâneur.

Demindez à ce paresseux puur([uoi il ne travaille pas, — à cet artiste incomplet pourquoi il ne termine jamais un tableau, — à ce benêt qui baye aux cornedles ce qu'il fait dans la rue, — ils vous répondront tous : nous flânons. Arrière !

Vous, flâneurs! j'aimerais mieux encore appeler flâneur l'agent de police consigné sur le trottoir, — l'humme-affiche qui circule sur les places publiques, le conducteur d'omnibus qui passe 14 heures sur 2.'i à aller et venir sur la même ligne , ou même le factionnaire qui baiiuenau'li; devant sa guérite.

huris. — l)p. bïUtiil, rue tll-ie-Citur, V,

VIS DU FLA.NECn.

L'EMPLOYÉ

Par H. de BALZAC, ■>- 60 Vignettes par TRIMOLET.

Page 1