CH.\ PITRE II
Utilité des Employés démontrée.
La matière ainsi vannée, épluchée, divisée , il se présente une antre question, lioii moins politique :
A quoi servent les employés?
Car Si l'employé ne sait
î^^^^faire autre chose que papcrasscr, il ne doit (las valoir grand'chosc comme homme. Or, ou ne lire riea de rien.
O ennemis de la bureaucraiic ! jusqucs à quand direz-vous ces phrases aussi vides de sens que peuvent l'être les employés euxmêmes?
Quand vous ramassez une vis , un écrou , un clou , une tige de fer, une rondelle, un brin d'acier, vous n'y voyez aucune valeur; mais le mécanicien se dit: — Sans ces brimborions , la machine n'irait pas.
Celle parabole tirée de l'industrie, pour plaire à notre époque, exjilique l'utilité générale de l'employé.
Quoique la statistique soit reiifaniillagedcs hommes d'Élat modernes , qui croient que les cbillVcs sont le calcul , on doit se servir de cbiffics pour calculer, (lalcuionsl Le chiffre est d'ailleurs la raison prolianlc des sociétés basées sur l'intéièl personnel et sur l'argent, où tout est si mobile que les administrations s'appellent l" mars, 29 octobre, 15 avril, etc. Puis rien ne convaincra plus les masses inteHi:jenlcs qu'un peu de chiffres. Tout, disent nos hommes d'Élat, en définitive , se résout par des chiffres. Chiiïrons. On compte environ quarante mille employés en France, déduction faite des salariés: un cantonnier, un balayeur des rues, une roulcusc de cigares ne sont pas des employés. La moyenne des traitenicnls est de quinze cents francs. Multipliez quarante mille par quinze cents, vous obtenez soixante millions.
Or, faisons observer ii l'Europe, à la Chine, à la Russie où tous les employés volent , à l'Aulriclie , aux républiques américaines,
au monde, que, pour
ÏÏI ^ ■' • |-||'|tv-i!— ^-rt>Z'r3Eg^! ce prix , la France ob-
' ' 1 - -^ - I ^. - lient la plus fureteuse,
a plus méticuleuse, la plus écrivassiére, paperassière, invenlorière, contrôleuse, vérifiante, soigneuse, enfin la plus femme de ménage des administrations pas sées, présentes et futures. Il ne se dépense pas , il ne s'encaisse pas un centime en France qui ne soit ordonne par une lettre, demandé par une lettre, prouvé par une pièce, produit et reproduit sur des états de situation , payé sur quittance ; puis la demande et la quittance sont emegisirées, contrôlées, vérifiées, par des gens à lunettes. Au moindre défaut de forme, l'employé s'effarouche. Les employés , qui vivent de ces scrupules adminislralifs, les entretiennent et les choyent; au besoin, ils les font naître et sont heureux de les constater, pour constater leur propre uiililé.
Rien de ceci n'a paru suffisant à la nation la plus spiriluelie de la terre.
On a bâti, sur le quai d'Orsay, dans Paris, une grande cage à poulets, vaste comme le Coliséc de Rome, pour y loger les magistrats suprêmes d'une cour unique dans le monde. Ces magistrats passent leurs jours à vérifier tous les bons, paperasses, rôles, contrôles, acquits ii caution, payements , contributions reçues , contributions dépensées , etc. , que les employés ont écrits. Ces ju ges sévères poussent le \ talent du se rujiule , le génie de la recherche, la vue des lynx, la perspicacité des comptes jusqu'à refaire toutes les additions pour chercher des soustrac lions. Ces sublimes victimes des chiffres renvoient, deux ans après, à un intendant mililûire, un état quelconque où il y a une erreur de deux centimes. O France , pays le iilus spirituel du monde , on pourra te con-
L'EMPLOYÉ
quirir, mais te tromper T.. . Ah I ouin I jamais. Tu es bien du genre fîwiiiriii).
Ainsi l'admiiiislration française, la plus pure de toutes celles qui
papcrassent sur le globe , .1 I eiulu le Toi impossible. En France, la conrnssiou est une chiinf're.
O forluni^ contribuable, itors en paix !
Ici , celle Pbysio- Iiigic s'adresse h tous les iiulusiriels, commerçants, débitants, accapareurs, cultivateurs, eiitre|)reueurs de la belle France, et mOine à ceux des autres jiays du globe, car ce livre veut se donner un but d'utilité scienlifKiue, et mettre un grain de plomb dans ses dentelles. Quel est le négociant habile qui ne jetterait pas joyeusement dans le goniïre d'une assurance quelconque cinq pour cent de toute sa production, du capital (pii sort ou rentre, pour ne pas avoir de coutagcl Tous les industriels des deux mondes souscriraient avec joie îi un pareil accord avec ce génie du mal appelé le Coulage. Eh bien ! la France a un revenu de douze cents millions , et le dépense : il entre douze cents millions dans ses caisses, cl douze cents millions en sortent. File manie donc deux milliards quatre cents millions, et ne paje (pie soixante millions, deux et demi pour cent, pour avoir la certitude qu'il n'existe pas de coulage.
Le gaspillage ne peut plus être que moral et législatif, les chambres en sont alors complices , le gaspillage devient légal. Le coiiiage consiste à faire faire des travaux qui ue sont pas urgents ou nécessaires , ù bâtir des monuments au lieu de faite des chemins de fer, à dégalonncr et regalonner les troupes, à comuiauder des vaisseaux sans s'inquiéter s'il y a du bois et de payer alors le bois trop cher, à se préparera la guerre sans la faire, à payer les dettes d'un Ftat sans lui en demander le remboursement ou des garanties , etc. , etc. Mais ce haut coulage ne regarde pas l'employé. Celte mauv.aise gestion des affaires du pays concerne l'homme d'État. L'employé ne fait pas plus ces fautes que le hanneton ne professe l'histoire naturelle; mais il les constate.
Cette page profondement gouvernementale est inspirée par les misères de l'employé , si cruellement menacé par la Presse , attaqué par la Chambre , et sur qui tombent incessamment ces mots : la centralisation! la bureaucratie!
Certes , la bureaucratie a des torts : elle est lente et insolente, elle enserre un peu trop l'action ministérielle, elle étouffe bien des projets, elle arrête le progrès; mais l'administration française est admirableiïient utile, elle soutient la papeterie. Si, comme les excellentes ménagères, elle est un peu taquine, elle peut, à toute heure , rendre compte de sa dépense.
Notre livre de cuisine politique coûte soixante millions, mais la gendarmerie coûte davantage, et ne nous empêche pas d'être volés. Les tribunaux , les bagnes et la pohce coûtent autant et ne nous font rien rendre. Doue, vivent les Bureaux et leurs augustes rapports !