CHAPITRE m
SUloIre philosophique et transcendante de« Employés.
Dès que vous voyez sous les rideaux verts d'une
barcelonnctte le fruit mâle de vos
amours autorisés
par le Code civil
et bénis par le curé,
pères et mères qui
-<-àsé"--S=;r-* soudain pensez à
son avenir! Si vous ne pouvez pas lui laisser des rentes.
Si vous ne lui laissez pas des tcrrt'S affermées, une bouii(pio achalandée, un office, une industrie, un brevet d'invention, une pâte de Ilegiiault (piclconipie, un journal.
Si vous ne lui transmettez pas , h défaut do biens meubles et immeubles, w\ nom, l'une des |)lus grandes valeurs sociales, ou si vous ne lui avez pas , par hasard , donné du génie qui les remplace toutes, ne dites jamais cette sauvage, cette fatale, cette cruelle parole : — 11 sera cniployé !
Oui , je le sais, uu tenq)s fut où rien n'était plus séduisant que la carrière administrative. Les familles, dont les enfants grouillaient dans les l\ cées , se laissaient fasciner par la brillante existence d'un jeune homme en lunette, vêtu d'un habit bleu, dont la boutoimière était allumée par un ruban rouge, et (pii touchait un millier de francs par mois , à la charge d'aller qneltpies heures dans un ministère quelconque, y surveiller queUjue chose, y arrivant tard et pai tant tôt , ayant, comme Irod Byron , des heures de loisir et faisant des romances, se promenant aux Tuileries, doué d'un petit air rogue, se faisant voir partout, au spectacle, au bal, admis dans les meilleures socUlés , dépensant ses appointements , rendant ainsi à la France tout ce que la France lui donnait, rendant même des services. Eu effet , les employés étaient alors cajolés par de jolies femmes; ils paraissaient avoir de l'esprit, ils ne se lassaient point trop dans les bureaux. Les impératrices, les reines, les princesses, les maréchales de cette heureuse époque avaient des caprices , ces belles dames avaient la passion des belles
âmes : ejles aimaient à protéger. Car la protection Ah, diantre,
ceci n'esl pas du texte ordinaire.
W AXIOME. — La protection est la preuve de la puissance. Aussi pouvait-on avoir vingt-cinq ans et une place élevée, êlrc auditeur au conseil d'État ou maître des requêtes, et faire des rapports à l'empereur en s'amusant avec sou auguste famille. On s'amusait et l'on travaillait tout ensemble. Tout se faisait vite. Il y avait tant d'hommes aux armées qu'il en manquait pour l'admiuistration. Les gens cdcntés, blessés à la main, au pied, de
santé mauvaise, ayant la vue oblique obtenaient un rapide avancement.
Quand vint la paix , le nombre des prétendants se doubla : les familles nobles et pauvres qui refusaient de servir l'emiwreur voulurent servir les Bourbons.
Une armée de cousins, de neveux, d'arrièrc-gerraains , de parents à la mode de Bretagne déboucha de province au faubourg Saint-Germaiu et tripla la masse des solliciteurs.
Ce fut alors que la manie des places commença , tout le monde en fut atteint. Un ingénieux auteur publia : Vj4rt de solliciter, en même temps que VAri, de payer ses dettes- On créa d'abord des places pour satisfaire quelques ambitions légitimes. Puis, pour trouver de la place, on fit la guerre aux sinécures. Il fut alors défendu d'avoir plusieurs places. Être employé semblait être le synonyme de : toucher des émoluments et ne rien faire ou faire peu de chose. La Chambre se déclara l'ennemie des faveurs. On inventa la spécialité |)our les dépenses, et les chapitres intitulés Personnel dans les budgets furent alors épluchés. On chipota les allocations. Les ministres, obligés de trouver de l'argent pour des dépenses secrètes , tondirent sur leur personnel.
Le temps heureux , l'âge d'or napoléonien devint un rêve. L'on ne travailla pas davantage, mais les places furent cruellement disputées; elles furent la monnaie iuvisible avec laquelle on paya certains services parlemeniairts. On créa sur rawincement dans les bureaux des lois qui n'obligent que les employés.
Aujourd'hui les moindres places sont soumises à mille chances : il y a sept cent cinquaule souverains.
lillil.lonitQUE rOLIl KIKi;.
5* AXIOME. — Dans un pays où il y a laiii do pouvoirs, il y a mille i parier contre un qu'un employé (jui n'est protégé que par lui-iuiiue n'aura |wint d'avancement.
Iji un nii)[, OJry vous dirait que la seule place libre est la place de la (ioncorde.
ramille.s honnêtes et ûèrcs, consulte/, les bureaucrates les plus expérimentés , ils vous diront que de même qu'il existe une moyenne de traitement , il y a la moyenne de l'avancement. Cette faiale moyenne résulte des tables de la loi et des tables de mortalité combinées. Or vous pouvez regarder comme certain qu'en entrant dans ([ueliiue administration ([ue ce soit , à l'à^îe de dixhuit ans , on n'obtient dix-huit cents francs d'appoinleinent qu'à trente ans, et que, pour en obtenir six mille à eimiuante ans, il faut Olre un génie administratif, le Chàteaubriaiid des rapports, le Musset des circulaires, le Lamartine des mémoires, l'enfant sublime de la dépèche.
l'enscz, famdies honnêtes et fières, qu'il n'est pas de carrière libre et indépendante dans laquelle, en douze années, un jeune homme — ayant fait seshumanités, — vacciné,— libéré du service militaire,— jouissant de ses facultés, — sans avoir une intelligence iranscendanle, — n'ait amassé un capital de quarante-cinq mille francs et des centimes, représentant la rente perpétuelle de ce même traitement essentiellement transitoire, qui n'est pas même viager.
Dans cette période, un épicier doit avoir gagné 10,000 livres de rente, avoir déposé son bilan, tenté une révolution, ou présidé le tribunal du commerce;
Lu peintre avoir badigeonné un kilomètre de murailles à Versailles, être décoré de la Légion d'honneur, ou se poser en grand lionnne méconnu ;
In homme de lettres est professeur de quelque chose , ou journaliste à cent écus pour raille lignes, il écrit des l'hysiologies, ou se trouve à Sainte-Pélagie après un pamphlet lumineux sur le désordre des choses qui mécontente l'Ordre de choses, ce qui constitue une valeur énorme et en fait un homme politique ;
Un publiciste a pris pour dix mille francs de passe-ports et observé les pays étrangers, pour le compte de la France ;
ta oisif, qui n'a rien fait , car il y a des oisifs qui font quelque
chose , a fait des dettes et une veuve qui les lui paye;
Un prêtre a eu le temps de devenir évêqne in partibus;
Un vaudevilliste est devenu propriétaire, quand il n'aurait jamais fait de vaudevilles entiers;
Un garçon intelligent et sobre, qui aurait commencé l'escompte avec un très-petit capital, comme deux mille francs , achète alors un quart de charge d'agent de change; enfin un petit clerc est notaire , un chiffonuier a mille écus de rente, les plus malheureux ouvriers ont pu devenir fabricants; tandis que seul dans le mouvement rotatoire de cette civilisation qui prend la division infinie pour le progrès , votre fils
A vécu à vingt-deux sous par tête !
Se débat avec son tailleur et son .
bottier ! "^
N'est rien!
A des dettes!
El s'est crcliiiisc!
Le malheureux s'écrie alors, au sein de sa famille désolée , que ,
pour avancer, il faut l'appui de plusieurs députés influents, de trois ministres et de deux journaux: un journal ministériel et un journal d'opposition 1
Ce ([ue ce maliieureux dit, vous le trouvez stéréotypé ici ! familles honnêtes et fières. Qu'on se le dise , qu'on se le i é|ièle !
6" AXIOME. — Aujourd'luii, le plus mauvais élat , c'est I'État!
roiir(iuoi? diri'Z-vous. Eh bien! parce que servir l'Etat, ce n'est plus servir le prince qui savait punir et récompenser! Aujourd'hui l'État , c'est tout le monde, et tout le monde ne s'inquiète de pcr sunne. Servir tout le monde, c'est ne servir personne. Personne ne s'intéresse __,____.^ à personne : un em- "" ""aaulw.!.
ployé vit entre deux négations! Le monde n'a pas de pitié, n'a pas d'égard , n'a ni cœur, ni ami ; tout le monde est égoïste, oublie dcluain les services d'hier. Tout le monde est aveugle : il donne quatre mille francs de rente à l'homme qui taraude la terre, et n'offre pas deux liards au savant qui inventoria tarière !