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CHAPITRE VIII

Invocation.

Mainieiiant , apparaissez, figures rou[,'os, fimircs ijlaf.irdfs , figures grimées, figuics sérieuses, figures fatiguées, (lélries, désabusées, tristes, éliourilTées, à cheveux gris ; piiysiononiies sournoises, ganaciies, lioiiinies sjiirilia'ls, grniuls lionimes inconnus (pioiquc décorés, qui niellez nos régiments et nos (loues en iiiouvemeni , (|ui ramassez nos écus, surveillez les >illes et les campagnes, approvisionnez Paris, tarifez les consciences et les talents, commandez les tableaux et les statues, niellez ^ les employés à la retraite, csii- ''-Z^ niez les caractères , les forces de ions les hommes qui servent la Fr.incc, comptez ses ressources, é\aluez ses produits , régissez SCS propriétés, administrez ses biens!

Et vous, passagers, allcniion!

voici les uialelols du bord, si, comme le prétendent le Constituiioninl el beaucoup d'orateurs, l'État est un bachot.

CH.VPITRE IX.

Variétés de Commis.

Eiilre le surnuméraire et le sous-chef, tout est coinmis.

Le commis n'a que deux manières d'être : il est célibataire ou marié.

Le commis célibataire est généralement mauvais commis, et se distingue parfiitement de l'homme marié. Le célibataire a des dettes , il n'est pas aussi bien mis ni aussi propre que l'homme marié. Le commis marié presque toujours a pris son parti de faire son dicniin dans l'administration cl d'y rester; il donne rarement sa démission. Sur cent commis célibataires , quarante quittent la carrière administrative. Lo garçon est soumis à diverses induenccsqui le font v.irier, tandis que le commis marié n'en écoule qu'une. Le garçon suit scsfaniaisies, il dépense scsappointenienis dans les dix premiers jours du mois, et jeûne pendant les vingt derniers, ou il emprunte. Il ne pense qu'à lui : son ambition est démesurée, il veut trop, la marche lente de l'administration ne lui convient pas. Néanmoins il se rencontre des garçons pleins de volonté , persistants, qui se conduisent avec une arrière-pensée ;ccux-l!t parviennent, ils sont exacts, économes et rangés : si l'on fouillait leur vie privée, on les trouverait presque mariés.

Voici maintenant les dilTérenles nuances qui diiïérencient celte variété de l'espèce hnniaiiie appelée h Paris un Employé.

L'employé liEL-iiOMME. Cet employé, qui reste assez ordinairement expédiiionnaire et ne va pas plus loin que le grade de rédacteur, fleurit dans les bureaux entre vingt-deux et quarante ans. Il persiste sous une forme juvénile. Pendant tout ce temps, il a l'air d'un jeune homme entre vingt-cinq et trenle-cinq ans, il est toujours bien fait, il tient à sa cambrure, il fait élat de sa figure élégante et romanesque; il a les cheveux, le collier de barbe, les moustaches soignés comme la chevelure d'une femme entretenue. Aussi rit-il pour montrer ses belles dents. Il déjeune d'une simple flùle et d'un verre d'eau , loge dans une mansarde garnie h douze francs par mois , et dîne à vingt sous dans la taverne de Lucas. Tout est sacrifié à la toilette extérieure. Ses quinze cents francs d'appointements appartiennent h son tailleur : il a toujours des pantalons qui dessinent ses formes, il en a de collants, demi-collanls. h plis ou à broderie; il a des bolies fines, de riches cravates tenues par une bague , et des chapeaux frais. Il porte sa bague îi la chevalière par-dessus ses gants jaunes. Tous ses habits ou ses redingotes lui prennent la taille. Il se refuse des chaussettes , des chemises; mais il se fait friser tous les jours.

La grande plaisanterie des bureaux à son égard consiste 5 parier qu'il a un corset.

La grande affaire de cet employé , c'est de se promener avec un cure-dent à la bouche dans la grande allée des Tuileries , il joue le jeune homme riche, il en affecte les manières. Il espère qu'une jeune Anglaise, une veuve, une étrangère, une femme quelconque pourra s'amouracher de lui. Le programme de sa vie est de rechcrciier les occasions, il se montre, il parade, il attend un hasard. Martyr de son existence, il va le soir dans deux ou trois cafés tenus par les femmes de riches limonadiers auxquelles il fait la cour, en cas qu'elles deviennent veuves.

L'employé bel-homme a des principes fixes : à six mille francs de rente , ' il épouse une bossue ; à huit mille une femme de quarante ans ; îi trois mille une Anglaise. Il espionne les filles de comptoir et les riches mai-chandes. On l'a quelquefois surpris chantant des romances dans quelques sociétés bourgeoises. Cet employé jeûne quelquefois pour se procurer des bagatelles à la mode.

Dans les bureaux , on se moque de ces Amadis à vide; et bien ik tort : ils ont leur plan , ils ne nuisent à personne , ils ont une croyance, et s'y adonnent. Fidèles aux bals masqués dans le temps de carnaval , ils y vont chercher les bonnes fortunes qui les fuient partout , même 15. Beaucoup finissent par se marier soit avec des modistes qu'ils acceptent de guerre lasse, soit avec de vieilles femmes, soit aussi avec de jeunes personnes auxquelles leur p%s?'i/v^e a plu , et avec lesquelles ils ont filé un roman émaillé de lettres stupides, mais qui ont produit leur effet. Ces commis sont ctuclquefois hardis , ils voient passer une femme en équipage aux Champs-Elysées, ils se procurent son adresse, et lancent des épîtres passionnées à tout hasard.

Les employés beaux-hommes ont leur place pour vivre, el leur physique pour faire fortune.

La GANACniî. —L'employé ganache devient quelquefois rédacteur ou commis d'ordre.

Il est dans son plus beau moment vers quarante- cinq ans.

Toujours marié, presque toujours

L'iimi'LOVé;.

sergoni-iiidjor dans sa coinpasnie , il loge dans un faubourg , où il a liiué uiif maison h janlin. De laille nioyrnne t'I gros, il marche lentement , il est fier d'appartenir à l'adminislralion , il s'appli(|ue en tout à servir l'orûre de rlioses et se vante de son insonrianre en politicpie. Adcii)taiit l'opinion du Joiinnil des Di'hnts , le seul qu'il veuille lire, il est pour le pouvoir (piel (pi'ii soit. Sinc^reuienl zélé, zélé sans arrière-pensée, il reste volcnitiers une heure de |)lns pom- achever un travail que le chef demande.

Sa femme donne des leçons de piano dans des pensionnats de jeunes persomies. Il reçoit elie/. lui ini jour par semaine, donne dila bière et des gâteaux , et juj met de jouer la bouillotte à cinq sons la cave. Malgré cette médiocre mise, par certaines soirées enragées, l'employé à la mairie du douzième perd ses siv francs.

La ganache est compatissante mais en paroles seulement, il est lenn par sa femme, qui lui donne douze francs par mois, el à laquelle d'ailleurs il est attaché.

Dans son salon , il a un salon : sur la tenture vert- américain bordée d'un c;"d)lé rouge, brille, connue disait madame Grassini du buste de Napoléon, le portrall du Gouvcrncmenl. Tout autour .se voient le Convoi du pauvre d'après Vigneron , le Soldat laboureur et le inasipie de l'empereur.

I,c dimanche , dans les beaux jours , la famille fait des parties aux environs de Paris, dont on s'est donnéja carte. La ganache, essenliellement respectée de ses enfants, leur a déjà fait connaître Antony, Arcueil , Bièvres, Fonienay-aux-Roses, Aulnay. ()m\u\ la jvarlie ouest sera bien explorée, on se portera vers l'est, et ainsi de suite. Le lils aîné doit succéder à son père dans l'adminisiration ; |e second fait ses études pour entrer à l'École polytechnique.

Cet employé dit h son fils aîné : — Quand lu auras l'honneur d'être employé par le gouvernement...

Il regarde son chef de division comme un homme de génie, il le propose comme un modèle à son fils en s'écriant : — Je serais bien heureux si tu pouvais ressembler à M. Bouvard!

Si par hasard la voilure du ministre entre ou sort au moment où il quille son bureau , el s'il se trouve à la porte, la ganache ôle son chapeau, que la voiture soit vide on pleine. Aussi quand le chef de bureau lui explique un travail, la ganache prend-elle un air de componction, elle tend son intelligence, elle se fait toul expliquer, el|e écoute avec profondeur.

Silencieux au bureau, travailleur exact, cet employé modèle , les

pieds en l'air sur un pnpiire de bois, étudie sa besogne en conscience. Il pose avec attention la plume au bord de la ./r^ ■^-«■jw/,^^-^ iw/v table avant de tirer son mou

choir, et la reprend gravement. Dans sa correspondance administrative, il est roide, il prend toul au sérieux, il appuie sur les moindres choses.

Il ne fait au bureau que l'ouvrage du gouvernement. S'il ne blâme pas ceux de ses collègues qui s'y livrent à des travaux autres que ceux du bureau, sa conscience à lui ne le laisserait pas tranquille.

Chez lui, le soir et le matin , il copie des mémoires , des pièces ponr les avoués, les avocats, car il a surtout une btlle écriture. L'industrie de sa femme et la sienne, le peu de fortune (pielle a, ses appointements leur composent près de mille écns par an. Giâce à la plus sévère économie, on mel mille francs de côté tous les ans, pour faire une dot à la jeune personne. La ganache a de beau linge, une épingle en diamant donnée par la belle-mère le jour du mariage. Sa fille lui brode des bretelles, il maintient l'habit noir, le gilet blanc et le pantalon bleu. Il a été longtemps avant d'adopter les bottes. On fêle dans la famille les anniversaires, les saints, el il compose des quatrains pour ces jours solennels. Il ne manque jamais un enterrement ni un mariage, il va jusqu'au Père-la-Chaise, il rend ses devoirs à ses chefs au jour de l'an. Il économise depuis

douze ans sur ses douze francs par mois, et il toursiroir , afin de satisfaire un désir qui s'accroît de violence d'année en année, c'est sa seule passion: il veut voir la Suisse !

Note pour (es ijfuiults danu-s qui iiront cette Phytiotoijie.

Le ménage de ers employés est parfaitement tenu , les (llles sortent mises convenal)lem''nt, la mère paraît cossue, le père a la tenue d'un riche bourgeois. Le père, la mère, les enfants ont l<iUjoiu's du linge blaur, et les enfants reçoivent une htttr èdiicaiion. Quand oji y doinie à dînir, il y a ipiaire plats d'iniréc et on biruf pantelant autour (hupicl se groupent <lis lèginues; le second service comporte ime volaille, deux entremets, deux plats sucrés: le dessert est mirobolant 'vingt-tpiatre plats). I'!nfin ce ménagea loujonis vingt cin(| louis dans son secrétaire. Toute cette honnêteté sagement ordonnée, cette vie d'abeilles qui font miel el cire, roule siu' mille écus. Que le diable emporte celte |ih\ biologie si ce n'est pas vrai... Et la fenune ne peut pas être aulremeiil que verinense !

Le COi.f.EcriONNEL'R. Les travaux administratifs sont si ennuyeux pour les employés sidialternes , que les ronunis dont l'esprit n'est pas tout îi fait éleiiu compensent les ennuis du bincau par (pulipie passion. Il est rare de ne pas trouver dans cliaipie adniinislratioii l'employé collectionneur et artiste.

Rangé, minutieux, épilogueur, son avancement ne préoccupe point cet employé, il a une place pour pouvoir vivre et se livrer .i ses goùls dominanis. Assez maladif, d'ailleurs, il a les cafés, le cigirc et ré(|iiitation en horreur; il se couche !i dix heures et se lève îi sept; il va rarement au spectacle; il joue- du flageolet ou di;

la flàtc Iruversièvc , cl s'est fait prendre pour fifre dans la garde nationale afin de ne pas passer les nuits au corps de garde. Il a des collections! 11 souscrit h tous les ouvrages par livraisons ; les Scènes de le vie privi'e des <inimaux illustrée par Grandville, le Don Quichotte , Ftoiiitn, les Français peints par cuJ^nu'mrs, même les bibliographies, tout ce qui se livraisonne n'a pas de plus chaud souscripteur , mais il garde les ouvrages en livraisons et oublie de les faire relier. H achète les lithographies de la maison Auberl, et, en général tout ce qui, dans les arts, ne dépasse pas SO centimes.

Il entasse chez lui des curiosités qu'on lui donne ou qu'il acquiert dans les ventes, où il ne dépassejamais cent sous pour tous ces lois. Aussi son logement est-il encombré de pierres à paysages, de modèles en terre cuite, de pétrifications de la fontaine de Saint- Allyro de Cicrmont. Il a des régiments de petites bouteilles où il met des barytes, des sulfates, des sels. Il dit : Je possède des coraux, des papillons , des parasols de Chine , des poissons séchés , des médailles.

Le collectionneur ne se marie point, il craint le mariage, il veut garder son indépendance. Il a toujours une mère qui doit loi laisser mille francs de renie, qu'il compte joindre avec sa pension; ou bien il a une sœur modiste, fleuriste , pianiste ou dame de compagnie avec laquelle il se retirera tôt ou lard à la campagne.

Quoique recherché (wr les mères de famille, ce jeune homme maigre, fluet, qui a les yeux tendres cl cernés, qui porte des bas blancs par toutes les saisons, des pantalons vcrdàtres, des soidiers lacés, des redingotes vertes ou noisettes, ne se laisse pas séiluire. Au bureau, il a un fauteuil de canne, percé au milieu du siège, ou garni d'un rond en maroquin vert, à cause de ses hémorrhoïdes. Il se plaint de ses digestions. 11 fait le dimanche des paiiics

BIBLIOTHÈQUE POUR RIRE

plaisir à One, et accomp.igiu'es de lait, à Montmorency, des dîners sur l'herlx'. Quelquefois, il entraîne le bureau à prendre du laitage sur le boulevard du Mont-l'arnasse.

Cet eniplou'- devient souvent souschef.

L'EMrt.OYÉ HOMME DE i.ETTRFS. — Cet employé est un finot, qui travaille peu au bureau , il fait faire ce qui le regarde par les surnuniéraii es. Il est d'ailleurs protégé par le chef de division , qui a une loge i toutes ses premières représcntaiious; car il est un intrépide faiseur de vaudevilles. Ses liaisons avec ses collaborateurs, avec les théâtres lui peruieltent de donner des billclsh ses collègues et des loges au chef de bureau. Il fait à peu près le nécessaire pour palper ses appointements; mais il ne travaille qu'à ses pièces. Dans les associations dramatiques, il est le piocheur, c'est lui qui rabote le dialogue, tourne les couplets, raccommode une scène et raccorde une coupure. Ses collaborateurs suivent les répétitions, et corrigent ce qu'il exécute.

L'employé vaudevilliste devient quelquefois chef de division : il y en a des exemples, dont le plus illustre est Scvs'riu. Généralement , au milieu de sa carrière administrative, il est au moins sous-chef , car il rend des services h ses supérieurs : il ménage les raccommodements entre le ministre et sa maîtresse, il empêche des articles contre des députés ou contre son directeur général. Il a toujours la croix de la Légion d'honneur. Sa tenue est supérieure , il ressemble à un fonctionnaire distingué. D'ailleurs, il est à .son aise, il a campagne, il ne se refuse pas le cabriolet de régie. Il dit Scribe , il dit Hugo, Dumas, Delavigne , Auber , Berlioz, il dit même Ancelot tout court. Il connaît tous les auteurs, il dîne presque toujours en ville, il traite au Rocher de Cancale, il a mille écus du ministère, et se fait sept à huit raille francs par an au thi>âtre avec ses tiers et ses moitiés de pièces.

Cet employé n'est pas marié , mais il a son affaire au théâtre, on lui connaît un atlachcmcnt. Il n'a d'esprit que sur la scène et dans ses pièces, car, dans la vie ordinaire, il n'a pas plus d'esprit que tout autre employé. Ses collègues le trouvent bon enfant. Il arrive au bureau quand il veut , on ne lui dit rien ; il y apporte des romans qu'il lit pour y trouver, par contre-pied, des traiis d'esprit ou des sujets.

Une autre figure de ce genre est l'employé homme de lettres qui fait des livres au lieu de faire des pièces. Hélas ! son existence n'est pas aussi brillante que celle de son confrère. Il expectore à peine un roman tous les deux ans, qui ne lui donne guère, l'un dans l'autre, qu'un supplément de sept ou huit cents francs par an ; mais il fait des articles critiques non signés dans les journaux : il travaille pour avoir le prix Monthyon. Il a une existence plus sourde, plus éteinte que celle du vaudevilliste ; mais il a la croix de la Légion d'honneur. Il est plus assidu que l'autre à son bureau , car il n'a pas la ressource des loges, des billets de spectacle pour acheter son indépendance. 11 se bat avec la langue française, et corrige ses épreuves à ses moments perdus ; mais il se fie si peu à son talent qu'il ne veut pas perdre ses chances d'avancement : il finit quelquefois par ne plus écrire.

LE CUMULABD. — Cet employé se recommande par son industrie. Clarinette ou hautbois, àl'Opéra-Comique, il est musicien le soir; et le malin il est teneur de livres chez un négociant, de sept heures à neuf heures.

En soufflant au théâtre dans un morceau de bois, en suant sang et eau le matin , il se fait ainsi neuf mille francs. Il a une femme charmante, une jolie famille. Le cumulard cultive les arts et les artistes. Sa manie consiste à organiser des concerts où tous les employés de la division vont gratis, car il a besoin d'une excessive indulgence h cause des répétitions. Comme il est très-bon musiricn, il ne va qu'aux répétitions générales. L'administration complaisante

se prête ."i cela , soit au ministère , soit au théâtre. D'ailleurs il élève en musique et à la brochette un petit jeune homme qui le remplace et qui doit lui succéder h l'orchestre. Sa femme , qui est très-jolie et qui a quelque fortune, a son indépendance. Elle ne voit son mari qu'a dîner , et s'est toujours liée avec le chef de division : aussi le cunmiard obtient-il de l'avancement. Sa femme reçoit les mercredis , et joue la femme comme il faut. Elle dépense beaucoup eu toilette, sans que .son ménage en souffre. Ses enfants ont des demi-bourses. Le cumulard a l'esprit de faire la bête , il se vante de .son bonheur intérieur. C'est un bon gros homme, assez hurlahcrtu, comme tous les artistes, mais qui ne manque pas de bon sens. Le chef de bureau , menacé de près par lui , dit que c'est un homme très-fin. Le cumulard est travailleur , il a de l'esprit , il fait des jeux de mots, il expédie rapidement sa besogne.

l'usdrier. — Cet employé a la figure terrible. Il n'a pas deux manières d'être : il est ou pâle, long , verdàtre, le front chauve, l'œil vairon ; ou présente une figure échauffée, boutonneuse, rouge. Il a le sang blanc ou le sang vicié. Il est employé par spéculation , et pour pouvoir vivre sans toucher ni à son capital ni à ses intérêts. Il est silencieux , et donne tout son temps, son intelligence à l'administration, où il finit par faire son chemin. Il ne rit jamais, il a les lèvres minces, il est de bon conseil, mais sentencieux. Personne

au bureau ne sait ce qu'il fait, il est muet sur ses opéralion<î.

Ses pratiques le trouvent chez lui de sept heures à neuf heures, excepté les quinze et les fins de mois, ou de cinq heures à six heures. Sa soirée est un mystère. C'est cet employé que l'on vient souvent demander et qui descend causer dans la cour, où il écoute alors plus qu'il ne parle , et à qui des inconnus présententdes papiers qu'il regarde d'un air froid et impassible, et il remonte avec calme, il reprend sa besogne. Il a une tabatière d'or. LE FLATTEUR. — Cet employé, toujours assez médiocre, se soutient par les services qu'il rend et par la crainte qu'il inspire. Il cause avec le chef de bureau , le chef de division ; il les observe et s'insinue dans leur confiance ; il finit par connaître leurs goûts, leurs caprices; il leur rend des services de toute nature, et les instruit de ce qui se dit et do ce qui se fait dans les bureaux. Malgré le mépris qu'il inspire, il reste : il est indispensable, il a surpris des secrets; et si à toute cette immense fraude il joint un peu de talent ou de l'ambition , il parvient quelquefois. On dit alors qu'il est dévoué: il se laisse en effet désavouer, il supporte les malheurs de son audace avec calme, et personne ne s'explique son pouvoir ni sa résignation. On le trouve infâme, et on lui donne la main. On l'appelle le jésuite. Il dénonce un peu , il espionne beaucoup, il y met de l'adresse : on y est toujours pris!

LE COMMERÇANT. — Ce genre d'employé est assez commun. La plupart ont des femmes qui sont ou de riches couturières, ou des lingères, ou des marrhandisde nouveautés, de cachemires, de modes, etc. L'administration aime beaucoup ces sortes de gens: ils sont contents de leur sort, leur traitement leur suffit. Les femmes de ces employés sont aussi satisfaites que l'administration, elles n'ont pas leur mari sur le dos pendant [ajournée et sont maîtresses au logis. Ils font d'excellents commis, d'excellents maris et d'excellents ménages.

Ces employés ont produit les ménages fantastiques où le mari ne se voit jamais que le dimanche ou les jours de fête. En arrivant chez eux, h cinq heures jusqu'à sept heures, ils entrent dans un cabinet pour mettre les livres de leurs femmes à jour et faire la caisse. Dans les grandes circonstances d'affaires, ils se montrent : un négociant est alors tout étonné de rencontrer un employé rusé

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qui ik'fciid les iiilt'rtMs de rétablisscmont. Ces employés sont quelquefois couiniaïuiilaircs dans de foiles maisons de conmiercc , dans

la droguerie, la haute épicerie, la librairie. Il y avail un enniloyô au Trésor qui ailietail les pièces de M. Scribe, et (jui se iioinniail l'ollet; il achetait aussi des romans. Mais quand le commerce devient trop inléressaiil, l'aclniiiii-lraiion a tort, et l'employé ■ inille la partie. Quihiuefois 1 rmployé se trouve engagé dans ?t' /'"î^^^ \ 'ii'L' entreprise louide qui lui

^-Z^'^f^)^ \ \ dévore ses capitaux : il reste

alors employé nullieureux. Les gens graves de l'adminislraiion disent alors que l'on a tort de faire deux choses à la fois. Le proverbe : il ne faut pas courir deux lièvres , court les bureaux.

Le PiocHEtR. — Celui-ci a pris la cairiére au sérieux: il étudie les choses, les hommes, les affaires; il pénètre les ressorts de ratlnunistratioii ; il aime son pays ; il possède la partie ; il fait des mémoires sur les dilliculiés. Il est quelquefois sombre et incjuiet, connne un homme qui ne sait pas s'il percera ; mais il finit par être apprécié. C'est, dit-on, un cheval à l'ouvrage; il emporte du travail chez lui, il furèle dans le ministère ; il ne fait pas autre chose ([ue de l'adminislration : il devient enfin un homme spécial, comme l'homme entré pilotin devient contre-amiral ; et le sous-lieulenanl , général. Il a la volonté, il l'applique à l'administration; rien ne le rebute, rien ne le décourage. Chose étrange! c'est celui-là qui a des envieux et pour lequel chacun est difficile. Le ministre , le chef de division , sont exigeants pour lui; comme quand dans un attelage il se trouve un bon cheval, c'est à lui que le fouet s'adresse dans les mauvais pas. Quelquefois le piocheur menace de quitter la iaraquc ou la iottliquel On le retient, on le décore, et il arrive à cinquante ans à être maître des requêtes, directeur, et il défend des projets de loi aux chambres; et il fait un beau mariage, et le public le regarde comme un liomme fiscal, comme un bureaucrate, comme le fléau des contribuables. LE PAUVRE EMPLOYÉ. — Voici la figure la plus touchante, celle de l'homme qui n'a ni bonheur ni entregent , qui n'a pas de double industrie, qui n'a que sa place, et qui s'est marié avec une femme

qu'il aime. Pour Augustine, il se prive de tout. Il est ponctuel, il déploie les plus hautes vertus, "il demeure hors barrière. Sa feiumo , qui se permet à peine une femme de ménage , nourrit son enfant , fait tout chez elle et marchande elle-même les moindres choses. Le ménage vit avec dix-huit cents francs , et s'en contente pendant vingt ans , sans pouvoir mettre un sou de côté. Ces deux êtres intéressants ont réussi, dans la vie, à payer de modestes meubles eu acajou , quatre robes , deux chapeaux et les souliers de la femme chaque année, les bottes et les habillements du mari. Dans celte luUe entre le ventre et la main, l'intelligence s'est ou

effacée ou agrandie. L'employé invente des corsets mécaniques ou des biberons , des pompes ii incendie ou des paracrottes , des cheminées (pii ne consonnneut pas de hois ou des fourneaux (|ui cuisent Us roleleltes avec trois feuilles de papier. Il se fait voler par celui (pli lui prête des fonds pour le brevet, et retombe dans la misère ; ou bien il atteint sa retraite, et cherche une place dans une administiation parlirulièie.

S'il meurt avant sa retraite , on ne sait ce que devient ni sa femme ni sou enfant. Les ministres ne s'iiKiuièlent en aucune manière de ces pauvres victimes.

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