CII.VPITRE XIV
Z.C Retraité.
Tant que l'on est employé, dans tous les bureaux, dans toutes les administrations, il n'y a qu'un cri, une pensée, une seule romance dont voici les paroles: — Ali! quand auiai-je fini mon temps! quand pourrai-je quitter! quand pourrai-je prendre ma retraite! J'ai encore tant d'années h faire, et puis mes trente ans seront accomplis! J'irai vivre à la campagne ! Ceux qui n'ont plus que deux ans. cinq ans, dix-huit mois, tout le monde les trouve heureux , et chacun leur sourit : ils s'en iront! ils feront place aux jeunes !
Quand arrive le moment, il en est de l'employé comme de mademoiselle .Mars, cl des acteurs ; ils se senleut verls et pleins d'ac
BIBLIOTHÈQUE POUR lUllE.
ti^ilc, jamais ils n'oiil l'ii plus de jitdicidirc. Si d'impiudcntcs iuipalicnccs leur rappellent leur rctrailc, ils crient, et il se chante un nocturne invariable : — Quelle injustice! je couiniencc à joindre les deux bouts, je viens d'établir ma fille, j'ai de rexpéricncc, l'État
, peut jouir de mes
1 connaissances, et
c'est ([unnd on
doient bon à
quelque chose
que l'on vous
renvoie. D'un
trait de plume,
on vous enlève la
moitié de votre
avoir. Et que
faire? est-ce h
cinquante - cinq
ans que l'on
prend nne carrière? L'employé oublie toulesscs récriminations contre les vieillards stupides, les ganaches qui fermaient aux jeunes gens l'entrée de la carrière; il se débat contre le ministre, contre le chef du personnel: il les apitoie, il se cramponne h son fauteuil comme un condamné à mort s'attache à la charrette. Mais enfin il est mis à la retraite , il faut quitter ses cartons , cette atmosphère , ces paperasses abhorrées et adorées tour à tour. — Que vais-jc devenir , avec cet homme-là chez moi toute la journée ! dit sa femme. A quoi l'occuper? Il est si tatillon, si louche-à-tout, si minutieux, si drôle! Allez, dit-elle à ses amies, vous ne le connaissez pas ! il va falloir lui fourrer quelque chose dans la tète! Sa pension à faire régler l'occupera pendant quelque temps, mais après? Une femme de quarante-cinq ans a généralement peu les moyens d'amuser un homme de cinquante-cinq ans. Le ménage tourne alors les yeux sur Passy, Bclleville, Pantin, Saint-Germain, Versailles. L'employé retraité devient un infatigable liseur de journaux, ^il les lit depuis le titre jusqu'au nom du gérant, il étudie les annonces, et cela lui prend trois heures; puis il flâne, il atteint péniblement son dîner; mais une fois là, tout est sauvé. Le soir il fait sa partie, il va en société. Beaucoup d'employés retraités s'adonnent à la pêche, occupation qui a beaucoup d'analogie avec celle du bureau. Quelques autres, hommes mahcieux, se font actionnaires, perdent leurs fonds, mais ils retrouvent une place dans les entreprises. Il y en a qui deviennent maires de village ou adjoints, et qui continuent leurs poses bureaucratiques. Tous se débattent contre leurs anciennes habitudes, il y en a qui sont dévorés du spleen ; ils meurent de leurs circulaires rentrées, ils ont non pas le ver mais le carton solitaire : ils ne peuvent pas voir un carton blanc bordé de bleu sans que cela les impressionne. La mortalité sur les employés retraités est tITrayanle. Ce mot : — Le père chose est mort! retentit souvent dans les ministères , et se dit sans compassion. Il n'obtient d'autre ré|)onse qu'un : — Tiens! ou : — Eh bien, ça no m'étonne pas.
Quelquefois suit la biographie du défunt , ainsi dépeint : — C'était un drôle de corps! — Oh ! oui. — Figurez-vous que le père c/j oie écrivait un journal de sa vie, il écrivait l'achat d'un chapeau , le sou donné à un pauvre, et même... — Bah!
— Parole d'honneur , il faisait des ronds devant le jour du mois à son ahnanach ! — Pas possible ! — Sa femme me l'a dit! — C'était bien leste! dit le loustic du bureau. Ou bigu : — Le père chose avait la fureur de uicltre des bûches
dans le poêle, il nous faisait crever de chaleur, il avait l'hiver dai.s le ventre. Il est entré un matin et nous a dit : Ma mère est morie !
absolument comme il aurait dit : Je me suis acheté ce petit pain de seigle. Il dormait toujours.
En travaillant il s'endormait, sa plume, qu'il tenait toujours, faisait des points sur son papier. Ou bien: —Le père cfiose était un fameux farceur; il buvait de la tisane quatre mois de l'année sur douze, il avait du malheur.
— Il sera mort de quelque paysanne, le vieux scélérat! Il était bien ennuyeux, et comme il vous recevait le monde : — Qu'y a-l-il pour votre service? Poli comme une bûche.
ir Axiome. — La vie des bureaux est double.
Quand on se destine à l'administration , il faut y entrer par la tète au lieu de se mettre à la queue.
Pour devenir chef de division, faites-vous nommer député, devenez taquin ou rendez des services comme M. Pietsous la Ilestauration, passez pour un homme spécial, vous devenez directeur général ou chef de division.
L'antichambre de l'administration est la Chambre, la cour en est le boudoir, le chemin ordinaire en est la cave.
i'2'' AXIOME. — Pour être quelque chose , il faut commencer par être tout.
Pour servir l'État il faut être riche, et beaucoup de gens s'imaginent qu'on s'enrichit en servant l'État.
L'État vole autant ses employés que les em- *)>\ ployés volent le temps ; " dû à l'État.
On travaille peu parce ' qu'on reçoit peu.
La Chambre veut administrer, et les administrateurs veulent être législateurs. Le gouvernement veut administrer, et l'administration veut gouverner.
Aussi les lois sont-elles des règlements, et les ordonnances deviennent-elles parfois des lois.
Il y a une réforme administrative à faire.
Les traitements , les pensions et rentes forment les trois quarls du budget, et c'est un peu trop.
Si la France, le pays le mieux administré de l'Europe, est ainsi, jugez de ce que doivent être les autres !
L'Académie des sciences morales et politiques devrait bien proposer un prix pour qui résoudra cette question : Quel est l'Elat ic mieux conslitué de celui qui fait beaucoup de choses avec peu d'employés , ou de celui qui fait peu de choses avec 'beaucoup d'employés ?
Tel est notre dernier mot, il est profond comme le budget, aussi complique qu'il paraît simple, et met un lampion sur ce casse-cou, sur ce trou, sur ce gouffre, sur ce volcan appelé par le Conslilutionnet Vhorizon politique.