CHAPITRE XI
Le Bourgeoii au ipectacle.
Rien n'est plus triste que d'avoir pour voisin, an spectacle, un Bourgeois , surtout si l'on se trouve aux stalles ; on a payé fort cher
pour passer la soirée la plus fatigante et la plus laborieuse qu'on puisse imaginer, on porte sur ses épaules, pendant cinq ou six
heures d'horloge , un monsieur qui pèse soixante -quinze kilogrammes au physique et deux cent cinquante au moral.
Le Bourgeois au spectacle se divise en deux grandes catégories : le Bourgeois qui trouve tout ravissant et le Bourgeois à qui tout semble exécrable; et, francheinenl, il e>-t difficile de savoir lequel des deux est le plus ennuyeux.
L'optimisie fait à chaque instant une explosion de gaieté qui finirait , à la longue , par faire prendre en grippe le jeu d'ARNAt lui-même , si c'était possible.
A toute niinnlc il pousse le coude de son voisin pou lui dire : — La bonne pièce, hein !
qu'en dites -vous?
— L'excellent acteur, n'est-ce pas?
— Oscrais-je vous demander de qui est celle pièce, monsieur?
— Et cet acteur, avec son grand nez, quel estil , s'il vous plaît? auriez vous l'extrême obligeance de me dire son nom ? — Mille remercîments , monsieur.
— Pardon, cette actrice, n'est-ce pas madame... j'ai son nom sur le boni de la langue... madame ***.
— Non , monsieur ; elle est à l'OpéraComique ; nous sommes à l'Ambigu , etc., etc.
Si le malheur veut que le voisin ait déjà vu la pièce , impossible de rester auprès de lui ; il chante les couplets avec l'acteur, souille ses rôles , et tout haut. A peine le rideau est-il baissé , que le supplice, bien loin de finir, augmente encore ; car le Bourgeois, qui a payé pour s'amuser toute la soirée, met tout en œuvre pour arriver à son but : il vous questionne , vous interpelle , tout comme si vous étiez une vieille paire d'amis. S'il ne vous demande pas votre nom et votre adresse, ne lui en sachez aucun gré , c'est qu'il n'y pense pas. Du reste , ce n'est pas faute par lui de vous encourager par son exemple; car il vous apprend ses nom et prénoms, son âge, son état, ses goûts, ses habitudes, ses opinions politiques et litléraires, d'autres choses encore qu'il aurait très-bien pu garder pour lui : il ajoutera qu'il aime les épinards, mais qu'il leur préfère la chicorée.
Ce monsieur est si poli , il vous offre du tabac avec tant d'empressement { bien que vous ayez refusé dès la première prise ) ; s'il vous marche en plein sur les pieds, ce qni lui arrive à chaque entr'acle, il vous demande tant d'excuses, il sollicite tant de pardons, que vous ne pouvez véritablement vous armer de rigueur ; et c'est à peine si , vers la fin du spectacle , à la quatre cent quatrevingt-septième question, vous pouvez vous permettre de lui répondre : — Mais , monsieur , vous m'excédez !
Kh bien ! peut-êire regretlerez-vous ce voisin si , le lendemain , voire mauvaise étoile vous fait tomber sur, ou plutôt à côié d'un
Li: IJOUIUJKOl
antre notugcois (|iii iiouvcia tout iiinuvais. Ce inonsieiir, qui d'ordinaire est d'un ccilaiii àj;e, le chef coiiroiiiié d'un fau\-tim|Ht
trtS bidiid ou très-noir, et comert de rhuinaiisines, ne vous adresse pus un mot, ne \oiis demande pas le moindre pardon, vous marcliài il sur le corps, ei ne cesse de màilionner des solliscs entre ses dents depuis le conimenceinnit du speriacle jusciu'h la lin; il jiu'e contre les acteurs, contre les musiciens , contre les ouxreuses (pii, laissant la porte tiiti 'ou\crle , le mettent entre deux airs; contre leyaz, contre le calorifère, contre les clioux (|n'il a mangés à son dîner, coiitie lui-même enfin |>()m' avoir eu la mauvaise idée de venir au sperlni le.
— Ah ! c'est 11) ce ^rand acteur !
(lit-il en voyant le comédien h la mode , c'est là ce monsieur tpi'on prétend être si comi(|ne! il ne me fait pas sourciller ; il est d'un commun atroce ; mais c'est affreux, c'est un danseur de corde, un paillasse, un malheureux !
— Celle femme est repoussante ; on lui a fait une ré|iutatiori de beauté; elle est hideuse, sans grâce, sans tournure ; elle dit tout de trarers. Ah ! mon Dieu !
— El cet orchestre, qui accompagne à tour de bras... Mais ne jouez donc pas si fort , miséjables ! vous nous écorcliez les oreilles ; c'est une horreur, c'est à jeter tout ce monde-là par les fenêtres. Et cette pièce , qu'est-ce que cela veut dire ? où prennent-ils leurs modèles , tous ces drôles-là , je vous le demande ? C'est désolant I
Ce qu'il y a de plus malheureux dans le voisinage d'un semblable individu , c'est qu'il n'est |)as possible de lui rien dire ; car il pourrait vous répondre , avec beaucoup de raison , — qu'd ne vous parle pas I
Voilà pour le Bourgeois célibataire. Quant au Bourgeois marié et père de famille, qui ne va au spectacle que trois fois par an, flanqué de sa femme, de.sa bonne et de ses cinq petits, il est tout naturellement huit fois plus ennuyeux encore.
Le Bourgeois recherche beaucoup la connaissance d'un acteur, plus encore celle d'un auteur, parce qu'alors il a l'espoir d'aller gratis au spectacle ; à moins cependant qu'on ne lui donne du ces billets dits de faveur, avec lesquels il lui fjut payer un franc pour le droit des pauvres, un second franc pour les indigents, un troisième pour un supplément: ce qui fait que, moyennant trois francs , on le fait monter aux troisièmes, dont le prix au bureau est de trente-cinq sous. Il est vrai que les ouvreuses le traitent assez cavalièrement , et que les contrôleurs le menacent des sergents de ville s'il continue à se plaindre.
Les auteurs, en général, donnent rarement à leurs amis des billets de faveur de ce genre , à moins que ces amis n'aient essayé de faire la cour à leur femme et qu'ils ne tiennent à exercer une vengeance.
Il faut rendre'au Bourgeois cette justice : c'est qu'il demande toujours ces billets d'une façon qui lui est toute particulière. — Mon cher ami , faites-moi donc voir ce soir la pièce d'un tel ; on la dit charmante : vous devriez adopter ce genre-là , il est beaucoup plus relevé que le vôtre.
Ou bien encore, s'il connaît quelque comique en rêpiitntinn, il lui demandera deux places, ayant soin d'ajouter avec cet aplouib et cette assurance qui caractérisent les gens de son espèce :
— Ce n'est pas pour moi, au moins : je ne vais jamais aux petits théâtres : c'est pour ma bonne, dont la sœur est à Paris. — Et CCS messieurs doivent s'estimer fort heureux de faire quelque chose qui soit agréable à la bonne, à la sœur de la bonne du Bourgeois !
Au reste , quand notre homme rencontrera ces messieurs sur le boulevard , pour peu qu'il se trouve avec un chef de bureau ou un
capitaine de la garde nationale, il détournera la tète, afin de ne pas être dans l'obligation de les saluer : — il ue serait pas (latte que l'on apprit qu'il frécpiente des histrions ou des baladins.
D'aulics sont moins fiers et sont enchantés au contraire de connaître des aciems à grande réputation. Un de ces messieurs avait fait imprimer sm- ses cartes de visite : Vl,lll)i:i.i; 1' , A>ll DE Itl.KNAIlD-I.EON. Il apprenait au premier venu l'heure à laquelle .se couchait son ancien camarade, l'henru de ses repas, ses goût, ses habitudes, l'adresse de son tailleur, celle de son chapelier, le nom de son patron , son âge et le jour de sa nais.sance. (^)uel(pics-uns ne se font aucun scrupule de pi(|uer l'as.iietle du comédien , puis le déi lurent à belles dents. Ce dernier trait est assci commun.