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CII.VPITUE XII

Le Bourgcoi» militaire et le militaire Bourg<>oi(.

Toutes les fois qu'il a été questiipu de réorganiser la garde nationale, le Bourgeois s'est toujours montré em pressé, plein de zèle, et ne s'est jamais fait tirer l'oreille. (Je que d'autres regardent comme une atroce cor\ée, lui le trouve adorable ; et , grâce à celte belle, noble et patriotique institution, sans que son aimable compagne y puisse trouver le plus petit mot à dire, il peut largement prendre ses ébats, faire des siennes pendant les vingt-quatre heures consacrées au service de l'État.

Nous pourrions citer certaines compagnies entièrement composées de viveurs. Monter la garde est, pour ces messieurs, une bonne fortune, une véritable récréation; et pins d'une fois la patrouille se trouva dans la dure nécessité de rappeler à l'ordre ceux dont le mandat était de le maintenir.

— Eh bien, mon cher, demande le Bourgeois à son tambour chaque fois qu'il le rencontre, nous ne montons donc plus la garde ?

— J'allais passer chez vous, monsieur Cardinal...

— Vous m'auriez fait plaisir et amitié.

— Vous dire que nous la montions la semaine qui vient,

— Savez-vous avec qui ?

— Dam! avec tous ces messieurs d'ordinaire, je présume. M. Martinet, que j'ai vu ce malin, m'a dit qu'il se chargeait du liquide.

— Si Martinet en est, nous ne risquons rien de nous bien tenir.

— Vous l'avez passée douce, la dernière; vous ne devez guère vous attendre à trouver mieux.

— Je crois n'avoir jamais tant ri.

— C'éiait bien gai , aussi. Je sais bien que, pour ma part, je m'en souviendrai longtemps.

— El qui commandera?

— M. Chapelier: l'autre a la goutte.

— Nous n'en serons pas plus mal. Encore un bon, Chapelier.

— Mon Dieu , je ne sais en vérité pas à qui donner la préférence ; car vraiment ce n'est pas pour dire, mais notre compagnie n'en est pas une.

— C'est vrai.

— C'est une compagnie sans l'êlre.

lilRLIOTIlKQUE POUR RIRE.

— C'est oni et non.

— On ne peut pas mieux la définir.

— Il n'y a pas luDyeu do s'en tirer aulremcnt , diable m'emporte !

— Tous frères I

— Tous amis!

— Tous brigands qui adorent la bamboche I

— Tous gens établis!

— Tous farceurs finis!

— Kt pasd'amonr-proprc.

— l'as même assez.

— J'aVoue, quant h moi , que je ne me sens pas bien quand il y a un bout de temps ([ue je u'ai monté la garde.

— Ça , je le conçois.

— Le sang me tourmente; j'ai des inqiiiémdes dans les jambes, je n'ai de goût à rien. Je vas trou\er M. Larclier.

— Quel joli major nous avons li! il ne donne pas non jilus sa part aux chiiiis, quand une fois il est là. Je ne suis étonné ([ue d'une chose , c'est qu'il reste major.

— Pourquoi ça?

— Parce que son épouse n'a pas l'air commode; et ne montant pas la garde , il l'a toujours sur son dos.

— .Mon Dieu , faut jamais se fier aux apparences; ai-je l'air d'un homme assez heureux ?

— Dame! vous n'avez pas l'air, à vous voir, d'un homme qui pâlit.

— F. h bien ! sans l'être , je ne le suis pas.

— Je conçois voire idée.

— Ainsi à bientôt, mon cher.

— A revoir , monsieur Cardinal.

Le Bourgeois (]ui prend la garde nationale au sérieux, et qui n'a d'aulre occupation , est un homme parfaitement heureux. Il agrandit le cercle de ses relations, de ses affections surtout; dans chaque camarade il retrouve un frère, un parent, un ami. Il contracte des habitudes militaires, porte moustache, et chez lui depuis longtemps le bonnet de police a détrôné le bonnet de coton.

Le malin , quand le rappel bat, il reconnaît à la batterie le chiffre de la compagnie qui esi appelée au service ; il se met à la fenêtre on il descend en pantoufles dans la rue ; il donne un coup de chapeau h ses oflicicrs, une poignée de main h ses camarades , et

répète la formule proverbiale consacrée :

" Nous pouvons dormir tranquilles, nous sommes bien gardés... »

Le Bourgeois qu'une tradition populaire a réputé bel homme, grâce "a son effrayante rotondité, et (|ue son ampleur a rendu peu propre au service, se fait sapeur. Le corps des sapeurs est un composé de colosses et des masses les plus indigestes , qu'on ne voit jamais, cnten es qu'ils sont .sous leurs barbes cl leurs toisons. Passons à la seconde variété de l'cspcce.

Le militaire Bourgeois n'est pas très-connu, bien qu'il ait certains points de ressemblance avec le premier. C'est de quarante à quarante-cinq ans qu'il se développe. Il porte des lunettes, des socques cl un parapluie ; il s'occupe de petites choses, possède une multitude de petits talents de société qui le font aimer, chérir et rechercher de tout le monde; il traîne à sa suite des oiseaux, des chiens, des chats, des tours, une forge, une enclume cl des

marteaux; il fait de la musique; il se mêle de chimie, de physique el de botanique; il a un jardin qu'il cultive avecle même .soin , la même ardeur que s'il devait le garder toute sa vie ; il est admis dans l'intimité des familles; il est invité à toutes les réunions, toutes les fêles, aux baptêmes, mariages, arrivées et départs.

Une fois son service terminé , ce n'est plus le capitaine , mais M. Sauvageot , M. Fleury ou M. Dufour. S'il prend ses repas avec

ses camarades, c'est parce que son excellence le ministre de la guerre l'exige; sans cela lui-même préparerait ses repas : jamais on ne le verrait au quartier si sa présence n'était pas nécessaire.

Grâce à .ses habitudes d'ordre et d'économie, le militaire Bourgeois est la Providence des jeunes gens de famille qui n'ont pas acquis la science de compter avec eux-mêmes, et qui trouvent toujours la bourse du brave homme à leur disposition. Aussi, quand l'heure de la retraite a sonné , quand il lui faut déposer le harnais, son départ est-il toujours un sujet de deuil pour la compagnie , pour tous ceux qui ont eu le bouheur de le connaître.

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