CHAPITRE XIII
XmB diaer bourgeoU.
Donner à dîner est une importante affaire, la plus importante peutêtre pour le Bourgeois , celle qui demande le plus d'attention et de soin : — « Qui inviterons-nous ? dit-il à sa femme aussitôt qu'il en est question ; qui feronsnous trouver ensemble ?
Quel jour conviendrait le mieux? Aurons-nous du poisson , ou n'en aurons-nous pas? Attendons-nous le dépari de ton oncle? Dîneronsnous dans la salle à manger ou dans ta chambre, chère amie, en faisant retirer ton lit et ceux des enfants? » etc., etc.
Il faut une quinzaine au moins de préparation pour le dîner le plus ordinaire , et les derniers jours sont entièrement consacrés à la méditation, au recueillement, à la composition du repas. Le Bourgeois le plus facile à manier, celui dont l'humeur a toujours paru la plus égale, n'est parfois plus le même le jour où il donne à dîner; c'est un ours, un hérisson, un bâton embarrasse.
De grand matin , toute la maisonnée est sur pied : on va, on vient, on se donne beaucoup de mouvement, on n'avance à rirn.
— Mon Dieu, que tu m'ennuies, monsieur Brochard, d'être ainsi continuellement « dans mes jambes! » dil la femme à son mari.
— Je suis moins franc que toi , chère amie; je ne t'ai jamais fait part de ce que tu me faisais éprouver , répond le mari à sa femme.
— Madame, ous-ce qu'est les compotiers î
— Je n'en sais rien , me les avez-vous donnés à garder?
— Et le petit Charles, dites donc, madame, qui a une indigestion ?
— Donnez-lui le fouet , je vous y autorise , et que cela finisse.
— Mais , madame, il ne peut pas se lever.
— Il faudrait ccpcndani voir ce qu'a cet enfant , chère amie.
I r. ijoi iw.Kois.
— Il a qu'il isi loiiihô avec messieurs ses ficies sur la pàiisseric, liier au soir, vl (m'iinjourd'hiii il esl uiaKulo ; \i)ilà ir (|iril a. (Ju'mi lui fasse du llié, l'I (ju'ou ui; uiVii parle plus. Mousiiur lirocliard , si tu coiiiiiiucs h tripoU'r couina- tu triputcs daus mes affaires , cuuuuc tu le fais depuis ce malin , je le canipc-lii , je l'eu préviens; tu l'eu tireras comme lu pourras.
— Je clierclii' à uie rendre utile , vois toujours comme tu inlcrpréles mes moindres actions !
— Je t'ai déjà dit (jue tu m'étais jiltis h charge (praulremcnt, faut-il le le répéter juscju'à ce soir? i;i vous, mademoiselle, (|ue faites-vous là, à nie rc^jarder? faites donc le thé do cet enfant, puisque je vous eu ai priée.
— J'y vas, uia.lanie, j'y vas.
— Quand je pense à ce (pu; j'ai encore à faire d'ici 5 ce soir, non , je ne peux pas m'arrèler à cette idée-là , c'est à nie liijer le sang!
— Ma foi , écoute donc, arrivera ce qui pourra; quand même ça viendrait à ne pas être aussi bien que tu le désirerais, nous ne serons pas pendus poiu' ça.
— Nous serons ridicules, ce qui, certes, est bien plus triste encore que d'être pendus.
— Je ne suis pas de ton avis.
— ^eux-tu donner à diiier couiuie le fait madame l'rojel ! si pareille chose lu'arrivait , je n'oserais de ma vie nie montrer daus la rue.
— Ce serait pousser la chose un peu loin.
— J'ai toujours aimé à me cacher quand j'avais fait des sottises; tout le monde n'est pas de même , je le sais : vous eu savez aussi quelque chose , monsieur Brochard. Ces comjwliers qu'elle me demandait , les \oilà qui lui crèvent les yeux! lit ce tapissier , qui ne vjenl pas démonter les lits! SI tu y passais...?
— Je veux bien. Où as-lu mis mes affaires?
— Mais je ne pourrai donc jamais avoir un instant de repos et de bonheur sur la terre , c'est, donc la chose impossible ! Tes affaires, cherche-les; tues assez grand pour l'habiller tout seul.
— Madame, le petit ne va pas mieux,
— A l'autre 5 présent. {EIL sort. )
— Quoi donc (pfelle a mangé , madame , ce malin ?
— Elle veut absolument que j'aille chez le tapissier fait comme me voilà.
— On pourrait y aller tout de même , mais ça paraîtrait drôle.
— SI drôle , que je n'irai pas. Dis donc, Victoire, ne pourraistu pas donner un coup de pied jusque-là?
— Ah ben oui , j'ai ben d'autres chiens h fouetter!
— Tu ne saurais me dire où sont mes affaires?
— Uainl un peu partout, comme à votre ordinaire; y en a sur les chaises, sur la commode, dans le cabinet, dans la chambre à coucher, de tous les côtés.
— C'est que s'il ne venait pas, ce tapissier, nous serions dans un grand embarras. J'attends aussi ce turbot qui n'arrive pas. Non, décidément, cette fols-ci nous n'en sortirons pas, vois-tu bien!
— Vous diles ça chaque fols, vous en sortez toujours... Voilà madame.
— Cet enfant a une Indigestion.
— Qu'est-ce que je vous al dit?
— Je l'ai aussi bien vu que vous; quaud je disais que c'était ces pâtisseries qu'ils ont mangées hier, je ne me trompais pas. C'est encore une idée à vous de laisser des gâteaux sous la main des enfants.
— Ça leur apprend à devenir homme.
— Tenez , laissez-moi ; car vous me ferlez vous dire des choses désagréables.
— Il me semble, chère amie...
— Madame, voilà le tapissier.
— Eh bien, que voulez-vous que j'en fasse! 11 sait ce qu'il a à faire, qu'il le fasse. Elle ne les emportera pas, ses compotiers!
C'était bien la peine de m'en ennuyer peudaiii deux heures !
— Maman , voilà le tapissier.
— Je II' suis bien , votre bonne vient de me l'annoncer.
— .Mjuian, veii\-tii nous pcriiictlre déjouer ici?
— Je u'eiiicads pas (pi'ou s'amuse Ici de la journée ; et si votre projet est de nie tourmenter toute la journée , je vous envoie chi'Z votre tante... Hou ! (pi'est-ce encore (lue ça ?
— C'est |)apa ipii vient de laisser loiiiberun saladier!
— Mon l)ieu oui! il m'a écliap|ié de la main.
— Oiiaiid je \oos disais, que \ous n'étiez bon qu'à niellrc des bâtons dans les roues !
— Ça vaut mieux ((u'une jambe cassée.
— Je n'en sais rien. J<; tenais beaucoup à mon saladier. Tenez, lalssez-niui , vous ne f.iit<'s ({ue des sullises.
— Madame ISruchard !
— Je vous demande un peu si c'est votre affaire d'élrc toujours sur mes talons ?
— Madame Ilnichard I
— Il y a cent femmes qui à ma place vous auraient pendu un torchon au derrière, et nous ne l'auriez pas volé! — Je \ous ai déjà dit, messieurs, que je n'entendais pas que l'on vînt jouer ici.
— Mais, maniair, pourquoi?
— Je n'ai pas de compte à vous rendre. Qu'arrivet-il encore? je viens d'entendre tomber ([uelque chose. Polydore, allez voir.
— Oui, maman.
— Qu'est-ce qu'il vient encore d'arriver, mademoiselle?
— Ce n'est rien.
— Comment, rien? mais j'ai entendu une secousse.
— C'est le tapissier qui vient d'enlever un coin au marbre de la commode.
— Un coin du marbre blanc de ma commode?...
— Il dit que ce n'esl rien.
— Comment, que ce n'est rien! Je vais voir un peu ce quo c'est. {Elit, sort).
— Eh bien, quoi donc (pie vous faites là-bas dans votre coin?j
— Ma femme ne veut pas que je me mêle de rien , elle prétend que je la !.;ène plus ([u'aulremeiit.
— Brisé, brisé en deux, le marbre de ma commode! Je viens de le mettre à la porte , l'auteur de cette belle équipée-là.
— M. Larclierî
— Ce n'est pas lui, H s'est bien gardé de venir; mais son ouvrier. Mais cela ne vous fait rien, n'est-ce pas, ce qui m'arrive, vous n'êtes pas de la maison ?
— Mais
— Taisez-vous ! c'est une horreur. Mais on me le paiera , luoa marbre, bien certainement je le lui ferai payer.
— Madame , c'est un monsieur avec un poisson.
— Vous a-l-il dit sou nom î
— Non , madame.
— Uemandez-le-lui.
— C'est sans doute pour....
— Allez-vous encore vous mêler de ce qui ne vous regarde pas?
— Il s'appelle Joseph , madame.
— Quel Joseph î
— Je vas lui demander.
— Je n'irai pas payer un mai bre comme celui-là , c'est bien sûr.
— Il a dit Joseph pour le turbot, madame.
— C'est donc un commissionnaire î
— Oui, madame.
— Que ne le dislez-vous plus tôt?
— J'ai dit un monsieur avec un poisson.
— Vous avez dit nue sottise : un conviiisslonnaire u'csl pas un monsieur, un turbot n'est point un poisson. Qu'il entre :
— Venez, l'homme.
— Voyons voire turbot.
— Voilà, madame.
~ C'est là un turbot 7
BIBLIOTHÈQUE POLR ni H F,
— Voilà ce qu'on ni'.i doniié.
— On vous a iloiuié ce qu'on a voulu , et VOUS l'avez accepté î
— On ne m'a pas dit aulrc chose.
— Je n'i n veux pas.
— Eli biou, niad.iine, c'est bon.
— Ce n"a jamais éié lu un lurlmi de vingt-cinq per-wniies.
— Je ne sais pas de combien de personnes on m'a dit qu'il élait.
— Que voulez-vous que je fasse à présent , à l'heure qu'il est, je vous le demande?
— Dame ! je ne sais pas; ce que madame voudra.
— Vous allez bien \ile m'aller porter votre poisson d'où vous venez, et vous leur direz que j'irai leur eu faire n)Ou compliment.
— Madame n'oubliera pas le commissionnaire ?
— C'est la première chose que j'espère oublier... Je vous admire, monsieur Brocliard; vous restez t."! et ne dites rien.
— Quand je dis, je suis si bien reçu que, lua foi
— Victoire!
— Madame I
— lit ma table s'organise-l-elle à la fin 7
— Comment \oulez-xiiis ((u'cllc s'organise?
— Connue je l'ai demandé.
Mais vous a\e/, ren\o\é l'ouvrier, il n'est pas revenu.
— Il faut donc alors tiuc ce soit moi?
— C'est conime vous voudrez.
— i:h bien ! va comme il est dit, je le ferai moi-même.
— Si tu veux cependant, chère amie....
Je ne veux de per.sduue, ce u'est pas la première fois: j'ai
toujours tout f.iit moi-même.
Monsieur reste impassible, madame est maîtresse du terrain; elle organise sa table , met son couvert et prépare son dîner. Toutes ces petites scènes, mêlées de pleurs, de petites colères et de grincements de dents, ne contribuent pas peu à aigrir l'humeur du Bourgeois et de son épouse, qui ne sont jamais plus mal disposés tous deux , plus tristes , plus ennuyeux et plus ennuyés que le jour où ils donnent à dîner.