CHAPITRE \l
Don Juan jeune premier.
ous savez ce que c'est qu'un jeune premier, n'est-il pas vrai ? Vous savez ce qu'on appelle ainsi , en termes de théâtre : un individu bl<ind ou brun, le moins laid, le moins vieux et le moins mal bâti possible , lequel a des appointements queitjuefois minimes, (|uelquefois exorbilaiils, pour répéter depuis le l"a\rlljus(iu'au 30 mars, soii en vers, soit en prose, soit eu do, ré, uii, fa, sol, la , si , do , soit en ronds de jambe amoureux et en flicflacs irès-passiunnés : « liloa (Baplistine ou Adélaïde , le nom ne fait rien à l'affaire) , belle Éloa , tos beaux jeux me font mourir d'amour. « — Il est des jeunes premiers qui ont l'air de dire autre chose t|ue la simple phrase dont je vous donne ici le fite; mais fouillez au cœur des phrases chantées, hurlées, dansées par Ces messieurs , et vous ne tarderez pas à lecounailre que leurs tartines les plus flamboyantes sont le développement, heureux on non , de la phrase à jamais illustre qu'inventa ce bon, ce naïf, ce pnéiiqui; Don Juan qu'on appelle M. Jourdain. — En toilà un délicieux homme à bonnes fortunes! Commeje vous l'aurais peint , si un |vtit monsieur nommé .Molière ne m'avait volé ce type il y a quelque cent cinquante ans! — Qui nous délivrera des plagiaires, mon Dieu I
Le jeune premier ne doit jamais avoir plus de vingt-cinq ii trente ans; cependant il en est quelques-uns qui passent la cinquautainc, ce qui ne les eiupcchc pas de s'écrier avec plus d'ardeur que jamais :
• Eloa, belle KIoa, vos beaux yeux, » etc., elc. Au contraire : plus le jeune premier est c.icocliyine, plus il est bruant. N'avez-vous pas eiiteododire, par exemple, «pie MM. Mole, Fleury et tous les anciens astres de ce vieux ciel qu'on est convenu d'appeler la belle, la vraie, la seule comédie française, n'ont jamais joué plus divinement les jeuircs premiers (ju'alors qu'ils avaieni alleint l'àije fabuleux de Milcliisédech! Vous me direz à cela :
L'illu.siun de la rampe est si puissante ! » Je suis dé cet avis. Il n'y a que la rampe pour Iransforiiier les lampions les |)liis pâles en autant de soleils radieux. Ainsi je me souviens iiés-bien (ra\oir vu Armand — le bel Armand!
jouer les jeunes premiers, au Théâtre- Français , quand il avait déjà soixante ans très- positivemeni sonnés. Eh bien!
le parterre se figurait qu'Armand n'avait pas plus de cinquante cinq ans et demi , cinquante-six ans tout au plus I — iMais il avait tant de grâce , tant d'élégance! il lançait si miraculeusement son chapeau îi claque sous sou bras gauche ! et puis , comiue nous disions tout à l'heure : « L'illusion de la rampe ! ! ! »
Revenons, je vous prie, à mon jeune premier, qui n'estai Mole, ni Fleury, ni Armand.
C'était, il y a quelques années, un jeune et joli garçon. Il étudiait son droit, ce qui veut dire, comme aujourd'hui tout le monde le sait — grâce aux savantes recherches de notre cophysioiogiste Louis Huart, — qu'il fréquentait avec une religieuse assiduité les bals de la (.haumière, les beignets — pas sucrés mais cartonnés — de Flicoteaux et les chaises cassées de Musard.
Comme il pratiquait l'uBillade avec une certaine scélératesse, comme il avait une paire de moustaches et une impériale des plus étoITôes, il obtenait un grand succès parmi les grisettes du quarlier latin, qui se tuaient de lui répéter : « Dieu! que tu es bien ! Dieu! que tu jouerais magnifiquement les amoureux! Dieu! que je voudrais te voir sur la scène ! toutes les femmes s'amouracheraient de toi ! D'aucunes deviendraient folles de ton nez; d'aucunes se mourraient pour ton œil ! Kt toi, tu leur dirais : » Mon œil, mon nez et mon cœur ne seront jamais qu'à Fifiiii', h nn Filin clicrie!
— Ah ! que je serais fière ! »
Le fulur jeune premier écoutait ces enivrantes allocutions avec une certaine complaisance. Puis , quand il était seul dans sa mansarde, il se plaçait devant sa petite glace, il roulait des yeux, faisait des sourires, prenait des poses, lissait ses moustaches, et. de temps à autre, il se redisait qu'il n'y avait pas dans tout Paris un jeune premier qui fût orné de regards et de sourires comme les siens.
Tout en se coniantdes douceurs à lui-même, il se rappelait avoir lu, dans une charmante nouvelle de George S.md , qu'un jour la plus adorable des marquises était devenue amiureuse d'un jeune premier à qui elle avait offert et son cœur et sa uiaiu et sa fortune ,
— sa fortune qui était immense! !...
Il se rappelait encore, qu'au dire des mémoires dramatiques Fleury avait séduit une foule de duchesses et une quantité incalculable de présidentes. — Il y avait des présidentes alors. Aujourd'hui ce barbarisme ingénieux n'existe plus; aujourd'hui il n'y a plus de présidentes , pas même de procureuses du roi , pas même de lieutenautes de gendarmerie: mais en revanche il y a des madame la maréchale, madame la préfète; ce sont là des dénominatious qui peuvent sembler sullisammeut spirituelles, surtout quand on considère (pi'elles sont en usage chez Uii peuple qui s'intitule, de luimême, le peuple le plus spirituel de l'Europe. — Il se rappelait que toutes ces présidentes, toutes ces duchesses voulaient arracher au théâtre le Fleury susnommé, afin de se sauver avec lui au fond d'uil vieux cliâteau garni de très-beaux meubles et de chevaux eScessivcuicnl anglais.
L'fidMME A BONNES [•ORTUNES.
Il sp rappi'lnii qii'in ifnor (l'(i|u'rac(imi(|ii(' , aujoutd'lini iiu'iiihrc (lu coiiM'il i;(^iK'ra' de sun (lr|iar(oiiii>nt, iiiairi' de >a it)yiiiiiiin' et chcMalifr de la l.rfï'im d'Iiiiiiiiciir, est paivciiii h totiles trs di};iii- Ic^s Pit s'olTiililanl (riinifoniii's licsn>«|ui'ts, de pantalons fort rollanls tt do pcrrii((iirs admit ahicinent fripées.
Alors, il s^rriail : l!li liicii, mol «iissi, jo ineilrai dos iniifoiiups lrès-c(i(|ii('is ! moi aussi, j'aiiial des iiiolli-ts di- (oiili- hcaiiK:'! — <|iiiiti' ^ y nicllM' \c f>H\. — Moi aiissi, je me ferai friser! in<ii aussi, j'aurai du feu, de la fiassion! moi aussi, jp séduirai les niar(|uisps par la façon loul entl.imniée dont je dirai : « KIo.i, helle KIoa , vos beaux youx uie font iiiouiir d'amour ! » r:i l'on lu'érrir.i dis billeis
()ui seiilininl l'^unlire et le palcliiiiili ! 1.1 l'on m'enlèvera d.in.s Un i'(|uipa^eà qtialrp ( lievanx ! Ki je ser;iîiiiilli(iniiaire! Kl rpiand je serai las de faire des ronquêles, quand les I mi||,|i. '>«'*»?F<^WFt|^^^^^^ , grandes dames se seront Ç^ V'^SB ^' /jSWii^BBP^ toutes roulées h mes pieds, "" quand j« serai rassasié de
gloire, d'amour et de iidllions, je me ferai nommer maire d'une commane quelconque , j'aurai une plijsionumie très -digne, la croix de la l,é<;ion d'Iionneur , des lunettes, des bas chinés, du vefiUe, unt écliarpe municipale, et de ma main adniiuls'rative je couronnerai des rosières — si ma commune efl produit !
Euivré de ces fspétaùceS supefcoqiJefilieuses , voilà mon Don Juan qui débute !
D'aliord , il est acfueilli par un ronreft unanime de silHets. On n'épargne même pas les projectiles ii ce talent encore dans l'enfaiire. Puis — le parterre est un si bon garçon ! — on le tolère ; puis , on l'applaudit. < eci n'est pfiirtt mal , ttiais ce n'est point a.ssez f.es biîlets ambrés et paichoulisés se lodl attendre. L'équipage h qn.itre clie>aiix ne xieni pas. fn fait de mar(|i(ises , il n'y a (pie les in;u-qtiises de ihéàire dont le cœur soit sensible aux attraits du jeune premier. Si quelcjnes bonnes fortunes du dehors courent aii-devanl de lui , ce sont «les bonnes fortunes q'u'd subit , mais dont il liè se \ante pas, cat- il en esH himteux.
f,i le temps s' éf ouïe 1 Dé, à le jeune premier a quarante ans; âCila la patte d'oie t'ensahit, ce qui ne l'empêche pas de se dire à chaque nouveau rôlequ'il crée; .j'af bien ^l^f mV idée que celte iM\ ,1 \rA
fois -ci je ferai uiip marquise, à moins (pie je ne \J'^ ^-^jl fiuxe une du cliessc. t.>nisari !'i En fin de compte, il atteint son dixième lustre, et il é|X)us€' «-n légitime hymen une jeune première qui — loiH anssi simple, au^si frirîche, aussi jeune que lui — a mthé une vie j'Ieine d'énHitîon, d'tspoir et de faiiMisies, possède tieii de renies, beaucoup rie cheveux gris, quelipies dénis rie porrelaine, uiieàiiie lendie el plilsicuiS eiifauls — dflirieiixr,hefs-d'(cuvrc dont l'auteur a rigoureuseinenl yardc l'anonyiiip.
■loli couplet Ne le preiidriez-vous pâ-S pour Mars tt Vémis ?,,.
CIIAI'UHK VII.
■«iiD«< et douoei habitude» qu an Son Juan ne peut |iai avoir.
on Juan ne doit pas déjeuner; il III' (litie (pie très-peu ; il soupe avec (lu tlii'. — Manger, cela poii>sr à I obésilé , el Don Juan tient à ne pas èlie pl.is gros i;. , (iii'uii luanclie <i balai Quand ['fjuf il ptuul, Dou. Jiiaii ne rfe p'ro- IJlf fji\ Hièiie pan. — La pluie défrise et croile. Kail-il beau, il ne se pronièiii' pas davaiilage. Leii favoris , la barbe et les elieveiix noirs élant des nids ii poussière, il faut avoir le plus grand soin de les prése.-ver du contact de l'air. Si Don Juan est k la campagne , il n'rt pas te droit de se mettre en blouse , — b blou.sr ne des-ine pas les formes. Il n'a pus le tirait de se coucher sur l'herbe, — ses sons-pieds le lui défendent. 11 faudrait donc qu'il les ôtàt : mais comme a dit un grand poëic.
Sans sou3-|)iL'ds peul-on vivro un jour?
Don Juan doit être malade , il n'a pas tt droit de se bien porter. Comment voulez-vousqu'un homme puisse avoir l'air de se mourir per-
péiuelleiiient d'amour s'il est frais et roSe ! Il faut que du Don Juan on puisse dire : « Chez lui , la lame use le fourreau... « DoDc le Don Juan , qui ordinairement n'a pas de lame — vérité doni vous devez êlie persuadé si vous avez In atlenliveineiil mon deuxième chapitré, — L' Don ./uan se liiel beaucoup de Ninai^re duits le fourreau, ce qui le rend irès-jannc, très- vaporeux, très feriile en gastrites tuais lui procure un petit air (ïe pilier d'Iiôpiul, — petit air qu'il trouve coquet et .séducteur au dernier point.
Don Juan n'a pas le, droit de rire. Lu homme (pii a une passion (iaiis le CQ'ur ne ril pa>. Or Don ,luan en a toujours quatre ou cinq — (juand il ne va pas jusqu'à la douzaine. — Aussi esl-il toujours gai comme Un bonnet de nuit.
Et à propos de boiinel de nuit, une des plus graves préoccnnatioiis qui puissent agiter l'exislenee du Don Jiun esl le i binx d'nn(3 Coiffure nodurne. Èire beau tant (pie dure le jour cela n'est rien. Le jour n'est qu'un très médiocre acce.ssoire dans la vie d'nn homme dont les quarts d'beure h.'s plus éclatants, liis plus vieioricux , râyoïinenl entre minuit et cinq heures du malin. C'est dinc
pendant la nuit(|U(3 le Don luan a besoin de briller de tous ses attraits.
Mais comment être
beau, comment layonner sous on foulard dont les cornes vous retombent sur l'œil , ou sous un bonnet de coton (|ui poignarde le ciel !
I Le Don Juan se prive donc du foulard cl se défend du bonnet Je
lîlBI.IOl'llÈQUE POUU Riiu:.
colon. Afin de conserver sa itMe dans toute sa pureté iialive, il s'expose ronrageiiseineiit à l'intempérie des saisons ; ce (|ui fait qu'en hiver il rsl loiijiiiirs eiirliuiné du cerveau. Mais — eiirliunié iiu non — il a pour lui les boucles de >a ciievelure !... — l'^l ([uelles lK)ucles I
D'ailleius il a fait une observation — l'ingénieux coquin ! — cette observation , la voici : « De ce (|u'un Don Juan est coilîé il peut ar- ■> river qu'un mari ne le soit pas. « — Ça s'est vu. Eu doutez-vous, ô lecteur?... Eh bien, écoule/, l'histoire véridique , autliciitiquc et drolatique que je vais vous dire.