CHAPITRE PREMIER
XiCS Touristes.
Mvrc Cl) touriste , c'est vivre on bipède nomade qui lient à la fois du cerf par les jambes; de la pie parle ramage, et du singe par son penchant à riinilatioii. Chaque année, Quand la nature est revcrJie, :"■ Oiiaïul l'hirondelle csl de retour,
^ le touriste ne va pas exclu- S sivcment revoir sa Nor- ?:l mandic, mais il éprouve
'^'^^=^'^^v!I5>;3J^^^^^^^~' une invincible démangeaison de s'exporter. Il est pris d'une humeur parricide pour son toit maternel ou conjugal, et surtout pour sou domicile politique: alors la fraction de mappemonde qu'où nomme la France et son littoral, devient le partage de la grande famille nomade dont nous allons classer les membres.
Le touriste arlislc éprouve au mois de mai le besoin de croquer tous les points de vue deJ'Europe. 11 part, et devant chaque site il s'arrête, allume sa pipe et se dit: — Je reviendrai croquer cela l'année prochaine.
Le touriste universitaire est un délégué de l'instruction publique, qui va faire ses vendanges ou celles des autres , sous prétexte d'aller voir si les enfants des écoles mutuelles battent la semelle en mesure.
Le touriste causeur est un être qui , ne trouvant ])lus dans son département personne qui ait la patience de l'entendre raconter chaque jour la même chose, se décide à aller cherrher d'autres oreilles plus charitables.
Le touriste huinorique quitte sou logis sous riiiflinncc du regret. Il voyage sans espoir de se trouver mieux ailleurs que chez lui; il est parti sans savoir pourquoi, ni pour où: partout il se jilaint, les lits sont durs, le vin aigre, les cigares amers. Quand il revient au logis, c'est le domicile qui alors est en butte à ses veprochcs; il |)arle avec enthousiasme du coucher d'auberge, du produit des vignobles exotiques: et près du tabac départemental, le manille parisien est une feuille de chou.
Le touriste viveur va aa Périgord en faisant une pointe sur la Tourainc ; (l dévore l'espace, court du Ha\re à Nantes, et revient tool étonné de riironver chez (Jhevct les iiiberculos, les pruneaux moDSlres, les homards de belle stature qu'il a vainement demandés à leur terre ou à leur onde natale.
Le touriste pleureur a soin de partir avec une chevelure alwaloiiienue, afin de pouvoir s'arracher pas mal de cheveux quand il
voit abattre une masure quelconque âgée de sept à huit cents ans. Si on coupe quatre perches de terrain d'une propriété apparte-
lonanl a un financier, pour faire passer un rail de fonte, le touriste cric que nous revenons au siècle de fer.
Si un pan de mur est abattu pour raligucinenl d'une rue , le touriste se lamente sur la voie publique comme feu Jérémie, il évoque les hallcbardiers défunts et demande protection contre le vandalisme
moderne; il appelle les propriétaires Golhs, Visigoilis, Ostrogoths,
et les autorités constituées, anthropopiiages et lithopliages. Celle
classe de touristes arréle de préférence sa place poiu- tous les pays
où on démolit.
Le touriste chasseur a reçu du ciel le mandat de renverser
toutes les cioyances
culinaires. Il doit ira-
^ailkr ù détruire le
culic du bifteck très
profondément enraciné dans nos mœurs,
pour lui substituer la
foi au filet de tigre,
aux pieds d'ours à 1
Sainte - Henehould.
Alexandre Dumas est
le chef de celle nouvelle école ; il a déjà
public quatre volu
mes in-8° sur celte grave matière. Si celle réforme est admise , nous aurons la promenade de l'ours gras, cela variera la monotonie de nos mœurs carnavalesques.
Le touriste controversiste. — Un touriste arrive à Venise; il monte au sommet du Campanile, à hOQ pieck au dessus du sol, et s'écrie : .
O Venise, que tu es "ùetle, donnant dans les plaisirs comme un beau cygne blanc sur un tac!
O Venise, tu seras toujours la éellc, la ville chérie do i'arlisle et de tous les cœurs poêles.
Puis il signe: Alphonse Roi/cr.
Survient un autre touriste ; il monte h moilic ic la inêine tout', c'est-ii-dire à 200 pieds, et écrit:
Venise... on ne peut pas mourir sans avoir vu Venise,
Mais, quand on l'a vue, ce qu'on a demieiix à faire, c'est de partir et de ne plus revenir.
Signe le baron D'HAt;s3f.Z.
Au nombre des touristes controversistes pourrait aussi s'asseoir M. Mérimée, inspecteur des monuments.
L'n soir cet écrivain , se promenant dans les rues de Perpignan , aperçoit des barreaux à toutes les fenêtres basses; il rentre en hâte chez lui, et écrit:
« Les fenêtres basses garnies de barreaux de fer révèlent l'origme mauresque de cette cité. »
M. Henry le bibliolhécaire répond quelques jours après:
0 Les barreaux de fer qu'on remarque dans les rues basses de Perpignan ne prouvent pas que celte cité soit d'origine mauresque; nous avons remarqué des barreaux pareils dans presque toutes les villes du midi et du nord où l'on craint les voleurs. »
Le touriste humanitaire. — Le premier édifice qu'il demande il visiter dans chaque ville, c'est la prison ; dans une ville de mer, c'est le bagne, s'il y en a un; — il enlre au réfectoire, s'il y en a un , et prenant sans façon le vin et le pain du condamné qui ne les lui offre pas, il les engloutit avec un plaisir indicible, et dit
LK YOYAt.KUn.
loiit liatil : « Mes amU , vuus êtes beaucoup mieux que je ne ciojiiis. »
Ce qui fait que ce joiir-ià le condniniié (|tie lo pliilaidliiopi' a choisi pour sou experti.si' ist l)C'aiicoii|) plus mal (|ue Je cuutuiiio.
Le louriitc mcndiunt. — l'arltml où il piisso, il récolte, ou au moins il ylauc; il lui faut des (■cli.iuiillons do tciul ce (pi"il rcucoutre, ri, à défaul di' double et de ciipie, il prend l'oUjil uni(iue ou l'origiual. A chaque pas vous l'enlendei! dire :
— Je serais lieurcux d'euiporler un souvenir de ce pays-ci. Ll il prend sans façon ce qu'on ne lui offre pas...
— Tenez-vous beaucoup fi ces coquillages?
— Tenez-vous à ce bahut ?
— Tenez-vous à ce vase de porcelaine?
— Tenez-vous à ce hamac î S'il osait il vous dirait :
— Tenez vous à votre femme ?
Et il l'emporterait sans attendre la rt'ponsc.
Le lourUlc du Devoir. — La chevalerie errante s'est transformée; sa lance s'est changée en bàion; In lice est devenue la grande route, et le preux se nomme aujourd'hui compagnon du divoir, ou compagnon roulanl, ou compoffnon qavaux. Il y a dans cette grande fau)ille si divisée des renards, des loups, des dévorants ; ils ^.^ , tv "S
se livrent de gran- ^î;^.^ flr i ^.^S J
des batailles , comme jadis il y avait de grands duels pour de petites clioscs. Quand deux preux s'é taientoutre- percés, quelquefois leur dernière parole était celle - ci :
• Pourquoi nous sommes-nous tués? » Les compagnons pourraient souvent se faire la même question. Il faut espérer qu'un jour l'affaire s'arrangera, ei que les touristes compagnons de France, an lieu d'un mot symbolique qui les fait courir sus, auront une franche formule de fraternité qui les rapprochera tous.
La nomenclature des touristes est loin d'être complète ; l'espace nous manque. Nos lecteurs pourront étendre et continuer le travail sur le trace que nous avons rais sous leurs yeux.
De tous ces touristes, le lecteur suivra celui que bon lui semblera ; nous allons lui livrer tous les moyens de transport connus dans notre belle patrie.
Montons d'abord en diligence.