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CHAPITRE II

La diligence. — Pérégrination à troit compartiments.

En voyant ces chars oblongs brûlerie pavé et broyer les passants , il faut reconnaître que les institutions mar chent , on plutôt galopent, dans notre belle patrie.

La diligence s'est bien modifiée depuis vingt-cinq ans.

A cette époque,

la voiture publique de Saint- Germain-en-Laye partait de Paris à huit heures du matin; Mil. les voyageurs gravissaient à pied la colline de Courbevoie, là, un cheval de renfort aidait à pousser le chariot. On déjeunait à Nanlerre à table d'hcMe; un virtuose aveugle, nommé Alexis, charmait le repas par des romances en

quinze ou vingt couplets, après lesquels le convive rriiil souvent Ois. Le conduiteur faisait la sieste après avoir dit : — Messieurs le» voyageurs, dépêchez-vous , nous n'avons plus que trois petits quarts d'heure à demeurer ici. Alors arrivait Gencviètcla -toile, la marchande de gSteaux indigènes, dont le nom était aussi populaire (pic ses coMiestibles ; chacun faisait drs acquisitions pour sa famille, l'n houmu" (pii à celte époque s-erait arrivé ."i Saint- Gcriiiain sans sa douzaine de gâteaux de Naiiterre, aurait été refoulé p.ir le dédain public jusciu'aDX solitudes du Véiîinet.

La voiture s'arrêtait en passant devant la Malmaison, aajourd'liui convertie en une colonie de marchands de salade, villa royale dont les beaux quinconces sont devenus des échiquiers plantés de clioux ; là, ou faisait une station, comme les muletiers des montagnes de I Isère four encore une pieuse halte devant l'image des saints ou devant une statuette de la Vierg?,

Sous les balanciers de la machine de Marly , la voiture s'arrêtait encore, afin de donner le temps aux intelligences les plus bornées de comprendre le inécinisme de colle pompe, (pii est tombée pièce à pièce comme la \ieillc monarchie dont elle avait été l'ou- Tragc.

A la côte Saint-Germain, l'équipage SUait, souillait, était rendu! le voyageur était contraint par le règlement de mettre pied à terre ; les jours de gi'lée, on le conjurait même de pousser 5 la roue.

Enfin on arrivait à destination pour dîner. Qu'était ce donc , à celte époque, qu'un voyage de cent lieues? c'était un pèlerinage auquel on ne se résignait pas sans avoir fait d'abord son testament.

Toute une famille en pleurs escortait le voyageur à la voilure.

Adieu donc, mon ptrc, Adieu donc, ma mire.

Adieu donc, mon frire, Adieu, mes petits I

Désaog'ters a donné en flondons l'esquisse des adieux mieux que nous lie le ferions en prose.

Le sac de nuit et les pantoufles étaient alors des objets de première nécessité; et chaque soir, après avoir fail vingt lieues dans la journée , on couchait 5 la Boute d'or, h la Sirène, au Dauphin ou aux ^rmcs de France. C'était bien vu ; car, à cette époque de recomposition sociale, le postillon avait M droit , à chaque relais , de' réveiller le voyageur, et, de sa grosse voix enrouée, il disait : — Monsieur, n'oubliez pas le pour boire, s'il vous plaît. Dé Paris à Perpignan, cette formule avait soixante-dix-neuf échos.

On faisait alors quatre repas à table d'hôte , et on les payait , non pas sur l'échelle de l'appétit ou de la consommation , mais suivant la place qu'on occupait dans la voiture. Le coupé , qu'on nommait cabriolet, payait son dîner 3 francs. Les convives de l'iutérieur (à cette époque , la rotonde n'existait pas, et nous n'avions pas exporté d'Albion la mode de prendre l'air sur l'impériale), les convives de l'intérieur payaient 50 sous.

Si un voyageur en poste s'asseyait à la table commune , son appétit, quel qu'il fût, était taxé à U francs.

Aujourd'hui , on ne mange qu'une fois toutes les vingt-quaîrc heures; on ne sait plus ce que c'est que le coucher; on sommeille en roulant , sans crainte d'être réveillé par la perception du pourboire; à peine a-t-on le temps de reconnaître les monuments et les cantonniers; on franchit les montagnes an galo|), au grand déplaisir des mendiants , qui sont obligés de prendre des leçons de gymnastique pour attraper l'aumône ; U caisse de la diligence s'est frac-

BIRLIOTIIKQUE POUR RIRE.

tiimiu'o on fompailiiiu'iiis roquets; l'inti'rieiir a rcrii la dotation d'une cloison ilc ruir h hauteur de lOte, ce qui donne h chacun un coin , dont quatre privilégiés avaient jadis la jouissance exclusive.

La rotonde est ini divan poste avec hanquettes et dossiers coquets. Le Limousin et l'Auvergnat peuvent s'y convaincre ((ne la royauté du peuple n'est pas une fiction , car le peuple a des voilures aussi nioelleu'-es cl élastiques que colles sur lesquelles s'appuieul les dos couronnés.

Pourquoi faut-il que le progrès ait été trop loin et qu'en rêvant Icbien-éirc delà rotonde et do l'intérieur il ail sacrifié les joies du Iroisiènie compartiment I

L'aholition du posiillon-écuyer, sa transformation en postilloncocher, a tué la poésie du coupé.

Jadis le coupé éiail accessible à l'air, il él.iit ouvert à tous les points de vue , c'était un ohservatoire-posie , un parloir roulant , un Belvédère...

Le poslillon-écuycr donnait do la vie à la locomotion. Les bonds, les écarts du cheval, les causeries, les laz/.is, les boutades, les jurons du cavalcadour égayaient l'étape.

Du coupé ou voyait la manœuvre, on prenait part aux affaires du gouvernement-diligence ; dans les descentes rapides on se rassurait parce ipi'ou se rendait compte des moyens de répression contre la fougue des quadrupèdes.

Maiuionani l'homme du coupé ressemble à l'homme d'État en défaveur: il est privé de toute communication officielle ; au-dessus de sa tèle, il voit flotter les rênes, mais il ne peut prévoir si celui

, nui les tient en main

ne mettra pas le char dans le débord.

Le coupé est devenu une chambre d'arrêt.

C'est presque une cellule disciplinaire , dont le pensionnaire reçoit en aggravation de peine de fréquentes flagellations qui tombent de l'impériale.

Les tribunaux adjugent de 60 francs à 120 mille francs aux piétons plus ou moins écrasés par les messageries, mais ils n'ont pas encore tarifé les yeux enlevés aux habitants du coupé par le fouet monstre des poslillons-cocliers...

Comme les fouets tendent chaque jour à s'allonger, la jurisprudence devrait prendre ses mesures en conséquence.

Aux battements pressés dos coudes qui frappaient de leur mouvement régulier les flancs du postillon, on calculait jadis la rapidité du trajet; la queue de l'écuyer était comme un balancier qui marquait la durée du parcours. On pouvait se dire :

— Voici une queue qui frappe deux coups sur l'échiné dans l'intervalle de deux battements de pouls. L'artère marque habituellement soixante-douze pulsations par minute : donc le mouvomcnt de la queue est double du mouvement du pouls , et c'est cent ([uarautequaire bondissements de catogan qu'il faut en soixante secondes. Si on part à onze heures, quand on aura compté huit mille six cent quarante retours de la natte chcTelue à l'épine dorsale, on

l)oiirra dire : il est midi, et régler sa montre sur l'omoplate du courrier , tout aussi bien qu'au cadran-foudre du Palais-Royal.

Si on avait pris la poste h l'heure, le postillon se serait contrôlé lui-inf'me par sa queue.

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